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PUBLIÉ LE 28/04/2014
Magazine » Enquêtes

Quand les animaux font de l’art

L’art animal est une réalité tangible qui se chiffre en milliards de dollars. Des toiles produites par des animaux se vendent de par le monde. Dressage ou talent spontané ? Les animaux sont-ils capables de faire de l’art ?

Si pour certains la crédibilité des performances artistiques de nos amis les animaux est questionnable, elle est, pour les galeristes, les acheteurs et les experts en création animale, une réalité tangible. « La création animale est un domaine extrêmement lucratif. En 2010, on a estimé que les ventes d’œuvres d’art exécutées par des animaux atteignaient 100 milliards de dollars US annuellement à travers le monde », avance le Magazine Animal en novembre 2011.

Les vidéos de dressage à la peinture d’éléphants thaïlandais ou les rumeurs de trucages photos de chats en train de peindre laissent présager que les animaux ne seraient pas capables de créer seuls. Les experts de l’art nous vendent-ils des mérites inexistants ? Peut-être pas.

Certains animaux peignent sans contraintes. Ils prennent de la peinture et l’étalent sur des toiles. Ils restent concentrés le temps de leur performance. Ils répètent l’opération un grand nombre de fois. Si d’un point de vue esthétique leur production peut être questionnée, elle reste le résultat de leur désir… de peindre.

Un singe entre dans l’histoire de l’art


En 1956, Desmond Morris, un zoologiste et peintre surréaliste anglais, offre un crayon et du papier à son chimpanzé. « Quelque chose d’étrange se dessinait au bout de son crayon. C’était le premier trait de Congo. Il l’a poursuivi un peu, puis s’est arrêté. Allait-il recommencer ? Oui. Il a recommencé, encore et encore », raconte le zoologiste. Son singe de deux ans aime dessiner et peindre. Il fait même preuve d’un certain sens de la composition. Lorsque Desmond Morris peint avec lui, Congo s’empresse de rééquilibrer la composition générale. Ce chimpanzé a le sens de la symétrie. Rapidement ses sessions de peinture deviennent régulières. Et si son maître essaie de lui retirer une toile avant qu’il n’ait fini, Congo se met à pousser des cris et à se débattre. « Alors que quand j’essayais de le persuader de continuer à peindre après qu’il ait considéré qu’une peinture était achevée, il refusait de manière catégorique ». Congo est maître de sa production. Il peindra plus de 400 toiles, qui attirent rapidement la curiosité du monde de l’art.

Son travail suscite un tel intérêt qu’en 1957, l’Institut d’Art Contemporain de Londres monte une large exposition de ses toiles, jugées d’un style « expressionniste abstrait », s’il vous plaît. Le débat fait rage parmi les critiques. Est-ce de l’art ? Quoi qu’il en soit, une peinture de Congo trône dans le studio de Picasso. Miro et Dali comptent parmi ses collectionneurs. Congo décède en 1964 mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2005, trois de ses peintures sont présentées chez Bonhams, aux enchères. Elles sont vendues pour un total de 26 000 dollars, vingt fois le prix estimé au départ. A leurs cotés des œuvres de Renoir et Warhol sont retirées de la vente par manque d’offres . En 2010, la dernière toile réalisée par Congo se vend pour la somme de 10 000 dollars . « Les gens semblent penser que ces peintures sont une forme véritable de créativité », commente l’un des portes paroles de Bonhams. Pour Desmond Morris, il n’y a pas de doute, l’œuvre de Congo « est véritablement de l’art dans son sens le plus pur ».

