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© Alex Castro
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PUBLIÉ LE 13/06/2016
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

De viandard à Végane

Bruno Blum
Mama Editions
Magazine » Bonnes feuilles

De viandard à végane

Dans son dernier livre drôle, décalé, original et bien documenté,
Bruno Blum nous plonge dans la vague végane actuelle,
qui a pour but d'éviter la souffrance animale
et de mettre un terme à l'exploitation
des animaux par l'espèce humaine. Extrait.

« L’homme est un animal raisonnable qui se met régulièrement en colère lorsqu’on lui demande d’agir en accord avec les préceptes de la raison. » Oscar Wilde

En 1990, après un épique épisode de résistance de la rédaction à la direction, Francis Dordor est devenu le nouveau rédac chef de Best. Il a été invité à interviewer Chrissie Hynde dans les bureaux de la Warner à Paris, à l’occasion de la sortie du nouvel album des Pretenders, Packed ! Et, bien que je n’écrive plus beaucoup, Francis m’a gentiment invité à venir avec lui pour que je revoie ma copine Chrissie, devenue entre-temps une grande vedette, avec une série des numéros un internationaux dont Don’t Get me Wrong. Ca faisait dix ans que je ne l’avais pas vue. Chrissie était toujours aussi brillante, drôle, bavarde et plus que jamais engagée dans la cause animale. Quand je lui ai dit que j’essayais à tout prix de laisser tomber le trip rock critic, elle s’est exclamée, ravie : « encore un journaliste qui mord la poussière ! » Nous étions trois briscard végétos dans la pièce. On était obligés d’aborder le sujet. Elle nous a raconté que, lors d’une conférence de presse récente, un journaliste lui avait demandé ce qu’elle désirait le plus au monde. Pour déconner, elle avait répondu « Foutre une bombe dans un McDonald’s ! » ce qui avait été très critiqué dans la presse du lendemain. Et, le jour suivant, un attentat à la bombe frappait inopinément un McDonald’s ! Elle avait dû se cacher pour échapper aux journalistes. Chrissie nous a expliqué que cet entretien faisait partie du lancement de l’organisation Ark Trust, des anciens de Greenpeace qui lançait des produits de grande consommation non polluants, concurrentiels, afin d’inciter les géants du genre (Procter & Gamble, etc…) à mettre eux-mêmes des produits verts sur le marché. Les produits Ark étaient sponsorisés par des stars du calibre de Paul MacCartney, Sting et David Bowie, qui, à cette occasion, communiquaient sur leur végétarisme. Ils s’exprimaient sur le thème « Le premier problème environnemental, c’est le dérèglement climatique, c’est avant tout la filière viande » D’où la sortie de Chrissie, qui s’en donnait à cœur joie.

Le mouvement végétarien décollait fort en Angleterre, à cette époque. L’écologie y était de plus en plus populaire, et Ark a connu un grand succès outre-manche. Nombre d’autres stars les ont rejoints et ont fait gratuitement la promo des produits d’entretien verts, de couches, etc. Et, croyez-moi, en Angleterre, quand Paul McCartney vante les qualités d’une lessive, tout le monde sait que ce n’est pas pour le fric. J’ai aussitôt proposé à Chrissie d’essayer de monter une branche à Paris et elle m’a mis en contact avec Ark. J’ai ramené mon pote Christian Guerrée, on a monté une équipe de publicitaires et de professionnels du marketing en tout genre, on a déniché des gens de valeur qui sentaient venir le joli coup. Et, très vite, un cabinet d’avocats nous a passé sa salle de réunion pour vingt ou trente personnes, paf, avenue du Président Wilson, près du palais de Chaillot.

Le mouvement végétarien décollait fort en Angleterre...

J’étais le fondateur chargé des relations avec les stars, mais avant d’en arriver là, il fallait monter la structure d’Ark en France. Premier problème, l’Association pour la recherche contre le cancer s’appelait ARC et on avait l’air de bigorneaux avec notre ARK (ark = arche, comme l’arche de Noé), ça ne passait pas bien. On est devenu Ark Planète et Londres nous a passé du matos promo, dont une incroyable vidéo d’animation sur l’état de la planète. On a fait des photos de l’équipe devant la Tour Eiffel, tout ça. Les coordinateurs ont coordonné, les publicitaires ont conçu une campagne, les marketeurs ont fait du marketing. On a discuté, fait des photocopies, transmis la bonne parole, parlé pin’s. Les maisons de disques me suivaient. Et puis l’étude de marché est tombée : un truc pareil, ça ne marcherait jamais en France. En tout cas, c’est ce qu’ils ont dit.

Du jour au lendemain, tout ce beau monde est rentré chez lui, et j’ai été me rhabiller. La morale de l’histoire, c’est qu’en dehors de mon camarade Christian et de deux autres bénévoles à la ramasse, personne dans la bande n’était végétarien, et aucun ne se sentait, peut-être, véritablement concerné par l’environnement, à l’exception de Stéphane Dieutre, un brillant publicitaire qui, à la suite de cette affaire, a monté une agence de pub répondant au doux nom de l’Agence Verte. Ark Planète était un trop gros morceau pour moi, et je m’étais fait déborder par des pros alors que je n’étais qu’un marginal passionné, sincère et un peu candide. Deux ans plus tard, les marques « vertes » ont commencé à inonder le marché français. Ecovert et compagnie, avec le succès que l’on sait. Mais j’avais montré que j’étais capable de prendre des initiatives, de foncer vent debout dans un pays de poltrons grégaires, enfin, c’est l’impression peu flatteuse que me donnait mon bled.

