Magazine


© Martino Nicoletti
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 30/01/2017
  • Martino Nicoletti
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré n°33

Intuition, comment élargir nos perceptions ?
Magazine » Enquêtes

En quête
du masculin sacré

Les hommes perçoivent aujourd’hui un manque dans leur vie. L’épée plantée dans la roche par un saint chevalier du Moyen Âge pourrait bien indiquer la route à suivre pour redonner du sens.

Une épée dans la roche… Il vous suffit de penser à cette puissante image pour être tout de suite transporté à travers un tourbillon d’images et de couleurs vers le monde du mythe ; vers la lointaine contrée de Bretagne et la cour du roi Arthur où cette même épée apparaît comme l’épicentre magmatique du cycle épique des chevaliers de la Table ronde et de leurs aventures liées à la quête du Graal… Une épée capable de transformer un homme en roi, de rendre invulnérable son possesseur lors d’une bataille, ainsi que de déployer autour d’elle un tel pouvoir qu’elle devienne le symbole même d’une force guerrière ciblée vers le développement de profondes valeurs éthiques, de sa propre noblesse intérieure et d’une recherche spirituelle orientée vers la Lumière. C’est cela, le mythe, le conte, la légende que nous connaissons tous depuis notre enfance, comme une sorte d’empreinte dans notre ADN d’Européens enracinés dans la riche civilisation du Moyen Âge.

A contrario, très peu parmi nous savent qu’en dehors de tout mythe et de tout conte, il existe dans un lieu reculé de la province de Sienne, en Toscane, une véritable épée figée dans un bloc de pierre ; la seule vraie épée dans la roche au monde. Pas un mythe, mais un prodige réel jalousement gardé depuis des siècles à l’intérieur d’une petite chapelle-ermitage en pierre, cachée à l’ombre d’un bois de châtaigniers. C’est cet endroit, enveloppé encore aujourd’hui par la force d’une sacralité simple et profonde, qui a gardé le témoignage concret de l’histoire du possesseur de cette épée : Galgano, un jeune chevalier originaire du petit village toscan de Chiusdino, qui au milieu du XIIe siècle, suite à un foudroyant appel divin à la vie spirituelle, renonça aux privilèges propres à son statut afin de se consacrer entièrement à la vie érémitique et à la pratique spirituelle. Cette vocation forte et marquée fut constellée de nombreux rêves initiatiques et visions sacrées ayant comme protagoniste principal le grand archange Michel : combattant et guerrier par excellence, divin commandant des milices célestes qui, armé d’une épée flamboyante, brisa les légions démoniaques en réduisant en poussière leur impie puissance.


Guidé par l’archange Michel


Comme le racontent les chroniques de l’époque, l’acte emblématique du renoncement de Galgano à la vie profane, consacrée à l’exercice des armes, pour entreprendre le chemin spirituel fut justement lié à son épée : un matin, Galgano, en suivant les indications données au cours d’une vision par l’archange Michel, se rendit dans un bois distant de quelques kilomètres de son village. Il laissa sa maison de bonne heure et prit la route qui menait vers la campagne. C’était un matin d’automne, froid mais ensoleillé. Voilà la silhouette du solitaire Galgano et de son cheval avançant à travers les champs, au sud de la cité de Sienne. Une campagne vallonnée où les rayons du soleil font lever de la terre une dense et fumante brume. Complètement livré à la puissance des images de sa vision, Galgano abandonna les brides en cuir de son cheval : ce n’était plus lui qui conduisait, c’était Dieu qui venait le prendre par la main et le guider.

