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© Brenda Neckvatal
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PUBLIÉ LE 07/05/2019

A RETROUVER DANS

Inexploré n°42

Le corps, une voie spirituelle pour libérer nos mémoires et révéler notre potentiel
Magazine » Enquêtes

La musique intuitive

Victime d’une commotion cérébrale, Derek Amato s’est réveillé du jour au lendemain initié au piano et à la composition musicale, sans jamais avoir appris la musique. Rencontre avec un personnage singulier dont le mystérieux talent révèle l’intuition et l’empathie à un niveau « électrique ».

Lors d’un barbecue entre amis, Derek Amato, un père de famille américain de quarante ans, se cogne violemment la tête contre le rebord d’une piscine en tentant de rattraper un ballon. Après quelques jours de coma et avoir fortement inquiété ses proches, il semble s’en tirer avec uniquement d’importants maux de tête. Quelques semaines plus tard, il rend visite à l’un de ses amis musiciens et se met au piano pour tapoter quelques notes au hasard. Il n’est pas musicien et ne sait jouer d’aucun instrument de musique. Mais ses doigts semblent savoir d’eux-mêmes comment jouer et se promènent sur le clavier en composant une mélodie. Derek est éberlué par ce qui se passe. C’était en 2006. Depuis, il est devenu pianiste international. Compositeur reconnu, il vit de sa musique et partage son talent, sans avoir la moindre idée de son origine.

Un cas neurologique

La première réaction de Derek a été de consulter des médecins et des neurologues, qui ont pratiqué sur lui toute une batterie de tests et d’examens. Aucune explication certaine n’en est ressortie, seulement des hypothèses. La plus récurrente est celle d’une activation de neurones dans le cerveau de Derek à la suite du choc, une sorte de mise en circuit de zones jusqu’alors inutilisées. Ce qui reste intrigant, c’est que Derek n’a jamais été initié à la musique. D’où vient alors ce savoir ? Sa grand-mère était organiste à l’église et il lui est souvent arrivé de s’asseoir à côté d’elle lorsqu’elle jouait. À ces occasions, aurait-il engrangé des connaissances dans une partie reculée de son cerveau ? Ce qui est sûr, c’est que cela ressemble au « syndrome du savant », cas neurologique de développement d’une faculté de manière excessive . « Même si la musique était dans mon environnement lorsque j’étais enfant, je me suis très tôt dirigé vers le sport et cela a été mon unique activité. J’ai bien essayé la batterie et la guitare vers l’adolescence, mais je devais surtout m’entraîner pour devenir joueur de base-ball professionnel, ce qui était alors mon souhait », raconte-t-il. Alors, activation de zones particulières ou stockage de mémoires ? « Peut-être avons-nous tous cette capacité à retenir, que nous ne réalisons même pas vraiment et que tout est enregistré : l’énergie, les notes de musique, les voix… Moi, je crois que nous emmagasinons toutes ces choses, exactement comme lorsque je joue du piano, je vois des petits carrés noirs et blancs qui tournent devant mes yeux 24h/24. Je peux composer de la musique tout en parlant à quelqu’un, et je stocke cela quelque part dans ma tête pour plus tard, lorsque je suis seul et que je peux tout retranscrire. Je pense que tous, nous agissons ainsi à chaque instant, avec la reconnaissance des voix, l’amour, la joie, l’empathie et l’intuition… », s’explique Derek.

La suractivité

Je n’ai aucune idée de comment tout cela fonctionne dans ma tête !