Je vivais à cette époque avec la délicieuse Sybille, qui regardait toute cette agitation écolo de loin. Les réunions et les palabres chez Ark l’ennuyaient, et prenaient une partie de mon temps. Elle n’appréciait pas trop tout ça, mais en comprenait l’utilité, et, comme la plupart des femmes, respectait ma volonté de limiter notre « empreinte écologique », comme on dit maintenant – et de foutre la paix aux animaux. Bien que nourrie au jambon et à la sauce carbonara pleine de bouts de gras croquants, comme la majorité de nos congénères en Île-de-France, cette jeune femme pleine de problèmes me suivait dans mon exploration de la conscience humaine avec sarcasmes et autodérision, mais toujours avec compréhension. Le trip VG passait mieux que d’habitude dans sa famille ouverte d’esprit, comme dans sa tête à elle. Elle serait bientôt l’objet d’un nouveau chagrin d’amour particulièrement carabiné, qui a rythmé les pulsions de mon blues pendant les mois qui suivirent.

C’est en effet, en 1990 que j’ai commencé à jouer avec le guitariste américain de blues John Weeks. Avec Jean-Paul Effe, alias John Paul, à la basse, on a formé les sexy frogs, un groupe de reprises de rock anglo-americain et de blues. John travaillait à l’université américaine de Paris, avenue Bosquet dans le sept, qui demandait des musiciens capables d’interpréter des standards anglophones. On a commencé par une série de concerts dans les locaux, puis dans des fêtes américaines diverses, dont une en haut du Centre Pompidou. On changeait tout le temps de batteur, mais on était plutôt bons, et ça marchait bien. Un an plus tard, on était la tête d’affiche à la Locomotive, un samedi soir. La plupart des employeurs nourrissaient les artistes, ça faisait partie du contrat. La fonction de musicien te range parmi les employés. Dans les salles modestes, bars et restaurants comme la Guinness Tavern de la rue des Lombards, où l’on jouait tous les mois, les loges se confondent le plus souvent avec la réserve de boissons. On range les instruments entre les bocaux d’olives et les boîtes de thon mort, puis on dîne à la bonne franquette, avant l’ouverture, avec les autres employés : videurs, barman, barmaid, cuisinier, etc. Une fois de plus, j’ai ainsi été plongé dans l’univers des arrière-boutiques et des cuisines.

Il fallait que je me tape chaque fois l’humiliation de réclamer un truc sans bestiole dedans.

On n’avait pas droit à de la gastronomie, croyez-moi. Du Front Page de la rue Saint-Denis aux restaurants américains des Champs-Elysées, de la rue de Berri, la cuisine était invariablement infecte et, dois-je le préciser, omnivore à fond. Il fallait que je me tape chaque fois l’humiliation de réclamer un truc sans bestiole dedans. Le sketch habituel se passait comme ça :
« Je voudrais un plat qui ne contienne aucun animal, s’il te plaît.
- On peut te faire un sandwich au thon si tu veux.
- Mais le thon est un animal.
- Ah non ! c’est un poisson, c’est pas pareil, c’est pas un animal. »
Les musiciens du groupe me chambraient en ingérant leurs burgers et les cuistots soupiraient à mes exigences de snob, ils se disaient « encore un qui fait sa star. » Ca finissait souvent par des crudités de la veille au frigo et une barquette de frites pour la star.
J’ai vite été engagé par Environnement Magazine, où je publiais tous les mois des dessins de presse sur l’écologie. Ce mensuel professionnel était lu par tous les acteurs de l’écologie en France : collectivités locales, politiciens, élus, journalistes, etc. Je m’entendais bien avec l’équipe, mais j’y ai été confronté à l’inconcevable : aucun des écologistes patentés que je rencontrais dans ce milieu n’était sensibilisé au végétarisme. C’était comme si l’info cruciale, il faut de dix à quinze kilos de protéines végétales pour produire un kilo de protéines animales, n’était pas entrée en contact avec leurs neurones surinformés. Surprenant pour des professionnels. Car, en 2015, selon les chiffres de la FAO, l’élevage accapare trente pour cent de la surface de la Terre et soixante-dix pour cent de toutes les surfaces agricoles. En gros, ça signifie que si l’humanité devenait végane du jour au lendemain, on remettrait des forêts à la place de quatre-vingt-dix pour cent des cultures. Donc, si l’humanité devenait végane, on cesserait par exemple de raser l’Amazonie pour y produire des tourteaux de sojas OGM afin de nourrir des cochons en Allemagne et en France. Comment ce genre de chiffres pouvaient-ils échapper à mes amis écolos ? Ca signifierait pourtant quatre-vingt-dix pour cent moins de pesticides, de pollution, de gaspillages incommensurables d’eau, etc. J’étais perplexe. Pendant les années qui ont suivi, je n’ai pas cessé de les chambrer sur leur mauvaise foi et leur bonne conscience. Au sommet de la COP à Paris en 2015, la responsabilité de l’élevage dans le dérèglement climatique a été à peine évoquée dans les débats, tout juste pour dire que les bœufs produisaient du méthane, et qu’en modifiant leur alimentation on pourrait y remédier et que ça ne coûterait « pas forcément plus cher ». Comme si l’humanité ne pouvait remettre en question sa consommation d’animaux, laquelle, d’après un article dans le très sérieux The Independant, serait pourtant responsable de plus de la moitié du réchauffement de l’atmosphère. L’incurie était totale, le déni, abyssal.

« Elle (la vraie révolution) ne s’accomplira jamais dans le déni des valeurs morales. » Roger Martin du Gard


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