Esprit chevaleresque et spiritualité peuvent se fondre en créant une synthèse unique

Après quelques kilomètres, ayant clairement perçu l’endroit qui devait devenir sa future demeure, Galgano descendit de son cheval et, ressentant le désir de prier, prit son épée et l’enfonça dans le sol. La pierre sous ses pieds, par miracle, se fit à cet instant souple comme le beurre. La lame la pénétra presque jusqu’à la garde. À partir de ce moment, en transformant son épée de chevalier en croix, Galgano devint ermite. Il vécut dans la plus grande pauvreté et en constante prière. Une vie ascétique dure et sauvage, en contact permanent avec la nature, sa puissance, ses mystères et son secret langage. Ce fut grâce à cette vie entièrement dédiée à la spiritualité qu’en l’espace de quelques années, Galgano obtint la grâce de la sainteté. Une grâce qui transforma l’ancien jeune chevalier du village de Chiusdino en un saint renommé dans une grande partie de l’Italie centrale, vénéré et acclamé pour son charisme de guérisseur et son importante clairvoyance.

Voilà l’histoire simple mais forte de Galgano et de son épée prodigieuse qui, encore aujourd’hui, est enfoncée dans la dure roche de la petite église de Montesiepi. Elle raconte à tous les pèlerins et visiteurs qui passent par là comment humanité, esprit chevaleresque et spiritualité peuvent se fondre en créant une synthèse unique, capable de vibrer et de transpercer l’épaisse densité des siècles et du temps pour arriver jusqu’à nous, nous hommes et femmes de maintenant, et déployer ainsi toute sa fraîcheur et ses puissants enseignements.


Entre ciel et terre


Il nous suffit de visiter cet endroit magique pour nous rendre compte de quelle façon cette épée, ainsi que le lieu qui l’entoure et la protège, sont en effet chargés d’une puissance sans nom ; une puissance dont l’air qui enveloppe ce microcosme hors du temps est imprégné. Là, dans son silence, l’épée en fer de Galgano déploie toute sa profonde symbolique : un axe vertical capable de créer un lien concret entre le ciel et la terre, entre l’humain et le divin. Mais pas seulement cela : cette épée figée dans la roche nous montre aussi la profonde transmutation de son essence : un outil destiné à tuer se change en un instrument de paix, de vie et de renaissance. Dans cette épée se trouvent donc réunies aussi bien la puissance masculine et la force guerrière que la gentillesse de la grâce et la souplesse de la bienveillance. Oui, une vraie métamorphose : celle de la force qui plie, qui se mélange et se met au service de la douceur.


La force qui plie, qui se mélange et se met au service de la douceur...

Voué à l’amour et à l’Esprit


Il nous suffit de pénétrer dans la petite église de Montesiepi pour faire l’expérience de tout cela. Il nous suffit d’entrer dans la ronde chapelle en pierre taillée aux si belles couleurs, rouge et blanche, qui garde secrètement l’épée, s’asseoir dans cet espace sombre mais délicatement lumineux, respirer en restant silencieux quelques instants… pour se sentir envahi complètement et profondément par ce mélange inextricable de force et de douceur. Il est alors facile de le percevoir clairement : regarder cette épée, fixer notre regard sur elle, c’est sentir toute la force et la présence de Galgano, cet ancien chevalier voué à l’amour et à l’Esprit.

C’est donc à partir de ce tourbillon inébranlable de vérités qui parlent à notre coeur intime et à notre âme sans secrets que j’ai compris, distinctement, que cet endroit était un puissant lieu de reconnexion intérieure : un lieu où il était enfin possible de se réunir sans aucun effort avec son « masculin intérieur ». Rien de vulgairement « mâle », rien de matériel ou de seulement physique, mais bien au contraire l’expérience vive d’une virilité spirituelle, d’une noblesse intérieure depuis toujours présentes en nous, mais malheureusement éclipsées par notre éducation, par nos contraintes sociales, par la perte radicale de contact avec la dimension spirituelle de notre existence terrestre. Enfin retrouvée : la sacralité vivante présente dans notre corps physique, dans les fibres de notre chair, dans nos cellules. Dans un monde qui pousse jusqu’au paroxysme la compétitivité et l’extériorité au détriment de l’intériorité, nous – nous « hommes » je veux dire – avons perdu notre vraie place et toute ,direction authentique : hommes, très hommes, super-hommes, hyper-hommes avec une poitrine bien gonflée ; des enfants – des adolescents dans le meilleur des cas – qui doutent, vacillants, vulnérables et complètement déracinés à l’intérieur derrière cette belle façade. Des hommes qui se croient tellement hommes et mâles qu’ils ont perdu tout contact avec leur propre partie féminine, sensible et lunaire. Une perte de contact tellement absolue qu’ils en sont devenus incapables de communiquer avec le « féminin » tout court : leur femme, leur amie, leur mère…


