Souvenir de l'enfer, enfer du souvenir
Les cauchemards et souvenirs récurrents vu par le psychiatre militaire Patrick Clervoy
2009-02-27 Article
Patrick Clervoy, psychiatre militaire
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Il est hanté par la vision d'une tête. C'est une tête séparée du corps qui
la portait. Dans ses cauchemars, cette tête surgit, posée quelque part,
horrible. Elle lui est familière en même temps. Il fait ce cauchemar si
souvent qu'il peut décrire sa forme, ses traits, les cheveux. Ce qui est
insoutenable, ce qui le réveille chaque fois, ce qui le ronge
douloureusement dans l'effroi, c'est le regard.
Cette tête se présente d'abord comme une tête de femme. Au fil des
cauchemars, il a appris qu'il doit éviter qu'elle le regarde. Plus
précisément il doit éviter de voir qu'elle le regarde. Tant qu'elle semble
poser son regard ailleurs, elle n'est rien d'autre qu'un objet. Elle est une
menace sans encore être un tourment. Mais perçoit-il qu'elle a ses yeux
tournés vers les siens, aussitôt une angoisse l'envahit et l'épouvante le
réveille avec un cri. Depuis plusieurs mois cette vision le hante...
Deux ans plus tôt, impuissant, alors qu'il était en mission dans un pays,
une guerre civile a éclaté. Il s'est trouvé au milieu d'un génocide qui a
entraîné la mort de plusieurs milliers de personnes. Il a assisté à des
scènes atroces d'exécutions sommaires dans les rues. Il a vu beaucoup de
corps, mutilés, abandonnés sur le bord des routes.
Sa vie a ensuite repris son cours, ailleurs. Il a voulu tourner la page. Il
a cherché à oublier. Mais une nuit, sans prévenir, en plein sommeil, ce
cauchemar est venu le réveiller. Il ne l'a plus quitté ensuite.
En vingt ans de pratique psychiatrique dans les hôpitaux des armées, au
Val-de-Grâce et à Toulon, ils sont plusieurs à être venu me voir et ainsi me
décrire les cauchemars qui les hantaient plusieurs années après. Ils
n'étaient plus militaires, ils avaient changé de vie, ils étaient passés à
autre chose.
Mais un jour les cauchemars les ont ramenés à l'horreur et à
l'épouvante des scènes de guerres qu'ils avaient cru oubliées.
Valse avec Bachir est le récit d'une quête, celle d'un vétéran qui cherche,
en revenant sur son parcours de soldat, à exorciser les images qui le
hantent encore chaque nuit. Dans la prise en charge de ces vétérans, le
travail du psychiatre comporte plusieurs facettes. Bien sûr il y a soulager
l'angoisse et l'anxiété autant que possible. Il y a aussi celui
d'accompagner les patients dans le travail de décodage de leurs cauchemars.
Il faut donc aux vétérans revenir sur les traces de leur histoire passée et
réouvrir des chapitres de leur vie qu'ils auraient voulu voir effacés à
jamais et qui surgissent à l'insu de leur volonté. Il n'y a pas de repos
possible puisque chaque endormissement les ramène aux cauchemars. Ils le
savent. Ils ne sont pas sortis indemnes du champ de bataille. Ils vivent
parfois comme des damnés harcelés par le souvenir atroce de ce qui les a
épouvanté. Le rôle du psychiatre est de les aider à sortir de cette
malédiction et à les accompagner sur le chemin d'une renaissance, d'un
renouveau. C'est ce dont j'ai voulu rendre compte dans ce que j'ai appelé le
syndrome de Lazare.
Dr Patrick Clervoy
Réécoutez la conférence de Patrick Clervoy dans MY INREES