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© Shujun Wong
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PUBLIÉ LE 03/09/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Musicophilia

Oliver Sacks
Éditions Points
Magazine » Bonnes feuilles

Laisser nos rêves nous souffler
l’inspiration musicale

Et si nos rêves pouvaient contenir toute l’inspiration dont nous avons besoin pour développer un art ? Dans son livre « Musicophilia », Oliver Sacks nous rappelle comment certains des plus grands compositeurs ont su écouter ce que leur soufflaient leurs rêves pour créer leurs plus grandes œuvres.

Comme la plupart des gens, je rêve de musique de temps à autre. Je rêve quelquefois avec angoisse que je dois jouer en public une musique que je n’ai jamais jouée auparavant, mais, en général, j’écoute ou joue en rêve des airs que je connais bien ; et, même lorsque mes rêves musicaux m’ont ému au plus haut point, je me souviens parfois uniquement au réveil d’avoir rêvé de musique ou éprouvé telle ou telle émotion à cette occasion : je ne suis pas toujours capable de dire en quoi cette musique consistait.

Mais ç’avait été différent à deux reprises en 1974. Gravement insomniaque, je prenais des doses assez fortes d’hydrate de chloral, hypnotique passé de mode qui stimulait mon activité onirique : j’avais tendance à faire des rêves saisissants qui pouvaient se transformer en de quasi-hallucinations même après mon réveil. Une nuit où j’avais rêvé du quintette avec cor de Mozart, ce songe s’était délicieusement prolongé quand je m’étais levé : j’entendais chaque instrument très distinctement (ce dont mon imaginaire musical normal était incapable), tout s’enchaînant à la perfection dans mon esprit et le tempo n’étant ni trop lent ni trop rapide... puis cette musique s’interrompit soudain pendant que je prenais un thé : elle disparut en une fraction de seconde, telle une bulle de savon.

A la même époque, j’avais fait un autre rêve musical qui s’était lui aussi poursuivi à l’état de veille. Contrairement au quintette de Mozart, cette musique-là m’avait profondément perturbé : elle avait un je-ne-sais-quoi qui me déplaisait, et j’avais hâte qu’elle s’arrête. Je m’étais douché, j’avais bu une tasse de café, j’étais allé marcher, j’avais secoué la tête dans tous les sens, joué une mazurka au piano – en vain : cette odieuse musique hallucinatoire continuait de plus belle ! J’avais donc fini par téléphoner à un ami, Orlan Fox, pour lui apprendre que j’entendais sans arrêt des airs qui me rendaient mélancolique et me faisaient horreur sans que je comprenne pourquoi. « Pour couronner le tout, ajoutai-je, ce sont des chants allemands, langue que je ne parle pas. » Orlan me demanda de fredonner l’un de ces morceaux : je m’exécutai, puis il reprit la parole après un long silence.

« Avez-vous abandonné certains de vos jeunes patients ou détruit l’une de vos productions littéraires ? » s’enquit-il. « Les deux, répondis-je. Pas plus tard qu’hier, j’ai donné ma démission au directeur du service de pédiatrie de l’hôpital où je travaillais jusqu’alors et j’ai brûlé un recueil d’essais que je venais d’écrire. Comment avez-vous deviné ? » « Votre esprit se passe et repasse les Kindertotenlieder de Mahler – ses Chats sur la mort des enfants. »

Je fus stupéfait, car je n’aime pas tellement la musique de Mahler : j’aurais bien été en peine de retrouver le moindre détail de l’un ou l’autre de ces Kindertotenlieder, sans parler de les chanter ! Mais ma psyché endormie n’en avait pas moins symbolisé les évènements de la veille avec une parfaite précision, et l’interprétation d’Orlan mit instantanément fin à cette hallucination – je n’ai plus entendu cette musique intérieure depuis 30 ans.

Les curieux états intermédiaires entre la veille et le sommeil (la phase « hypnagogique » qui peut précéder l’endormissement ou la phase « hypnopompique » qui succède quelquefois au réveil) sont extrêmement propices aux apparitions d’images oniroïdes ou hallucinatoires. Ces rêveries hautement visuelles et kaléidoscopiques sont si fugitives qu’on s’en souvient rarement – mais elles peuvent prendre également la forme d’une hallucination musicale cohérente. (...)

Chez certains musiciens, toutefois, ces expériences sont d’autant plus cohérentes et constructives qu’une nouvelle composition incube depuis des mois dans leur esprit : elles peuvent même permettre de concevoir des parties d’une œuvre depuis longtemps recherchées. Un épisode de ce genre a été décrit par Wagner, qui précisa que l’idée de l’introduction orchestrale de L’Or du Rhin lui était venue après une longue attente passée dans un étrange état crépusculaire – quasi hallucinatoire, de fait :

« Après une nuit de fièvre et d’insomnie, je me contraignis à une promenade dans les environs de la ville, sur les collines couvertes de forêts de pins. Tout me parut désert et nu et je me demandai ce que j’étais venu faire là. En rentrant, l’après-midi, je m’étendis sur un canapé très dur, attendant le sommeil si désiré. Il ne vint pas. Je tombai seulement dans une sorte de somnolence pendant laquelle il me sembla que soudain je m’enfonçais dans un rapide courant d’eau. Le bruissement de cette eau prit bientôt un caractère musical : c’était en « mi bémol » majeur retentissant et flottant en arpèges ininterrompus ; puis ces arpèges se changèrent en figures mélodiques d’un mouvement toujours plus rapide, mais jamais le pur accord de « mi bémol » majeur ne se modifia et sa persistance semblait donner une signification profonde à l’élément liquide dans lequel je plongeais. Soudain, j’eus la sensation que les ondes se refermaient en cascade sur moi ; épouvanté, je me réveillai en sursaut. Je reconnus immédiatement que le motif du prélude de L’Or du Rhin venait de se révéler tel que je le portais en moi sans être parvenu encore à lui donner une forme. En même temps, je compris la singularité de ma nature : c’est en moi-même que je devais chercher la source de vie et non au-dehors. »

Ravel reconnut que de ravissantes mélodies avaient peuplé ses songes, et Stravinsky dit à peu près la même chose. En fait, nombre de grands compositeurs classiques ont parlé de leurs rêves musicaux et s’en sont souvent inspirés – une brève liste inclurait Haendel, Mozart, Chopin, et Brahms. Et Paul McCartney a raconté l’histoire suivante (Barry Miles la rapporte dans son livre) :

« Je me suis réveillé avec cet air en tête. J’avais un piano juste à côté de mon lit, devant la fenêtre. Je m’y suis assis, j’ai plaqué un accord de sol... Et j’ai trouvé fa dièse septième mineure, et ça m’a amené à si, puis à mi mineur et enfin retour à sol. Tout ça coulait très logiquement. J’aimais beaucoup la mélodie, mais comme je l’avais rêvée, je n’arrivais pas à croire que c’était moi qui l’avais écrite. Je me disais : « Non, non... Je n’ai jamais écrit comme ça auparavant. » Mais j’avais cet air, totalement magique. »


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