Retrouver force et identité


C’est cette incommunicabilité qui crée une évidente distance, qui risque de plus en plus de se retourner contre nous, hommes, sous forme de fantômes incontrôlables toujours prêts à nous dévorer et à nous annihiler… D’ici là, le trajet est court : voilà donc les hommes qui fuient leurs femmes et leurs familles, incapables de gérer ce féminin proche d’eux qui interpelle et demande. Voilà les hommes, adultes asservis à leurs propres mères, devenues à leur tour des despotes pas plus capables de reconnaître en leurs fils des hommes. Voilà enfin les hommes qui deviennent des monstres remplis de violence contre les femmes car incapables dans un premier temps de reconnaître et de gérer leur sensibilité. Dans mon expérience d’enseignant de conscience corporelle, j’ai eu l’occasion à maintes reprises de rencontrer des grands professionnels, des chefs d’entreprise, des hommes importants, mais incapables de ressentir la présence et la voix de leur côté féminin, et ce dans un but de rééquilibrage nécessaire en chacun de nous, mais aussi et surtout parce que, paradoxalement, c’est justement cette partie féminine de nous qui constitue la racine et la véritable base de notre virilité authentique et de notre noblesse intérieure.


C’est justement cette partie féminine de nous qui constitue...

Présents et enracinés


Pour toutes ces raisons, avec la thérapeute Claudie Chlasta, à côté des autres « voyages retraites » que nous organisons en France, en Italie et dans l’Himalaya, nous avons commencé à guider des retraites en Toscane autour de la belle et forte épée de Galgano, afin d’aider les hommes à retrouver leur identité, leur place, leur force et leur puissance en tant qu’« Hommes » : des individus forts et sensibles en même temps, capables d’avancer en tant qu’êtres terrestres munis d’une éthique profonde et d’une identité spirituelle distincte qui dépasse largement tout aspect contingent, matériel, professionnel, familial lié à notre existence. Il s’agit de retraites qui comprennent un intense travail sur le corps, sur les émotions, les mémoires, les blocages, incluant la parole ainsi que le silence profond, la prière et la méditation. Un travail profond et ciblé qui interpelle de plus en plus tous ces hommes qui perçoivent fortement et distinctement un manque radical dans leur vie, d’où la nécessité de trouver un appui solide et un terrain fertile où faire fleurir leur personnalité. D’une façon curieuse et surprenante, quand ce ne sont pas les hommes qui ressentent ce besoin, c’est leur femme, leur conjointe, leurs amies, leurs soeurs qui le leur signalent…

Encore une fois, c’est la confirmation de l’urgence ressentie aussi par les femmes d’avoir autour et à côté d’elles des hommes qui soient vraiment des hommes. Rien de machiste ou de sexiste dans ce désir : simplement des hommes présents, enracinés, riches de leur noblesse intérieure, riches de l’envie de vivre mais aussi conscients de leurs responsabilités et de leurs choix de vie. Elles donc, les femmes, qui paradoxalement « poussent » leurs hommes à retrouver leur côté « vrais hommes » ! La vie pour réaliser cela ? Les clés depuis la lointaine époque de Galgano, comme depuis toujours, sont aujourd’hui les mêmes : l’envie et le courage de se mettre et remettre en jeu, la curiosité et l’envie de se lancer à l’aventure pour découvrir la richesse de sa propre âme. En sachant toutefois qu’il ne peut exister force sans grâce, puissance sans gentillesse et qu’aucune épée ne peut être maniée si l’on ne possède pas une fleur dans son coeur… Au final, nous pourrons être de vrais hommes seulement si nous acceptons à bras ouverts le grand mystère qui nous habite en profondeur et qui, en même temps, nous dépasse infiniment.


NOS SUGGESTIONSArticles