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PUBLIÉ LE 24/02/2014
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Ma plus belle évasion

Michel Vaujour
Presses de la renaissance
Magazine » Bonnes feuilles

Ma plus belle évasion

Retrouvé en prison pour une broutille, Michel Vaujour verra sa peine sans cesse rallongée par ses tentatives de fuite. Dans son livre « Ma plus belle évasion », il nous raconte comment, le cœur en rébellion, il trouvera une évasion intérieure, véritable, grâce au livre « Yoga pour tous ».

Par sa spectaculaire évasion en hélicoptère de la prison de la Santé, en 1986, Michel Vaujour est entré dans le cercle étroit des « voyous mythiques ». Il n’a que 19 ans lorsqu’il se retrouve pour la première fois, pour une broutille, entre quatre murs. Rétif à l’autorité, épris de liberté, il n’a qu’un but : s’évader. Plus il se fait la belle, plus il s’enfonce dans le banditisme, plus les peines s’allongent, plus la répression se durcit… Plus son cœur se rebelle. Un jour, en prison, il tombe sur le livre Yoga pour tous, de Philippe Méric. Simple stretching amélioré ? Au fil des exercices, Michel Vaujour découvre un moyen, plus puissant que nul autre, de s’évader.


« J’ai commencé à m’exercer à une respiration de base, nâdi shodana, jusqu’à ne plus avoir à y penser durant l’exercice, jusqu’à pouvoir me perdre dans le souffle, dans le rythme. Au fil des jours, et en dépit de tout, de la prison, des matons, de l’impasse dans laquelle était tombée ma vie, j’ai commencé à ressentir des moments de bien-être que j’avais oubliés depuis bien longtemps, et que je n’avais même peut-être jamais connus. C’était une sensation simple (…) Quelque chose qui se rapprochait de ce que l’on peut ressentir quand on est perdu dans la beauté d’un paysage qui nous dépasse. Une paix par-delà tous les aléas de la vie. Ce n’était encore que des instants passagers, une sensation au sortir de l’exercice qui, si elle se diluait encore dans la reprise de contact avec mon environnement immédiat, n’en laissait pas moins trace en moi. Ces traces me permettaient de revenir de plus en plus facilement à ces instants de paix intérieure que je réussissais à maintenir de plus en plus longtemps et profondément après l’exercice lui-même. Et je retournais par mes exercices dans ce havre de paix, à cette source où je puisais la force, la régénération. Le yoga n’était alors qu’une forme d’évasion que ni murs, ni barreaux, ni matins, ni miradors, ne pouvait empêcher. Mais peu à peu, il creusa son sillon en moi au point d’occuper tout mon être, toute ma vie.

Inspire… Expire… Inspire… Expire… Lentement… Lentement… Lentement…

Il est six heures du matin et le ronronnement des premières voitures dit la ville qui s’éveille. Plus proches, la prison et le quartier de haute surveillance sont encore dans le silence. Dans la cellule, la lumière bleutée de la veilleuse de nuit inonde ma nudité en ce premier rendez-vous de la journée avec le yoga. Mais plus proche encore, au cœur de mon silence, plus rien de tout cela n’existe. Il n’est plus ni monde au-delà des murs, ni prison, ni haute surveillance, ni cellule, ni lumière, ni nudité, ni espace, ni temps. Il n’est plus que le souffle qui m’absorbe tout entier dans cette concentration si particulière du yoga qui consiste non pas en une tension « vers », mais dans l’effacement de tout ce qui n’est pas son objet. Il n’est plus que le souffle, mon souffle, porté par une des techniques millénaires du yoga. Il n’est plus que le rythme qui naît au profond des entrailles, qui s’y meurt pour renaître encore et encore. Par-delà ma vie qui ne ressemblait plus à rien, je suis vivant, et je le ressens avec une acuité de conscience que je n’ai jamais connue. »

Inspire… Expire… Inspire… Expire… Lentement… Lentement… Lentement…

Tout au long de la journée, je complète l’entraînement sportif que j’ai revu et corrigé par des séries d’asanas, des postures très précises du corps. Par-delà les bienfaits physiques, le véritable travail passe, là aussi, par l’effacement de tout ce qui n’est pas l’exercice en cours. Asanas signifie « postures aisées », ce qui, vu les contorsions nécessaires, semble assez paradoxal, mais cette dénomination reflète plutôt la manière d’y parvenir. Qui plus est, chaque asana contraint l’organisme à des modes respiratoires différents qui, eux aussi, doivent devenir aisés. Les aptitudes qui ont à s’exercer et à se développer dans ce travail pour apprendre à être à l’aise dans une position difficile m’apprennent à l’être tout autant face à l’adversité. Moi qui n’ai jamais fait d’études, je découvre une autre école, celle du silence, de l’application, celle des lois et de la vie qui m’animent. Le yoga devient un mode d’existence.

Inspire… Expire… Inspire… Expire… Lentement… Lentement… Lentement…

Le soir, dans le silence de la prison, les exercices respiratoires m’ouvrent au vide de la méditation. De la maîtrise du souffle découle la maîtrise des émotions, et de la maîtrise des émotions, le détachement. Un détachement qui laisse d’autant plus en pleine conscience que l’émotion n’est plus là pour le brouiller.

Inspire… Expire… Inspire… Expire… Lentement… Lentement… Lentement…

Le yoga imprégnait désormais tellement ma vie qu’il en vint à rejaillir sur ma pensée. Dans un quotidien silencieux et solitaire, une telle discipline vécue me fit naître à la pensée, à une pensée véritablement personnelle. Pour moi qui n’avais jamais été porté que par mes pulsions, un fatras de clichés et d’idées convenues, ce phénomène fut si surprenant que la première fois je crus entendre une voix tant cette pensée était claire et nette. Cette illumination m’entraîna à me confronter à moi-même, et j’ai commencé à réaliser le gâchis dans lequel j’avais entraîné ma vie. »


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