Parrt Présentation de l'INREES

Et pour toi, Dieu, c'est quoi ?

Conversation entre Marc de Smedt et Patrice van Eersel

2009-04-16 Article


Avant la grande soirée de réflexion du Jeudi 23 avril autour de l’idée d’une spiritualité laïque, l'intervenant Marc de Smedt, écrivain et fondateur du magazine Nouvelles Clés, nous propose de redécouvrir une chronique publiée en Novembre 2006 sur le site de la revue, une conversation croisée entre lui et Patrice van Eersel, journaliste, écrivain à succès et membre d'honneur de l'INREES, autour d'une question : que designe le mot Dieu pour chacun de nous ?

Patrice van Eersel

Patrice van Eersel
Patrice van Eersel

Depuis quelques mois, sur le site de Nouvelles Clés nous faisons un sondage mensuel riche d’enseignements. Celui de novembre - auxquels avaient déjà participé au moment où j’écris ces lignes, à la fin de ce même mois, plus de mille sept cent personnes - posait une question qui concernait un des thèmes traités dans notre magazine d’automne : Et pour vous, Dieu c’est quoi ? Les résultats sont intéressants.

Les trois premières réponses sont, dans l’ordre : La force créatrice, avec 22,7 % ; L’amour avec 22,4 % ; Une réalité différente pour chacun avec 16,8%. Et les trois dernières donnent : Le Père universel avec 3,5 % ; La Personne suprême avec 2,2 % et La Mère universelle avec 0,7 %. Je trouve que ces résultats, sur un nombre de personnes conséquent représentant un échantillon assez fourni pour qu’on puisse le supposer représentatif, surtout avec des résultats aussi contrastés, prouvent combien la notion de Dieu a évolué sur trente ans : l’ancienne notion de Dieu en tant que personne s’est métamorphosée en concept énergétique créatif plus impalpable et inconnaissable, un concept d’ailleurs plus proche des théories orientales, taoïstes et bouddhistes en particulier. Par contre le fameux « Dieu est amour » cher aux chrétiens depuis l’origine de cette religion, reste aussi un concept vivant, qui ne contredit pas le précédent. Enfin, le fait que nombre d’internautes disent en substance que Dieu est une entité propre à chacun, montre une lucidité certaine : ce questionnement suprême fait évidemment partie du domaine privé. Nous voyons donc se dessiner, avec ce sondage du mois dernier, les contours d’une spiritualité plus immatérielle et nettement plus laïque, ce qui n’empêche en rien l’appartenance, ou non, à une religion quelconque. Si cette tendance se confirmait, cela voudrait-il dire que nous pourrions aller, dans les temps à venir, vers le développement d’une tolérance spirituelle plus grande ? Je le souhaite, évidemment. Qu’en penses-tu, mon cher cousin, à qui je souhaite de passer un bon Noël (sujet du sondage de ce mois de décembre), un beau solstice et une excellente fin d’année...


Marc de Smedt

Marc de Smedt
Marc de Smedt

Ah, comme il serait plaisant de découvrir que nos contemporains ont définitivement dépassé l’âge religieux, qui a certes joué son rôle et produit ses beautés, mais qui a aussi fait, surtout depuis six ou sept siècles, tant de mal hideux à l’humanité et à la plupart des espèces vivantes ! Je suis donc d’accord avec toi, les chiffres de notre sondage sont le signe minuscule d’un phénomène énorme : nous changeons d’âge. Le dogme théologique se meurt inéluctablement, les poussées intégristes, furieuses résistances à l’idée que chaque âme contient librement le Tout, n’y peuvent rien, même en tentant d’organiser par suicide enragé l’assassinat collectif de tout ce qui prétend évoluer. Il ne s’agit pas pour autant de se laisser happer par le culte du néant...

Un jour, au Festival des musiques sacrées de Fès, un ami marocain, Mimoun, me disait vaguement fâché : Tous ces chants lancés vers le Ciel - Allah par ci, Allah par là ! - mais pour demander quoi ? Par pitié, demandons au moins quelque chose de concret : je vous suggère de demander la paix, la paix, la paix ! Comme dans la blague où un homme supplie Dieu à longueur de temps de le faire gagner aux courses et où, soudain, tonne une voix courroucée : Je veux bien te faire gagner, mais en ce cas, joue ! Jouer ? Risquer de vivre ? Risquer d’aimer ? La balle est dans notre camp.
Où sont vos actes ? demande la voix de l’inspiration créatrice à Hanna, Joseph, Lili et Gitta, alors aux portes des camps de la mort, à Budapest, en 1943-44. Jusqu’à leur dernière goutte de vie, ces quatre artistes danseront dans la direction de l’Innommable, entraînant avec eux le plus improbable des corps-à-corps - que, plus tard, certains appelleront les « dialogues avec l’ange ».

Comme une foule de gens, je ne suis plus « croyant », au sens religieux, depuis l’âge de douze ou treize ans, mais j’ai vécu, entre vingt-cinq et trente ans, plusieurs expériences fortes, qui m’ont montré de fantastiques « coulisses », traversant l’espace et le temps, qui ont radicalement changé ma vie - en me rapprochant des autres et du monde. Je sais que les moments les plus forts de ma vie ont été inexplicablement protégés. J’ai vu de mes yeux et ressenti dans tout mon corps les bienfaits de la Grâce œuvrer dans certains moments, ou lieux, ou êtres - et en moi, de façon absolument inattendue. J’étais sec et quelque chose est venu me désaltérer que je n’attendais pas - venu par la nature, par l’amour, par la science, et aussi, très mystérieusement, par la mort, métamorphosée, à mesure que je l’ai approchée sur le terrain et non plus dans mes fantasmes, en révélatrice de vie et d’enthousiasme infiniment paradoxal.