Un cheval expose à la biennale de Venise


Surnommé « Cholla cactus » à cause de son tempérament sauvage, ce mustang né en 1985 dans le Nevada ne se laisse pas dresser si facilement. Si bien qu’au bout de 5 ans, ses anciens propriétaires le vendent à Renee Chambers, une ancienne danseuse. Tranquillement, elle l’amadoue et gagne sa confiance. Un jour où Renée Chambers repeint son enclos, Cholla manifeste de l’intérêt pour cette activité qui semble lui plaire. Il se saisit d’un pinceau avec la bouche et se met tant bien que mal à peindre aussi. Amusée, la propriétaire propose des pinceaux, des aquarelles et une toile posée sur un chevalet à Cholla. A son grand étonnement, au lieu d’envoyer valser le matériel ou de mordiller le pinceau, il se met à peindre. Choisissant lui-même ses couleurs, il fait bouger le pinceau avec la langue ou en déplaçant la tête. « Il va sans dire que ce cheval n’a pas été dressé pour peindre », précise son galeriste italien.

Cholla est-il un artiste ? Ce qui est sûr c’est que ses toiles d’un style épuré et graphique attirent rapidement l’intérêt des connaisseurs. Exposé de San Francisco à New York, le cheval reçoit en 2008 les « mentions d’honneur » au concours Artelaguna en Italie. Le président du jury souligne « la nature provocative du geste ». A peine un an plus tard, ses œuvres sont présentées à la Giudecca 795 Art Gallery lors de la Biennale de Venise, l’une des plus grandes manifestations mondiales d’art contemporain. Le succès est tel que la galerie décide de prolonger l’exposition de 4 mois et Renee Chambers de reverser une partie des ventes à des associations de défense des mustangs au Nevada. Cholla est mort en 2013.

Première « dog » performeuse


Pour ses 30 ans, Archer Hastie reçoit un cadeau spécial. Tillamook Cheddar, « Tillie » pour les intimes, est une chienne Jack-Russel. Tillie a 6 mois lorsque son heureux propriétaire la voit en train de gratter la page de son bloc-notes de manière insistante. Il décide d’insérer dans son carnet une feuille de carbone pour rendre visibles les traces de griffes que sa chienne persiste à faire. Il est surpris par la qualité de l’image qu’il découvre. Archer Hastie met alors à disposition de sa chienne un morceau de papier enduit fixé sur un panneau de mousse ainsi que des peintures non toxiques. Tillie est ravie. Se plaçant sur le panneau, elle raie le support avec ses griffes, le lèche afin de mélanger les couleurs. Le tout est accompagné de grognements et d’aboiements de satisfaction. Sa technique est décrite comme étant « vigoureuse et frénétique ».

A 9 mois, Tillie fait sa première exposition à Brooklyn. Ses toiles seront montrées dans plusieurs pays dont la Belgique et le Japon. En 2002, elle apparaît sur la chaine de télévision CNN. En 2005, The Art Newspaper la décrit comme « l’animal artiste la plus accomplie ». Tillie bénéficie aussi d’une vie de famille, et l’un des petits auxquels elle a donné naissance en juillet 2005 sera gardé auprès d’elle. Ce jeune Jack-Russel ne manifeste aucune envie de créer comme sa mère. Tillie poursuit sa carrière en se produisant maintenant en direct. Depuis 2007, elle crée ses tableaux sur scène, accompagnée d’un groupe de jazz expérimental. Les aboiements de la chienne participant à la musique. Une biographie intitulée « Portrait of the dog as young artist », en référence à Bob Dylan, vient de lui être dédiée.

De plus en plus d’animaux artistes seraient repérés de part le monde. Certains sont clairement dressés. Tous ne le sont pas. Un autre chimpanzé se serait mis à peindre au zoo de Niteroi au Brésil. Voyant Jimmy s’ennuyer dans sa cage, son soigneur aurait eu l’idée de lui apporter de quoi peindre. La démonstration quotidienne de Jimmy est devenu l’attraction de toute la ville. De nombreux chats ont peint sur des portes de frigos, de placards, ou sur des feuilles accrochées au mur - lorsque leurs propriétaires sont suffisamment attentifs pour détecter leurs envies artistiques. Il est difficile d’évaluer si ces animaux font de l’art. Il n’en reste pas moins qu’ils produisent des peintures de manière relativement spontanée et désintéressée, qui se retrouvent sur le marché de l’art.


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