Regarder la mort en face Extrait du livre de Stéphane Allix avant la conférence du 12 Novembre 20092009-11-09 Article
Regarder la mort en face. D'abord, ce fut une sorte de fascination adolescente, puis, après le décès accidentel de mon frère en Afghanistan, cela devint une nécessité absolue. C'est cette quête que je relate dans mon livre, et que j'entends présenter Jeudi soir prochain. Qu'est ce que la mort ? Quelle frontière marque-t-elle ? Ya-t-il seulement un moyen de savoir si elle représente la fin définitive de l'existence, ou simplement une étape dans un parcours plus vaste ? J'ai plongé mes yeux droit dans ceux de la mort, je me suis attaché à ne jamais détourner le regard ; jusqu'à ce que j'obtienne enfin mes réponses. Mes questions m'ont amené beaucoup plus loin que je ne l'aurais jamais imaginé.
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Une petite fille rigole dans la rue. Une enfant. Elle a quatre ans, peut être cinq et sautille, court, revient, tourne autour de sa mère en riant, débordant de joie et d'innocence. Quand va-t-elle commencer à avoir peur ? Pourquoi cette humeur joyeuse et sincère, cette pureté vont-elles tomber dans l'abîme ? Qu'avons-nous raté dans notre monde pour transformer chaque visage d'enfant en masque inquiet ? Qu'avons-nous mal appris ? Et ensuite cela devrait-il nécessairement s'achever dans un moment de terreur et de néant ? Non ! il doit y avoir forcément un détail, quelque chose que nous avons mal compris... Et si tu n'étais pas un instant défini dans le temps mais une glissade, un processus de transformation, une évolution ? Et si tu étais une opportunité ? La mort m'intrigue depuis tout petit. Est-ce parce qu'elle propose une perspective impensable aux êtres humains : leur anéantissement, la fin prétendue de ce qu'ils ont appris à vénérer depuis leurs premières années d'existence : eux-mêmes ? En ce qui me concerne, c'est évident, cette curiosité envers la mort m'accompagne depuis toujours, sans doute depuis ma naissance, ces longues heures assez marquantes. Oui, la mort me colle, me surveille, me taquine, m'interpelle, disparaît parfois plusieurs années pour revenir avec brusquerie. Elle a le visage de tous ceux que j'aime, et plus je les aime plus elle se distingue au fond de leurs yeux. La mort — vous permettrez que je la tutoie, on se connaît un peu — je vais l’appeler « toi ». Je te regarde en face depuis un bout de temps. Toi, la mort. Toi ma conclusion, toi ma menace, toi mon fantasme, mon espoir, ma fuite, ma lâcheté, mon exutoire. Toi qui te rapproches, toi qui me souffle sur le visage avec insolence. Tu prends la couleur poisseuse du sang sur mes mains. Tu es la froideur d’un corps allongé sur une table de métal, un filet d’eau glacé qui s’écoule. Tu es un ventre gelé, des entrailles immobiles. Tu me fascines. Depuis l’enfance. Envie de comprendre.
Pour être honnête le besoin de savoir s’il y a quelque chose après était très secondaire au début parce qu’au début j’étais un enfant et que les enfants sont immortels. Oui vraiment, la chose très curieuse et très incompréhensible est que l’on puisse être vivant, puis la seconde d’après, plus vivant. Ce point-là n’a absolument aucun sens.
Stéphane Allix (Extrait de « La mort n’est pas une terre étrangère » Editions Albin Michel)
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