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PUBLIÉ LE 02/09/2014

A RETROUVER DANS

Inexploré n°22

Les mystères de la créativité

LE LIVRE À LIRE

Biomimétisme

Janine Benyus
Rue de l'échiquier
Magazine » Enquêtes

L’incroyable inventivité
de dame Nature

Ses créations, aussi belles que performantes, n’en finissent pas de nous bluffer. Plongée dans le grand fourmillement naturel.

Janine Benyus, biologiste, nous raconte la visite de son voisin. À vrai dire, c’est un garçon de 7 ans, curieux de savoir comment elle a fait pour construire le si bel essaim de guêpes qui se trouve dans son jardin. « Avons-nous oublié que nous vivons dans un monde compétent, que nous faisons partie d’une planète extraordinaire et que nous sommes entourés de génies ? », demande-t-elle lors de sa conférence TED à Oxford. En effet, bien avant nous, la nature a eu besoin d’inventer des structures et d’élaborer des créations performantes. « Nous ne sommes pas les premiers à faire du papier, à pomper de l’eau, à optimiser des espaces de rangement, à étanchéifier, chauffer ou refroidir une structure. De nombreux organismes ont su avant nous faire tout cela, et avec grâce », souligne cette experte mondiale du biomimétisme – un domaine de recherche qui consiste à imiter des solutions mises en place par la nature pour inventer de nouveaux procédés.

Et il y a vraiment de quoi être émerveillé. De la propulsion par réaction du calamar au pigeon capable de capter le magnétisme terrestre pour s’orienter, de la finesse d’une aile de papillon à la beauté d’une orchidée tigrée, la vie s’applique depuis son origine à déployer une créativité époustouflante pour résoudre des problèmes précis avec une efficacité et une élégance sublimes. Et si ce souci d’efficacité commande cette saisissante inventivité, dame Nature semble également avoir une prédilection pour les formes harmonieuses, n’ayant pas peur d’emprunter parfois de curieux détours pour produire des résultats à l’esthétisme bluffant. « La nature semble parfois se donner beaucoup de peine pour faire des choses qui ne sont absolument pas pratiques, mais qui dégagent des qualités artistiques d’une grande complexité », explique David Rothenberg, musicien et philosophe naturaliste.


Un foisonnement d’intelligences


Sharklet Technologies est une entreprise américaine qui a longuement étudié les requins. Il se trouve que ces gros poissons ont une peau structurée en denticules qui, organisés selon un motif particulier, empêchent les bactéries de s’y poser et d’y adhérer. Cette société fabrique maintenant des matériaux qu’elle installe dans des hôpitaux pour lutter contre le développement bactérien. Plus besoin de noyer ces surfaces de produits toxiques auxquels beaucoup d’organismes deviennent de toute façon résistants. À qui revient l’invention ? « La nature est un système très efficient. Avec elle, rien ne se perd, tout est recyclé. Le biomimétisme nous permet d’avoir une industrie bien plus efficace et écologique », raconte Mary McGuinness, directrice du Sputnik Observatory, un think tank dont le but est de surveiller l’émergence d’idées nouvelles dans notre société.

Des sources d’inspiration possibles ? Les éponges de mer dotées de fibres optiques bien plus performantes que les nôtres, et tellement flexibles que nous pouvons en faire des nœuds. Les insectes du désert totalement privés d’eau, qui savent condenser la rosée du matin sur leurs carapaces conçues pour faire couler l’eau directement dans leur bouche. La soie d’araignée qui bat largement la résistance et l’élasticité du Kevlar – matériau à base de composés extrêmement toxiques dont sont faits les gilets pare-balles. La liste est longue. « La suite de tout cela sera la biologie synthétique. Nous allons par exemple pouvoir fabriquer du béton avec des composés qui savent s’autoréparer », poursuit Mary McGuinness. Formes, structures, savoir faire, ruses et tactiques… Les espèces anciennes ont souvent une longueur d’avance sur nous. Nous sommes nés de la dernière pluie par rapport à cette nature vieille de milliards d’années qui ne nous a pas attendus pour être créative. Et ne sommes-nous pas, nous-mêmes, le produit de ce continuum évolutif ?

