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© Anja Stiegler
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PUBLIÉ LE 20/05/2014

LES LIVRES À LIRE

Manuel clinique des expériences extraordinaires

Stéphane Allix, Paul Bernstein, Evelyn Elsaesser-Valarino, Djohar Si Ahmed, Erik Pigani, Isabelle de Kochko et Olivier Chambon
Dunod - InterEditions

Prête-moi ton âme

Alexandre Grigoriantz
Editions Trajectoire
Magazine » Enquêtes

Peut-on changer d’âme ?

Au sortir d’un choc ou d’un coma, certains se découvrent dotés d’une nouvelle identité. Altération neurologique ? Dissociation de personnalité ? Intercession d’âmes vagabondes ? Gros plan sur ces moments où nous ne savons plus qui nous sommes.

Toutes les nuits, nous perdons conscience. De ce que nos rêves nous laissent entrevoir, elle part explorer d’étranges territoires. Mais que penser de phénomènes encore plus extraordinaires ? En crise de somnambulisme, certains commettent dans leur sommeil des actes à des années lumières de leur personnalité ordinaire. Au réveil d’un choc ou d’un coma, d’autres se disent porteurs d’une toute nouvelle identité.

Identités multiples


Dans Prête-moi ton âme, Alexandre Grigoriantz raconte l’histoire – vraie – d’Alexandra Toselli. Il y a 40 ans, le 8 février 1974 à 11h15, l’antiboise est victime d’un œdème pulmonaire dans l’atelier de céramique où elle travaille. 20 minutes – dont 4 de mort clinique – plus tard, elle est en salle de réanimation à l’hôpital. Là, elle reprend quelques secondes ses esprits : « Où suis-je, que m’est-il arrivé ? » interroge-t-elle. On lui répond qu’elle a eu un accident. « Ah oui, je me souviens, j’étais sur mon scooter, je me suis retournée pour faire signe à une amie », s’entend-elle dire. Le personnel soignant la détrompe, puis l’informe que sa sœur l’attend. Sa sœur ? Quand il lui demande son nom, elle répond « Florence »… Puis sombre dans un coma profond.

A son réveil, trois mois plus tard, elle est toujours habitée par l’étrange sensation de ne pas se reconnaître dans celle qu’on lui dit qu’elle est. Qui est cette Alexandra ? Qui sont ces gens censés être ses proches ? La jeune femme se sent à côté d’elle-même, son image dans le miroir la déconcerte. Dans le huis-clos de son intériorité, elle continue à héberger l’identité et les souvenirs d’une Florence. Le choc l’a-t-il rendue amnésique ? Souffre-t-elle de dissociation de personnalité ? Il ne s’agit ni d’hallucination ni de schizophrénie – Alexandra est stable émotionnellement, sa pensée est structurée. La situation n’a rien de surprenant : un traumatisme ou un coma peut entraîner une forme de dissociation psychique, amenant l’individu à manifester des formes nouvelles de personnalité ou d’intelligence.

Capacité extra-sensorielle


Est-ce la raison pour laquelle Alexandra est désormais plus féminine, plus affirmée ? Petit à petit, l’antiboise retrouve son identité et sa conscience, mais la perception d’une présence à ses côtés ne la lâche pas, se sentant tantôt Alexandra, tantôt Florence, tantôt les deux. A sa sortie de l’hôpital, elle finit par se dire qu’il s’agit là d’un « mauvais cauchemar »… Jusqu’à découvrir incidemment, par l’une de ses collègues, qu’une étudiante en droit s’est tuée en scooter le 8 février 1974 à 11h23, soit 8 minutes après sa propre perte de connaissance, à moins de 300 mètres de l’atelier où elle se trouvait.

Alexandre fouille les archives de Nice Matin, trouve le nom de la jeune femme : Florence Gandolfo. Elle fait des recherches, rencontre la mère de l’étudiante, et découvre alors que tous les détails de la vie de Florence dont elle se « souvenait », sans rien connaître de son existence au départ, sont exacts : les circonstances de son décès, la décoration de sa chambre, les chansons qu’elle aimait, les endroits qu’elle avait visités… Florence n’était pas sortie de son imagination !

