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© Dan Courtice
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PUBLIÉ LE 04/12/2018

A RETROUVER DANS

Inexploré Hors-Série n°7

Histoires et lieux extraordinaires de France

LES LIVRES À LIRE

LASCAUX

Marc Bruet
Editions L'Harmattan

Les chamanes de la préhistoire

Jean Clottes et David Lewis-Williams
Éditions Points
Magazine » Enquêtes

Dordogne
Premiers pas du sacré ?

La vallée de la Dordogne est connue pour la multiplicité des grottes rupestres qui la composent. Pas moins de neuf sites sont d’ailleurs classés au patrimoine de l’Unesco. Il n’en demeure pas moins que l’art « primitif » de ces lieux singuliers reste énigmatique pour les chercheurs.

L’homme de Cro-Magnon avait-il perçu, en ces terres de Dordogne, une résonance particulière pour y établir autant de sanctuaires ? Celle qui fut nommée la « vallée de l’Homme » est un véritable berceau archéologique de grottes peintes et gravées : Font-de-Gaume, Courbarelles, Abri du Poisson, Rouffignac, Cussac et bien sûr le site de Lascaux… : la liste est longue, entre les Eyzies et la vallée de la Vézère, qui regroupe par ailleurs, est-ce un hasard, de nombreux sites bouddhistes aujourd’hui très actifs. Terres spirituelles s’il en est, il semblerait que depuis le Paléolithique, on cherche ici à exprimer un lien entre l’homme et le divin.

Un art pariétal très élaboré

Les grottes dites « ornées » de Dordogne, âgées d’environ 20 000 ans, ont été réalisées avec un certain nombre de techniques précises et complexes, faisant de l’homme de Cro-Magnon un être sans doute sensible et organisé. La contrainte de la morphologie des parois, par exemple, était utilisée dans la réalisation des œuvres. Ici, un relief de roche remplit le corps d’un animal, le rendant plus vivant encore ; là, la matière de la pierre imite le pelage d’une bête, rehaussant la représentation et amplifiant l’émotion suscitée chez le spectateur. Les couleurs, issues de savants mélanges de minéraux, étaient appliquées selon différentes méthodes comme le pochoir, l’utilisation du pinceau ou des doigts, ou encore en pulvérisation grâce à des objets en forme de flûte. Des lampes en grès, brûlant un charbon mêlé à de la graisse animale, permettaient de voir le travail à l’ombre de la caverne. Enfin, des empilements de stalactites auraient aidé à atteindre les voûtes pouvant se situer à plus de trois mètres de haut. Les restes d’objets retrouvés dans ces grottes ont amené à la conclusion que ces lieux ne servaient pas d’habitat et étaient complètement dédiés à la création. Les sujets représentés sont essentiellement des animaux. À Lascaux, par exemple, on en dénombre près de neuf cents. La diversité des bestiaires est relativement importante, mais ellesouligne des choix et des exclusions. Par exemple, il est étonnant de constater que le renne, animal énormément chassé à l’époque, ne figure jamais sur les parois, alors que les cerfs ou encore les bisons, eux aussi consommés, sont légion. À Lascaux, la présence d’une sorte de licorne reste inexpliquée. Par ailleurs, rares sont les peintures d’humains, qui sont représentés incomplets ou thérianthropes – l’homme-oiseau de Lascaux ou le sorcier du Gabillou –, le visage bestialisé, ou encore présents par des empreintes de mains sur les parois. On observe, enfin, une grande quantité de signes abstraits : des points, des chevrons, des carrés, etc. Cette organisation pourrait évoquer une syntaxe dont on ignore encore aujourd’hui le sens. À propos de l’art rupestre, Jean-Pierre Bayard commente, dans La symbolique du souterrain et de la caverne, que « cette extraordinaire maîtrise laisse supposer une société avancée et éduquée, la représentation graphique reposant sur la conception du sacré ».

Chamanisme ou totémisme ?

« Avec la découverte des grottes ornées en Europe, les préhistoriens voient la possibilité de déterminer les éléments d’une pensée religieuse profondément ancrée dans le temps », explique le spécialiste Marc Bruet, auteur de Lascaux. La finesse des réalisations, les choix des représentations et le fait que les lieux ne soient pas habités, ont orienté certains chercheurs du Paléolithique vers les pistes du religieux et du sacré, comme le totémisme ou le chamanisme, afin d’expliquer ces cavernes dédiées. Ces théories ne sont pas partagées par tous, mais restent des éléments « possibles » d’interprétation. Les peintures d’humains partiels ou animalisés font penser à des projections d’ordre sociétal, qui associent les hommes à un ancêtre mythique d’origine animale ou végétale, représenté ensuite dans une version sacrée et augmentée d’eux-mêmes au sein d’un bestiaire magique. « Rapportée à l’art des grottes, la théorie suggère que les animaux sont des totems ou images sacrées qui symbolisent les divisions sociales au sein de la tribu », souligne Marc Bruet. Mais les images d’animaux chassés par des flèches mettent à mal cette théorie. Les paléontologues Jean Clottes et David Lewis-Williams, quant à eux, penchent pour la théorie du chamanisme. Essentiellement rattaché aux chasseurs, le but du chamanisme est d’échanger avec les esprits, par le biais de rituels, souvent de transes, afin d’obtenir des réponses à des questions, des protections, ou le rééquilibrage de situations. Les visées sont très pragmatiques : agir sur le réel – favoriser une chasse fructueuse, un hiver clément… – et rétablir une harmonie parfois rompue – guérison, abondance… Le chamane, parfois transformé lui-même en animal au cours d’états modifiés de conscience, communique avec le « monde double » et tente d’en capturer les pouvoirs.