Autant dire qu’à ce stade, savoir si la nature est dotée d’une certaine intelligence ou pas n’est vraiment plus d’actualité. « Un tel génie biologique indique clairement la présence d’une forme d’intelligence, tout comme nous le montre le processus d’évolution qui a produit le génome humain. La chance que des milliards d’atomes s’agencent ensemble de manière aléatoire pour former de tels êtres vivants est au-delà de toutes possibilités statistiques, nous dit Simon G. Powell, écrivain scientifique, dans Darwin’s Unfinished Business. La nature, l’univers, peuvent alors être vus comme un vaste système fait d’une intelligence auto-organisée. » La fabuleuse créativité de la nature n’a pas fini de nous étonner.


D’invisibles résonances


En fait, notre fascination pour ce feu d’artifice de créativité naturelle ne date pas d’hier. L’homme a certainement toujours essayé de comprendre les forces sous-jacentes à ce spectacle captivant pour mieux saisir les mécanismes de son inventivité. Li, concept chinois présent dans le livre du Yi-King datant du 2e ou 3e millénaire av. J.C., désigne l’ordre dynamique qui sous-tend l’univers et l’étude des schémas récurrents qu’il décline à l’infini. Des penseurs comme Platon, Leonardo Fibonacci, Léonard de Vinci, Johannes Kepler, ont aussi mis en évidence que certains nombres mathématiques, formes géométriques ou accords harmoniques, semblent tisser une trame sous-jacente à notre monde. Le grand penseur de la théorie des systèmes, Ludwig von Bertalanffy, a plus récemment montré combien la vie utilise « des principes systémiques et des lois similaires dans tout l’univers » pour créer des agencements de plus en plus complexes. Y aurait-il une structure cachée derrière ce foisonnement de formes ? La coquille d’un escargot, l’agencement de certains coquillages, la formation d’un cyclone ou d’une galaxie, ont tous la même forme de spirale. Différentes échelles, même schéma archétypal. Est-ce une coïncidence si cette forme correspond précisément à une séquence mathématique – appelée suite de Fibonacci – dessinant une spirale logarithmique au déroulement impeccable ?

Il se pourrait alors que les coulisses du grand show aient des secrets à révéler concernant ses processus de création. En effet, symétrie, formes géométriques telles que le pentagones, spirales, vortex, processus de ramification, labyrinthes, fractales… semblent bien se répéter du microcosme au macrocosme. Pourquoi ? Parce que ces ondes de forme produisent quelque chose de merveilleux. Elles combinent une implacable efficience avec une imperturbable beauté. Non seulement ces formes pures sont en quelque sorte irréprochables et vertueuses, mais elles montrent qu’efficacité et esthétisme se rejoignent à ce niveau de perfection. Elles sont alors souvent vues comme étant des éléments d’une géométrie sacrée et invisible qui structure notre monde, et certains y voient même un ordre caché : mathématique, naturel ou divin. L’homme s’est alors appliqué à reproduire ces formes dans ses espaces de culte – mosaïques, rosaces, ogives, dômes… – car elles semblent produire une atmosphère d’élévation, de transcendance. La nature paraît, en tout cas, faire écho à ces ondes de forme.

Comme nous l’explique le biologiste Rupert Sheldrake, connu pour sa théorie des champs morphogénétiques, cet écho se propage dans la nature par effet de résonance : « On pourrait dire que chaque champ « résonne » une forme et que la matière dans ce champ s’organise selon cette résonance morphique. » Ernst Chladni, un physicien et musicien allemand du XVIIIe siècle, a d’ailleurs démontré cet effet de manière très simple. Il a eu l’idée de saupoudrer du sable sur une plaque de métal et de la faire vibrer avec un archet de violon. Au fur et à mesure que les différentes fréquences induites dans la plaque changent la structure du sable, des dessins d’écailles de tortue, de fleurs ou de mandalas complexes apparaissent et disparaissent. Leur quasi-immédiateté et leur structure exacte sont véritablement impressionnantes à voir. « Le son agit sur la matière physique et possède la propriété de générer des motifs géométriques », explique Chladni. Et le son n’est que la partie audible d’une vaste palette de fréquences. Certains disent alors : « Au commencement était la vibration », car il y aurait des fréquences primordiales dans notre univers qui influenceraient la formation du monde de manière intelligente.