Oui, j’étais sec et sceptique. Désespéré et si naïvement athée. Beaucoup d’athées, me semble-t-il, le sont naïvement. Comme Youri Gagarine, finalement, qui cria dans le micro qu’il n’avait « vu personne là-haut ». En quoi ne crois-tu pas ? ai-je envie de demander à mes nombreux amis restés coupés de la joie suprême - et souvent, j’ai l’impression qu’ils répondent en fait : “ Au Père Noël ! ” Tiens, justement, c’est de saison...

Pour ma part, j’ai cessé d’appeler Cela « Dieu ». J’aime le pronom qu’utilisent les Hongrois pour en parler : “Ö” (prononcé « eu »), qui n’est ni masculin, ni féminin, ni neutre, mais tout cela à la fois et encore autre chose. Un jour, j’ai eu la vision de la mort de Dieu. De la mort du mot « Dieu ». Ces quatre lettres ont littéralement fondu sous mes yeux et se sont mises à couler, comme du plomb, de la lave - ou du chocolat -, en direction du plancher. Et en coulant, j’ai vu ce flux progressivement se reformer dans le mot « Oui ». Cela m’a jeté dans un ébahissement, un ahurissement, un ravissement total. Pour la première fois depuis ma prime adolescence, un mot désignant ce que l’on peut appeler le divin me convenait. D’abord parce que « Oui » traverse et dépasse les sexes, alors que « Dieu » s’affiche si crûment masculin. En français, oui est un nom masculin (on dit « un oui franc et massif »), mais il sonne tellement féminin : prononce-le, tu es bien d’accord, non ? D’autre part, Oui désigne non une entité, mais une direction, un mouvement, une évolution, une action. Oui vibre de conscience et de présence, sans porter la moindre figure anthropique. Oui à quoi, au fait ? Oui au maximum. Au maximum des maximums (la mariée n’est jamais trop belle, mon cousin, ne crois-tu pas ?), en sachant que ce que j’entends par là, depuis mon propre périscope, n’est encore rien. Et en sachant aussi que ce chemin-là passe un “ Non ! ” constant - tout comme la petite hélice de l’hélicoptère est indispensable, dans son refus de laisser l’engin s’emporter dans le tourbillon central. J’ai tourné un peu avec des derviches : leur ravissement les anéantirait si leur bassin, relié à leurs yeux et à leurs pieds, ne les retenait parmi nous par une légère mais constante résistance...
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Heureusement, les temps de naïveté scientiste me semblent s’éloigner de nous, peu à peu. Les visions matérialistes réductionnistes - et leur lourde désespérance stérile - ont fait long feu, dirait-on, du fait d’un certain nombre de phénomènes anthropologiques irréductibles - comme la redécouverte obligée et régulière de l’art de naître, ou d’aimer, ou de mourir. Du fait, hélas également, de la destruction générale de la biosphère, dont notre arrogance de techno-scientifiques est largement responsable. Et aussi du fait de connexions inouïes, au rang desquelles je compte le mouvement “ jou-bou ” (jewish buddhist), où les Orientaux rappellent aux Occidentaux que, même au plus intime de notre intimité, l’Essentiel demeure inconnaissable et que le Tétragramme ne se prononce réellement pas, parce qu’il ne peut tout simplement pas se concevoir. Car nulle science ne peut épuiser le réel - ce qu’ont affirmé tous les vrais grands savants visionnaires. Il y a quelques semaines, interrogeant Pierre Rabhi sur le Pacte écologique de Nicolas Hulot, je relevais que ce dernier avait écrit : La modernité a profané la sphère du sacré, en outrepassant les limites imparties à l’humanité. Rabhi m’a répondu : C’est un langage nouveau, que Nicolas adopte de plus en plus - certains disent que c’est depuis qu’il me fréquente (rire). Si l’humanité doit évoluer, cela se fera dans le sacré. La vie est un don extraordinaire qui mérite d’être profondément respecté. Nous sommes faits pour admirer bien plus que pour consommer.

Depuis quelques mois, tu l’as certainement remarqué, tout le monde, dans le politico-médiatique, mais aussi dans la communication des grandes entreprises, dans les institutions, etc. s’agenouille, ou prétend s’agenouiller devant notre Mère Nature blessée, insultée, saccagée (même si Télérama s’interroge à juste titre sur le « silence des intellectuels » français face à l’écologie, silence qui en dit long sur la vacuité d’une bonne part de leurs travaux !). Jouons donc le jeu, taisons nos critiques, faisons semblant d’y croire et admirons cette immense foule de rois, de décideurs et de puissants multinationaux soudain à genoux parmi les bergers écolos et les agriculteurs bio, à égalité devant la Réalité si durement fragilisée et qui pourtant nous dépasse tous et porte dans ses bras le nouveau-né humain éternellement recommencé... Vision d’une crèche mondiale de l’an de grâce 2006. Je vous dédie cette vision de Noël, à toi et aux tiens.

© Patrice van Eersel / Marc de Smedt

Retrouvez l'article sur la revue en ligne : Nouvelles Clés



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