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PUBLIÉ LE 06/01/2016
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Vivre, croire et aimer

Martin Steffens
Marabout
Magazine » Bonnes feuilles

La musique des choses

Quand rien ne va plus, on conclut parfois, résigné : "C'est la vie !" Mais c'est justement quand tout va mal
que l'on doit rassembler en soi les forces de la joie.
Extrait du livre "Vivre, croire et aimer", de Martin Steffens.

Cet aphorisme de Nietzsche, sans qu’on y puisse rien, nous séduit : oui, la musique est si belle qu’elle manquerait à notre vie si, comme en ces espaces sidéraux où le vide ne laisse passer aucun son, rien ne la faisait plus entendre. Notre vie, interdite de chansons, de psaumes ou de sonates, ignorerait sa propre profondeur. Aussi emmène-t-on la musique partout avec soi : dans des écouteurs, dans des autoradios, lui demandant de transfigurer, en autant d’instants de beauté, ces autoroutes trop droites et ces rues déjà vues.

C’est bien elle, la musique, qui marque de son souvenir telle ou telle époque de notre vie, bien plus, peut-être, que ne le font les parfums, les peintures ou les romans que nous lisons. Elle est cette chanson douce que me chantait ma maman, elle est cette chanson lente sur laquelle j’ai étreint mon premier amour. Un air de musique convient à chaque circonstance : son air nous est vital. On la croit dépendante du silence qu’il faut faire pour l’écouter. Mais c’est au contraire elle qui, sur la partition, accueille les silences et, dans les monastères, apprend à la garder : elle l’annonce, y prépare, lui laisse enfin sa place quand l’écho des vêpres, peu à peu, s’éteint.

Pleins de gratitude, nous acquiesçons donc à la phrase de Nietzsche comme l’on se rend à l’évidence : sans la musique, que serait la vie ? Notons toutefois que, pour le philosophe allemand, la vie est conçue comme une « erreur » : il faut un remède à la maladie de vivre et ce remède c’est la musique. A suivre Nietzsche, en effet, la vie est à la fois dure et creuse, vide de sens : parce que l’enfant meurt parfois, parce que la guerre fait rage, il y a la musique, celle qui console ou qui revigore, celle qui nous offre d’aimer la vie, malgré tout.

Or la musique s’ajoute-t-elle à l’existence comme à un effroyable silence qu’elle s’applique à taire, de même que, d’un linge blanc, on cache la nudité du mort. N’y a-t-il, hors la musique, que le fracas lugubre de nos espoirs brisés ? Tout n’est-il, en somme, que bruits et silence ? Les musicologues nous apprennent au contraire que la musique a besoin, pour se déployer, des règles harmoniques contenues dans la moindre des vibrations, de telle sorte que les notes qui nous servent à écrire nos chansons sont comme déjà inscrites dans les choses : la plus simple corde qui vibre déploie autour d’elle les portées capables de soutenir toutes les mélodies jouées ou à venir.
Le rythme de la même façon, n’est pas quelque chose que l’homme crée, comme un remède au flux indéfini du devenir : le rythme habite le monde, dans le retour des saisons ou la fidélité du jour qui se lève. Le rythme est déjà là ; sans que l’homme n’ait encore rien fait, dans les battements d’un cœur qui semble reconnaître, dans la musique qui le touche, la pulsation de la Vie qui l’anime. Ainsi peut-on confesser, à la façon de Victor Hugo : « Une pensée emplit le tumulte superbe. / Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe. »

C’est le rire cristallin des enfants, la mélopée des oiseaux, le rythme syncopé de la pluie sur le toit : c’est la vie elle-même qui est musique. Au contraire de Nietzsche, on est donc autorisé à dire : parce que la vie est musique, parce qu’il y a en elle la matière pour en faire une douce chanson ou une grande symphonie, selon ce qu’inspire à chacun la mélodie de son bonheur, elle ne saurait être assimilée à une erreur. Ce qu’on se laisse par elle murmurer, c’est la promesse que toutes les dissonances seront un jour récapitulés en une belle harmonie.


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