Jan Kounen à la grande soirée INREES CINEMA
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Les chamans amazoniens, à l’instar de ce que l’on retrouve dans de très nombreuses traditions à travers le monde, portent un autre regard sur la réalité que celui qui est le nôtre depuis trois siècles. Ils décrivent un univers de visions et d’esprits, un espace où le temps et l’espace disparaissent, où notre dualisme cartésien séparant la matière des autres phénomènes plus subtils n’a plus cours.
Ce fut un réel plaisir, lors de la projection de
Blueberry, de se replonger vers la fin du film dans ce monde de visions d’une richesse et d’une beauté troublante. Un univers visuel inédit qui réveille quelque chose. Incroyablement évocatrice, cette fenêtre sur un espace non perceptible — d’ordinaire — laisse deviner l’existence d’autres facettes de la réalité. Une question sur laquelle se penchent bien des grands esprits. Parmi eux, le physicien Bernard d’Espagnat, ancien directeur du laboratoire de physique théorique et particules élémentaires de l’Université d’Orsay et également philosophe, matière qu’il enseigna à la Sorbonne, est quelqu’un de particulièrement vertigineux dès lors qu’il livre ses réflexions sur de tels sujets. Il constate d’abords les limites de nos outils: « La physique joue un rôle un peu comparable à celui joué par les paraboles dans les religions: celui de laisser deviner sous une forme déguisée une vérité qui — à tort ou à raison, mais ici à raison — est tenue comme ne pouvant être exprimée que sous une forme déguisée. [.] Les choses ne sont pas des éléments de la réalité indépendante. La physique nous montre qu’elles sont bien davantage des vues que nous, humains, nous prenons de cette réalité. Elles sont des phénomènes, dans le sens étymologique. »
Mais alors qu’est ce qui distingue « visions » ? et « réalité » ?
Notre vie quotidienne nous plonge, nous immerge dans un monde de phénomènes que Bernard d’Espagnat n’hésite pas à qualifier de « reflets ». Que sont les visions chamaniques si ce n’est une autre forme de reflets? Et tous ces reflets sont des reflets de quoi? Pour le philosophe: « L’idée de réalité indépendante ne se ramène pas à la notion de matière — notion aujourd’hui extrêmement floue, de l’aveu même des physiciens. [.] Si la physique, d’une part ne nous fournit pas une description complète de la réalité indépendante et, d’autre part, réussit cependant à nous donner sur elle certaines lueurs, pourquoi telles ou telles autres approches — je pense au sacré, à la musique, à la peinture, à la poésie (avec, au premier chef, celle dont le sentiment, tout spontané, est éveillé en nous par la nature) — ne nous donneraient-elles pas de tels aperçus, des telles lueurs, elles aussi ? »
Jan Kounen après la diffusion du film Blueberry
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L’expérience subjective est une porte sur la connaissance. Il est bon que ce soit des scientifiques de cette qualité qui nous le rappellent. À travers son film, et lors de son intervention, Jan Kounen ne dit pas autre chose : le chamanisme est identique à d’autres techniques millénaires éprouvées capables de nous donner accès à d’autres réalités, parfois même plus convaincantes. La démarche est différente de celle modélisée en Occident, elle demande de s’investir personnellement. Le corps devient le moyen d’exploration et l’on peut, en restant vivant, faire totalement l’expérience d’espaces indicibles. Il faut pour cela s’abandonner en laissant aller quelque chose dont il n’est pas aisé de se départir : soi ! Son idée de soi-même. Son identité, cette façade construite depuis les premières heures de notre existence. Les chamans apparaissent alors comme des voyageurs de la psyché conscients de leur mental et conscient de tout ce qu’il y a d’autre. Une parole que notre science redécouvre avec candeur et stupeur. Lorsque la neurologie, la psychologie clinique, la médecine, la science en général confirment l’acuité et la précision de nombreuses connaissances traditionnelles appartenant à des cultures différentes — et disant toutes plus ou moins la même chose sur des sujets identiques — alors une passerelle s’établit vers cette source de savoir importante, tout aussi valide, sérieuse, méthodique et structurée que notre jeune science occidentale. Et nous vivons cet instant de rencontre. Deux mondes valent mieux qu’un seul face à de telles questions. Merci à Jan Kounen d’avoir, avec son talent de réalisateur, construit une passerelle entre deux mondes, sur notre petite planète ronde qui tourne, tourne, tourne dans l’infini.
Stéphane Allix
Ecouter des extraits de la conférence de Jan Kounen