L’art pariétal montre une capacité d’abstraction qui dénote une prédisposition à la spiritualité.

Les recherches en neuropsychologie ont démontré que le système nerveux humain passe par trois phases caractéristiques lors de la transe : apparition de formes géométriques, visions des croyances et tourbillon avant de se sentir éventuellement « autre » ou animal. Ces trois points se retrouvent dans les peintures rupestres. Jean Clottes ajoute :: « La caverne favorise les états de conscience altérée grâce à l’obscurité, le froid, l’isolement. » De nombreux spéléologues ont d’ailleurs confirmé ce type d’aventure. Pour Jean Clottes, enfin, « les contours des parois sont suivis sur les dessins, l’idée est que la roche serait vivante et qu’il y a une interaction entre le monde des esprits et le monde des vivants ». Les traces de mains peintes sur les cavités pourraient être des tentatives pour pénétrer la roche, atteindre les esprits qui seraient derrière cette sorte de membrane, voire tenter de les en faire sortir. Enfin, l’accès même au lieu par un tunnel, un passage souterrain, est le symbole par essence de l’accès à un autre monde caché.

Astrologues préhistoriques

Chantal Jègues-Wolkiewiez, qui se définit comme archéoastronome, étudie le ciel au regard des traces laissées par les hommes de Cro-Magnon. Selon elle, le choix des grottes en lui-même n’est pas anodin. En effet, la plupart des cavernes, peintes ou gravées, sont éclairées une fois par an par le soleil à une date trop précise pour être un hasard : soit aux équinoxes, soit aux solstices. De plus, après des années de recherches, Chantal Jègues-Wolkiewiez a pu constater que ce phénomène se produit sur un très grand nombre de sites en Dordogne. Pour elle, ce sont des lieux sacrés, plongés dans l’obscurité toute l’année, et leurs œuvres s’éclairent aux moments symboliques des changements de saisons, dont dépendaient beaucoup les chasseurs-cueilleurs. Cette découverte a mis la chercheuse sur une autre piste. Puisqu’au Paléolithique, le ciel entre dans la caverne, que dire de la fresque de Lascaux ? Et si c’était là la première carte astrologique ? Chantal Jègues-Wolkiewiez se lance alors dans une aventure singulière : elle reporte sur un schéma les points importants des dessins de la rotonde (le museau, la queue, le contour d’animaux…) et les superpose avec les constellations du zodiaque telles qu’elles étaient à l’époque des peintures. Étonnamment, un grand nombre de points correspondent : apparaissent ainsi la licorne sur le capricorne, un cheval sur le sagittaire… Même si l’on pense que des milliers d’étoiles formeront toujours un dessin, Chantal Jègues-Wolkiewiez explique : « Les constellations sont fixes dans l’espace et ne changent jamais les unes par rapport aux autres. Elles sont rangées dans un certain ordre et forment une séquence, qui correspond aux formes et à la séquence des images sur les parois. » Alors Lascaux, premier ciel astrologique ?

Les prémisses des dieux

L’homme de Cro-Magnon : un être sans doute sensible et organisé.

Appelée la « chapelle Sixtine de la Préhistoire », la rotonde de Lascaux est ainsi associée à une œuvre magistrale consacrée et dédiée à Dieu. Est-ce là un raccourci uniquement pictural et d’envergure ? Pour le chercheur Marc Bruet, la question du religieux et du divin se pose à Lascaux : « L’art pariétal montre une capacité d’abstraction qui dénote une prédisposition à la spiritualité (…) C’est le constat minimum qui peut être objectivement établi (…), mais c’est aussi une manière d’évacuer du champ explicatif le recours à une théorie religieuse. » L’apparition du divin serait-elle réservée au Néolithique, la période suivant le Paléolithique ? Pour Marc Bruet, qui a analysé les fresques de Lascaux image par image, en prenant en considération les hiérarchies de dimension, l’absence de végétation, les mouvements apparents, la sexuation des groupes ou encore les âges des bêtes suggérés par les dessins aux « tracés sciemment négligés », il semblerait que les hommes de Cro-Magnon aient ainsi révélé leurs croyances. La caverne, support matériel de représentation, serait utilisée par les artistes pour « réactualiser des images préexistantes dans la pierre, témoins de créations aux origines. (…) Les hommes venaient graver et peindre pour se replonger au temps de la création ». Celle des premiers dieux ? Et c’est sans doute pour attirer leur protection, qu’ils leur rendaient hommage en les représentant dans les cavernes. Quelles que soient les explications que l’on donne à la magie ressentie en présence de ces œuvres, il est certain que les émotions qu’elles suscitent chez nous résonnent d’humain à humain à travers les millénaires, et c’est déjà en soi le plus grand mystère.


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