Comment est-elle parvenue à capter ses souvenirs ? Les dissociations de personnalité, suite à un traumatisme, s’accompagnent souvent de capacités parapsychologiques. « N’avez-vous pas eu un frère décédé dans un accident de la route ? » demande un jour Alexandra à un homme qui en reste pantois – car c’est bien le cas. De la même manière, la conscience d’Alexandra est-elle parvenue à capter, par l’intermédiaire de champs subtils, des informations sur Florence au moment de son accident ?

Deux âmes pour un corps


Certains vont plus loin. Dans les années 70, une ancienne journaliste à la Maison-Blanche, Ruth Montgomery, a popularisé le concept de walk-in, selon lequel l’âme d’un défunt pourrait prendre possession d’un corps blessé ou en détresse, afin de le revivifier de son énergie spirituelle puis de s’en servir comme véhicule, afin de terminer une mission sur Terre. Il s’agirait « d’un contrat passé entre les deux âmes », note Alexandre Grigoriantz dans Prête-moi ton âme. Si au bout de quelque temps, le walk-out, c’est-à-dire la personne qui a prêté son corps, préfère le réintégrer, elle peut « revivre comme avant, tout en conservant des liens avec son walk-in ». L'écrivain T. Lobsang Rampa prétendait ainsi avoir transmigré de son corps de tibétain dans le corps d'un anglais afin de poursuivre son œuvre. On vit parfois avec le cœur d’un autre ; pourrait-on vivre avec l’âme d’un autre ?

Les phénomènes de possession, la sensation d’être visité par des esprits, de voir son monde intérieur, ses pensées et ses actes envahis par une présence invisible, sont universels. On les retrouve « dans toutes les populations et dans toutes les classes sociales », rappellent la psychologue Isabelle de Kochko et la psychanalyste Djohar si Ahmed dans le Manuel clinique des expériences extraordinaires. Régulièrement, les journaux font écho de méfaits commis par des gens en crise de somnambulisme : sont-ils responsables ou non des agissements de leur inconscient, ou de ce qui prend alors le contrôle de leur corps ? La justice, parfois, a du mal à trancher… Est-ce en nous, hors de nous ? Pour Isabelle de Kochko et Djohar si Ahmed, la question est plutôt de savoir comment intégrer ces expériences – souvent difficiles à vivre car elles bouleversent nos repères habituels et la fiabilité de la réalité ordinaire –, et comment les mettre à profit dans un cheminement évolutif. Bref, qu’ont-elles à nous apprendre ?

Trouver le sens


Le 28 février 2013, un homme est retrouvé inconscient dans la chambre d’un motel de Californie. Ses papiers indiquent qu’il s’appelle Michael Thomas Boatwright, qu’il est né en Floride et qu’il a 61 ans. Pourtant, lorsqu’il se réveille aux urgences du Desert Regional Medical Center de Palm Springs, il dit s’appeler Johan Ek et ne parle que suédois. De sa nationalité américaine, de sa langue maternelle, il n’a aucun souvenir. L’homme ne comprend rien aux questions des infirmières, il est incapable d’y répondre. La photo sur la carte d’identité ne lui rappelle rien. Qui est-il ? Quatre mois plus tard, sans pouvoir l’expliquer, l’homme se sent toujours scandinave. « Ce gars, Michael, ce n’est pas moi. Je suis toujours Johan », témoigne-t-il, non sans douleur. Tout ce qu’il sait de Michael Boatwright, on le lui a appris. Mais au fond, qui décide de son identité ? Un bout de papier ? Ce qu’en disent les autres ? Ce qu’il ressent au plus profond de lui ? Là où sont les liens qui l’ont le plus nourris ? L’homme a effectivement vécu en Suède dans les années 80. Que veut lui dire sa conscience ? Depuis le 20 août 2013, pour essayer de se reconstruire, il vit là où il se sent pour l’instant chez lui : en Scandinavie.

Petit à petit, Florence s’est estompée de la vie d’Alexandra, mais elle n’en est jamais complètement partie. Pour l’antiboise, sa présence n’a jamais été un poids ni une menace ; plutôt une aide, un conseil, une personnalité complémentaire à la sienne. Selon elle, si l’étudiante défunte lui a emprunté son corps, ou plutôt lui a prêté son âme, c’est pour faire passer un message à sa mère, et à tous ceux qui perdent un être cher : « Rien n’est terminé quand on est mort. La vie continue de l’autre côté. »

En attendant, rien ne sert de trop nous attacher à ce que nous croyons être. D’un moment à l’autre, tout peut changer. Nos consciences, comme le monde, révèlent parfois bien des faces cachées.


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