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PUBLIÉ LE 22/08/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Le philosophe qui n'était pas sage

Gounelle Laurent
PLON/KERO
Magazine » Bonnes feuilles

Quelle est l’importance de
notre regard sur le monde ?

On entend souvent aujourd’hui que porter un regard ouvert et optimiste sur notre environnement nous permet de le voir sous un meilleur jour. Dans son livre « Le philosophe qui n’était pas sage », Laurent Gounelle nous donne le cas d’un explorateur qui veut détruire un peuple en lui dérobant ce regard bienveillant, la source de leur paix et de leur bonheur...

Sandro était allongé dans son hamac, rêvassant les yeux ouverts. Depuis deux jours, il allait beaucoup mieux.
- Comment te sens-tu aujourd’hui ? Demanda Krakus qui s’était finalement octroyé le droit de le tutoyer.
Le beau ténébreux tourna la tête vers lui mais demeura silencieux, sans doute encore dans ses songes.
- J’ai pas mal observé nos sauvages, reprit Krakus pour combler le silence. Ca va pas être facile de les rendre malheureux. Les bougres ont du ressort. Quoi qu’il leur arrive, ils restent souriants.
Sandro le regarda sans rien dire pendant un moment. (...)
- Il va falloir frapper fort si on veut les déstabiliser.
Sandro fit la moue.
- Ce serait peine perdue, dit-il. Toute l’énergie négative du monde ne changerait rien à leur sérénité.
Krakus mordit sa banane et mastiqua machinalement.
- T’as changé d’avis ? T’es partant pour leur régler leur compte... autrement ?
L’autre secoua doucement la tête.
- Alors comment veux-tu t’y prendre ?

Sandro se redressa. Assis dans le hamac, il laissa des jambes pendre dans le vide.
- Tant que les Indiens resteront dans cet état, ils seront intouchables.
- Cet état ?
- Ils sont pleinement eux-mêmes...
- Je vois pas ce qu’ils pourraient être d’autre.
- Ils sont centrés, conscients, dans l’Etre... (...)
Sandro demeura un long moment immobile, l’air contrarié.
- Ce que je veux dire, c’est qu’ils vivent chaque instant intensément, sans rien attendre, sans penser à ce qu’ils feront dans cinq minutes, dans une heure, ou la semaine prochaine. Quand ils regardent une fleur, ils regardent une fleur. Quand ils écoutent quelqu’un, ils écoutent quelqu’un. Quand ils mangent un ananas ils mangent un ananas...
Krakus fronça les sourcils et remordit dans la banane en toisant son interlocuteur. Ce type disait vraiment des conneries tout en ayant l’air inspiré. A faire des études trop longues, y en a qui se retrouvent complètement à l’ouest.
Sandro reprit :
- Ils en savourent chaque bouchée en silence, en étant pleinement conscients de leurs sensations. Ils vivent profondément chaque instant. Quand ils sont en présence d’un autre, ils n’attendent pas d’être admirés ou respectés ou je ne sais quoi encore. Ils sont toujours sincères. Ils ne jugent pas les autres, et donc ne craignent pas d’être eux-mêmes jugés. Ils sont... libres.
Krakus avala de travers, s’étouffa à moitié et se mit à tousser. Il ouvrit la porte et jeta le reste de la banane au loin. Moi aussi, je suis libre, se dit-il en continuant de faire semblant de s’intéresser aux propos fumeux de son client.
- Alors comment veux-tu qu’on s’y prenne avec eux ?

Sandro se rallongea en soupirant doucement. Le hamac se balança mollement de gauche et de droite, de plus en plus lentement, de plus en plus faiblement...
Krakus attendit patiemment.
- Ce qu’il faut, dit enfin Sandro, c’est commencer par les rendre inconscients, leur endormir l’esprit, engourdir leur âme.
- Engourdir leur âme...
- Il faudrait trouver un moyen pour détourner leur attention d’eux-mêmes et du monde réel. Il faudrait, je ne sais pas moi, les hypnotiser.
- Les hypnotiser...
- Oui, les hypnotiser... Surtout le matin, dès le réveil. Les neuropsychiatres savent que la première tâche à laquelle on s’adonne en se levant est interprétée par le cerveau comme étant la plus importante, et donc par la suite il met ses ressources au service des tâches similaires à celle-là, au détriment des autres.
Krakus fronça les sourcils.
- La première chose que je fais le matin, c’est aller pisser.
- Je parle de tâches significatives. Par exemple, si tu commences ta journée de travail en consultant tes e-mails, ton cerveau croit que le plus important, ce sont les informations que tu reçois de l’extérieur. Si tu fais ça tous les jours, alors t’auras de plus en plus de mal à te concentrer pour réfléchir par toi-même, car ton cerveau se rendra surtout disponible pour recevoir des stimuli externes plutôt que pour produire des réflexions de l’intérieur.
- Les e-mails... Je vis dans la jungle onze mois sur douze, moi.
- Bref, ce qu’il faudrait pour les Indiens, c’est inventer un truc pour les inonder de stimuli externes tout en les hypnotisant, dès le réveil. (...)

Sandro glissa ses mains derrière sa nuque.
- Il faudrait aussi trouver le moyen de les couper de la réalité..., dit-il, songeur. Qu’ils cessent d’utiliser leurs cinq sens, leur intuition et leur instinct pour sentir et percevoir le monde, et qu’à la place on leur dicte une vision biaisée de la réalité.
- Ouais... Tu peux préciser un peu ?
- Eh bien, il faudrait que quelqu’un fasse le boulot à leur place, les abreuve de renseignements qui leur donnent l’illusion de bien comprendre leur monde et du coup les dispensent de l’appréhender par eux-mêmes...
- Je vois...
- Et on pourrait faire d’une pierre deux coups, dit Sandro en se redressant dans son hamac. On pourrait par la même occasion leur saper le moral en mettant fin à leur vision positive de la vie.
- Ah oui ?
Sandro se leva d’un bond et marcha de long en large.
- Il faut créer un nouveau rituel dans leur vie. Il faut que quelqu’un, tous les jours à la même heure, leur dise tout ce qui ne va pas dans le village, tous les problèmes, tous les dangers, tout ce qui ne tourne pas rond... (...)
Krakus secoua la tête, incrédule. Sandro se rapprocha.
- Les mauvaises nouvelles, les problèmes, les dangers accaparent toute notre attention car ils stimulent notre instinct de survie. C’est plus fort que nous, c’est quasi physiologique... Ils ne résisteront pas. Crois-moi. (...)

Sandro se rassit sur son hamac.
- Prenons un peu de recul... La difficulté, avec ces sauvages, c’est qu’ils voient du positif partout. Il y a du soleil ? Ils sont contents. De la pluie ? Ils sont contents. Des herbes poussent dans leur champ de manioc ? Ils sont contents... Il faut les amener à voir négativement les choses neutres.
- Et comment tu fais ça ?
- On va les habituer à étiqueter négativement ces choses, et ils finiront par les voir ainsi. Les mots guident le ressenti.
- Etiqueter ?
- Ils doivent apprendre à appeler la pluie « mauvais temps », les jeunes pousses des « mauvaises herbes », certaines senteurs des « mauvaises odeurs », etc.
- Je vois.
- Ca va conditionner leur perception. Bientôt, leur monde ne sera plus aussi beau.


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