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PUBLIÉ LE 17/12/2013
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

La fin du hasard

Igor et Grichka Bogdanov
Editions Grasset
Magazine » Bonnes feuilles

La fin du hasard ?

Occasions inespérées, rencontres fortuites... Doit-on croire au hasard ? Nos chemins de vies seraient-ils écrits ? Le livre « La fin du hasard » d'Igor et Grichka Bogdanov nous apporte des éléments de réponse sur ce débat éternel.

Le hasard ! Quelque chose de tellement banal, de si évident qu’il ne se passe pas une journée sans que l’on y pense ou que l’on prononce au moins une fois son nom. Il est mêlé de si près à nos vies, travaille à ce point nos esprits, notre langage et notre vision du monde qu’on le retrouve, sous les formes les plus diverses, dans d’innombrables lieux communs, proverbes, idiomes et autres adages : d’un dicton à l’autre, émerge ce qui traîne au fond des croyances populaires, les restes de pensée magique, de craintes ancestrales, d’espérance et de superstition. En somme, les effets mystérieux de ce qu’on appelle « le destin », le « sort », la « chance » ou la « fatalité » sont alors maîtrisés dans une devise, immobilisés par une maxime, domestiqués par une citation, classés, et sagement rangés entre les mots du dictionnaire. Disponible dans toutes les langues du monde et du même coup accessible à notre pensée, le hasard prend alors tranquillement sa place au cœur de nos existences. « Jamais 2 sans 3 », « jouer sa vie à pile ou face », « qui perd gagne », « la chance ne frappe jamais deux fois à la même porte », etc., autant d’expressions courantes qui désignent, chacune à sa manière, la face cachée de la vie. Cet étrange sentiment de frôler continûment « l’insaisissable hasard » dont parlait autrefois Chateaubriand se précise encore à la faveur de ces formules venues d’on ne sait où et longuement éprouvées par la sagesse populaire : « Rien n’arrive par hasard », « le hasard fait bien les choses », « ne jamais rien laisser au hasard », « à tout hasard », etc. : d’une expression à l’autre, on tente de « reprendre la main sur le hasard », d’en réduire la part incertaine et de ne pas se laisser faire ou défaire par les coups du sort.

Qu’à cela ne tienne ! Tous les jours, le hasard s’approche de nous, d’une manière ou d’une autre. A chaque instant, il rôde, prêt à changer le cours des choses. Et faire surgir des questions insolites : les taches qui ornent le pelage de notre chien sont-elles réparties au hasard ? Est-ce le hasard qui décide du nombre de pétales d’une fleur ? Et il y a plus encore. A la fois mystérieux et familier, le sentiment de la coïncidence se manifeste le plus souvent au détour d’un événement fortuit ou d’une rencontre « à laquelle on ne s’attendait pas ». Autrement dit, la raison de cette rencontre nous échappe. Par exemple, nous ratons le premier bus du matin et, au suivant, tombons par hasard sur l’amour de notre vie.

« C’était écrit ! » C’est en général la première phrase qui passe par la tête de ceux qui se sentent soudain pris en main, possédés par une force inexplicable, tombée d’un ciel supérieur. Comment expliquer, dans ce cas si banal, la sensation d’être, littéralement, happé par le destin ? Pourquoi avons-nous le sentiment que certaines choses se décident « en dehors de nous » ? Et d’où vient cette idée étrange et franchement irrationnelle, partagée par un très grand nombre de gens, selon laquelle « il n’y a pas de hasard » et que, curieusement, nos vies seraient comme « écrites », déterminées à l’avance, décidées par des forces dont on ignore tout et qui, depuis un « ailleurs » inaccessible à notre raison, agiraient sur nos destins ? Nous verrons que ce sentiment tenace peut être en partie explicable et qu’il est possible de situer l’idée que nous nous faisons du hasard dans une perspective bien plus profonde. C’est ce qui va nous pousser à explorer dans ce livre ce qui pourrait se passer derrière le mur du hasard. Pourquoi derrière ? Parce que, comme l’a écrit le théoricien David Ruelle, de l’Académie des sciences (l’un des experts les plus avisés de cette discipline montante qu’est la théorie du chaos) : « Le hasard correspond à une information incomplète. » C’est d’ailleurs dans la même direction que Jean Guitton, en défenseur avisé de l’esprit scientifique, n’a pas hésité à déclarer dans Dieu et la science : « Ce que nous appelons le hasard n’est que notre incapacité à comprendre un degré d’ordre supérieur. »

Ici, faisons une première halte. Au début du XXe siècle, convaincu que la science serait un jour en mesure de mettre fin à l’idée que nous nous faisons du hasard, ce prince des mathématiques qu’est Henri Poincaré griffonne sur son carnet : « Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l’univers à l’instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. »

C’est, en gros, ce que pensaient avant lui Isaac Newton au XVIIIe siècle puis, plus tard, Laplace et son fameux démon censé tout connaître, jusqu’à la plus petite particule de matière dans l’Univers. Seulement voilà ! Il n’est pas possible de tout – absolument tout – connaître. Alors ? Alors il nous faut admettre que derrière ce que nous appelons « le mur du hasard », il y a un mystère. Un mystère qui ouvre sur deux questions que nous nous sommes tous posées, un jour ou l’autre : qu’est-ce au juste que le hasard ? Et d’où vient-il ?

A sa manière, en pleine crise de 1929 – deux ans après le légendaire Congrès Solvay et le dramatique affrontement contre Niels Bohr que vous allez découvrir plus loin – Einstein nous apporte un début de réponse : « Tout est déterminé par des forces que nous ne contrôlons pas. Tout est déterminé, pour l’insecte comme pour l’étoile. Etres humains, légumes ou poussière d’étoile, nous dansons tous au rythme d’un air mystérieux joué au loin par un joueur de flûte invisible. » Mais une fois de plus, cette porte entrouverte débouche sur une nouvelle énigme, peut-être encore plus opaque : qui est donc ce « joueur de flûte invisible » ?


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