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PUBLIÉ LE 26/11/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Les vilains petits canards

Editions Odile Jacob
Magazine » Bonnes feuilles

Un mécanisme intérieur
pour soigner nos blessures

Avons-nous un mécanisme intérieur pour nous aider à soigner de grandes blessures ? Dans son livre « Vilains petits canards », Boris Cyrulnik explique que la résilience nous permet de nous métamorphoser et continuer à vivre après un drame.

Genet a sept ans. L’Assistance publique l’a confié à des paysans du Morvan : « Je suis mort en bas âge. Je porte en moi le vertige de l’irrémédiable... Le vertige de l’avant et l’après, l’épanouissement et la retombée, une vie misée sur une seule carte... »

Un seul événement peut provoquer la mort, il suffit de peu. Mais quand on revient à la vie, quand on naît une deuxième fois et que surgit le temps caché des souvenirs, l’instant fatal devient sacré. La mort n’est jamais ordinaire. On quitte le profane quand on côtoie les dieux, et lorsqu’on retourne chez les vivants, l’histoire se transforme en mythe. D’abord, on meurt : « J’ai fini par admettre que j’étais mort à l’âge de neuf ans... Accepter de contempler mon assassinat, c’était me constituer cadavre. » Puis, quand à ma grande surprise, la vie s’est réchauffée en moi, j’ai été très intrigué par « le divorce entre la mélancolie de mes livres et mon aptitude au bonheur. »

L’issue qui nous permet de revivre serait donc un passage, une lente métamorphose, un long changement d’identité ? Quand on a été mort et que revient la vie, on ne sait plus qui l’on est. On doit se découvrir et se mettre à l’épreuve pour se donner la preuve qu’on a le droit de vivre.

Quand les enfants s’éteignent parce qu’ils n’ont plus rien à aimer, quand un hasard signifiant leur permet de rencontrer une personne – une seule suffit – pour que la vie revienne en eux, ils ne savent plus se laisser réchauffer. Alors, ils manifestent des comportements surprenants, ils prennent des risques exagérés, ils inventent des scénarios ordaliques comme s’ils souhaitaient se faire juger par la vie, pour se faire acquitter.

Un jour, le petit Michel a réussi à s’échapper de la cave où son père le jetait après l’avoir battu. Dehors, il s’est étonné de ne rien ressentir. Il voyait bien que le beau temps rendait les gens souriants, mais au lieu de partager leur bien-être, il s’étonnait de sa propre indifférence. C’est une marchande de fruits qui a réchauffé l’enfant. Elle lui a tendu une pomme et, sans même qu’il l’ait demandé, lui a permis de jouer avec son chien. L’animal a manifesté son accord et Michel, accroupi sous les cageots, a entrepris une affectueuse bagarre. Après quelques minutes de grand plaisir, le garçon a ressenti un sentiment mêlé de bonheur et de crispation anxieuse. Les voitures filaient sur la route. L’enfant a décidé de les frôler comme un torero se fait effleurer par les cornes du taureau. La marchande l’a injurié et lui a fait la morale en lui lançant à la tête des explications tellement rationnelles qu’elles ne correspondaient en rien à ce que l’enfant éprouvait.

« Je m’en suis sorti », s’étonnent les résilients qui après une blessure ont réappris à vivre, mais ce passage de l’ombre à la lumière, l’échappée de la cave ou l’issue du tombeau nécessitent de réapprendre à vivre une autre vie. (...)

L’arrêt de la maltraitance n’est pas la fin du problème. Retrouver une famille d’accueil quand on a perdu la sienne n’est que le début de la question : « Et maintenant, que vais-je faire avec ça ? » Ce n’est pas parce que le vilain petit canard trouve une famille cygne que tout est liquidé. La blessure est écrite dans son histoire, gravée dans sa mémoire, comme si le vilain petit canard pensait : « Il faut frapper deux fois pour faire un traumatisme. » Le premier coup, dans le réel, provoque la douleur de la blessure ou l’arrachement du manque. Et le deuxième, dans la représentation du réel, fait naître la souffrance d’avoir été humilié, abandonné. « Et maintenant, que vais-je faire avec ça ? Me lamenter chaque jour, chercher à me venger ou apprendre à vivre une autre vie, celle des cygnes ? »

Pour soigner le premier coup, il faut que mon corps et ma mémoire parviennent à faire un lent travail de cicatrisation. Et pour atténuer la souffrance du deuxième coup, il faut changer l’idée que je me fais de ce qui est arrivé, il faut que je parvienne à remanier la représentation de mon malheur et sa mise en scène, sous votre regard. Le roman de ma détresse vous touchera, la peinture de mon orage vous blessera et la fièvre de mon engagement social vous forcera à découvrir une autre manière d’être humain. A la cicatrisation de la blessure réelle, s’ajoutera la métamorphose de la représentation de la blessure. Mais ce que le petit canard mettra longtemps à comprendre, c’est que la cicatrice n’est jamais sûre. C’est une brèche dans le développement de sa personnalité, un point faible qui peut toujours se déchirer sous les coups du sort. Cette fêlure contraint le petit canard à travailler sans cesse à sa métamorphose interminable. Alors, il pourra mener une existence de cygne, belle et pourtant fragile, parce qu’il ne pourra jamais oublier son passé de vilain petit canard. Mais, devenu cygne, il pourra y penser d’une manière supportable.

Ce qui signifie que la résilience, le fait de s’en sortir et de devenir beau quand même, n’a rien à voir avec l’invulnérabilité ni avec la réussite sociale.


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