Toutefois, comme l’indique Rupert Sheldrake, tout cela pose une question fondamentale. Est-ce que ces ondes émergent petit à petit, en même temps que l’évolution du monde, ou l’ordre du monde est-il préexistant ? « Nous pouvons penser que la création de nouveaux champs est un processus ascendant, avec des synthèses qui font progressivement émerger des niveaux de plus en plus complexes d’organisation. Ou nous pouvons penser que c’est un processus descendant, avec des champs qui apparaissent à l’intérieur de champs supérieurs déjà existants, qui sont alors leur source de création. Bien sûr nous pouvons imaginer l’évolution créatrice comme incluant une combinaison des deux », conclut Rupert Sheldrake. Quoi qu’il en soit, la nature fait preuve d’une habileté sidérante pour la création. « La nature n’a pas besoin d’être consciemment intelligente pour être créative, elle n’a pas besoin de savoir ce qu’elle fait. Elle le fait », explique Simon Powell.


La nature, une artiste ?


Si nous avons abordé la créativité sur un plan global, il est aussi intéressant de s’y pencher sur un plan individuel ou spécifique. En effet, la nature est une somme absolument phénoménale de petites entités ou d’éléments distincts. L’expression de son inventivité va alors passer par chacun de ses composants. Chaque unité, ou groupe d’unités similaires, est unique. Cela peut paraître fou, mais 2 flocons de neige ne se ressembleront jamais car il n’existe pas 2 copies semblables dans la nature. Cela implique que chaque formule individuelle est nouvelle – donc potentiellement innovante et créative. Doucement mais sûrement, c’est donc au travers de chacune de ces unités ou groupes d’unités que la nature cherche le nouveau. C’est un peu comme si elle demandait à chaque élément d’exprimer une petite part de créativité personnelle, une petite variante par rapport au programme ou à la trame de base auxquels il répond aussi. Et toutes ces petites déclinaisons font en réalité une grande différence. « En ce sens, chaque organisme individuel et chaque élément de sa structure représentent une réponse créative », relève Rupert Sheldrake.

Et force est de constater que certains individus, ou groupes d’individus, se donnent beaucoup de mal pour accomplir cela. Le jardinier satiné, un oiseau australien, crée des structures complexes dans lesquelles il mêle brindilles, cailloux et parfois même pinces à linge et bouchons en plastique. Il agence le tout avec grand soin et selon les couleurs respectives de chaque objet. Le résultat est singulièrement esthétique. « C’est vrai que les mâles font cela pour attirer les femelles. Mais voilà une façon bien alambiquée et compliquée de le faire. C’est une perte de temps et d’énergie phénoménale, et d’autres oiseaux s’en sortent aussi bien avec moins d’efforts. Ce que cet exemple nous montre, c’est que l’évolution ne suit pas toujours le chemin le plus pratique, le plus rationnel et le plus rentable. Il est possible que la nature ait besoin de faire de l’art. C’est sûrement pour cela que nous voyons parfois des choses complètement folles dans le monde végétal ou animal », nous dit David Rothenberg. Tout plongeur ayant eu la chance de nager autour d’une barrière de corail, tout botaniste ayant exploré des forêts tropicales, vous confirmera l’incroyable créativité à laquelle chaque individu applique sa variante. Le besoin d’expression artistique – en plus de la réponse à des formes ou des programmes qui nous dépassent et qui sont eux-mêmes porteurs d’innovation – pourrait servir à explorer l’imprévisible, l’insolite, voire l’aberrant. « La créativité humaine peut alors être vue comme une simple extension, un raffinement conscient, de processus préexistants », conclut Simon Powell. L’art en conscience offrirait alors une voie royale pour repousser nos frontières.

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