L’un des effets secondaires de ce talent soudainement apparu est que Derek compose en permanence. Son cerveau est en perpétuelle ébullition. Père de cinq enfants et grand-père de trois petits-enfants, il mène une existence extrêmement remplie, dont la musique fait entièrement partie, et alterne ses activités. Ce qui l’amène à ne dormir que deux à cinq heures par nuit, surtout en période de répétitions. N’ayant toujours aucune notion de technique musicale, il se sert de la technologie pour composer, enregistrant sur un clavier électronique toutes les différentes parties de ses symphonies, le logiciel se chargeant d’écrire les notes qu’il continue d’ignorer. « Je sais uniquement où est le do sur le clavier, parce qu’on m’a toujours dit que la gamme commence par le do. Sinon, je suis incapable de vous dire où se trouvent les notes ! Je n’ai aucune idée de comment tout cela fonctionne dans ma tête, ce sont mes doigts qui savent décrypter les petits carrés que je vois et qui en font de la musique ! », continue de s’étonner Derek, non sans un grand enthousiasme. Les médecins ne savent pas non plus comment et combien de temps il pourra tenir à ce rythme frénétique, ou si tout cela peut s’arrêter un jour. Malheureusement, Derek souff re aussi d’intenses migraines et de périodes où il s’écroule, ce que les médecins expliquent par l’intensité avec laquelle il brûle son énergie.

De l’intuition à l’émotion

Sa connexion aux autres s’est totalement déployée, notamment parce qu’il ne ressent plus aucune peur.

Le scanner du cerveau de Derek a révélé cinq petites marques blanches, comme des étoiles, que le professeur Beauregard de l’université de Miami, spécialiste de l’intuition et des recherches sur les phénomènes d’empathie, pense être à l’origine du développement de cette intuition créative. Derek a ainsi passé de nombreux tests sur les niveaux empathique et intuitif et obtenu le meilleur résultat à chacun d’eux. « Je pense que mon niveau d’empathie était déjà important quand j’étais enfant, c’est ce que raconte ma mère, mais depuis l’accident, c’est devenu électrique ! » , explique Derek, qui associe l’essentiel de ce qui lui arrive à un déploiement d’énergie colossale au service d’un talent qui, intuitivement va toucher les autres. « Mon intuition est réactive : je réagis avant que cela se produise. Parfois, je sais juste avant si je vais parler à quelqu’un, par exemple, et c’est toujours accompagné d’une grande joie. Cela défi nit ou amplifi e l’énergie intuitive qui remplit mon corps, et cela prend de la puissance à mesure que je partage ma joie avec les êtres humains. » Pour lui, sa connexion aux autres s’est totalement déployée, notamment parce qu’il ne ressent plus aucune peur. Ni que son talent s’arrête du jour au lendemain, ni de mourir d’une attaque, ni de se confronter à n’importe quelle situation, comme aller défendre une femme maltraitée dans la rue : « C’est vraiment nouveau. Alors que j’avais une vie normale avant, j’ai tout à coup envie de parler à tout le monde, de partager mon enthousiasme et, s’il faut intervenir dans une bagarre, je n’hésite pas, car je n’ai plus peur de rien», transmet-il. Il ajoute, avec une exaltation effectivement contagieuse : « Mes filtres se sont estompés, c’est-à-dire que je tourne autour de la vie en criant de joie ! »

Des personnes singulières

Constamment entre deux mondes, celui qu’il partage avec les « humains normaux » et les espaces de ses fulgurances créatives, Derek se sent attiré par les êtres singuliers. Ayant, en effet, le sentiment d’être particulièrement proche et de comprendre ceux qui « ne sont pas totalement normaux », il souhaite les aider. Ce qu’il explique aussi par le fait qu’il ne leur inspire pas de peur, comme s’il avait une vibration particulière reconnaissable par eux. Ainsi, les SDF ou les autistes, des êtres décalés par rapport à leur environnement, le touchent particulièrement. « Il y a une compréhension mutuelle avec ces personnes-là qui est un peu plus profonde, parce qu’elles n’ont pas peur de moi », explique-t-il. Il raconte également que lors d’un show télévisé dédié à l’autisme, il a joué du piano dans un champ, entouré d’enfants autistes venus l’entourer et le toucher après sa performance. « Un petit garçon m’a tiré par le pantalon et m’a fait m’agenouiller. Il a collé son visage sur le mien, tout le monde était très ému et se demandait ce qui se passait. Pour moi, c’est justement cela, le cœur de ma mission… » Pour Derek, cela prend du sens d’avoir ces capacités extraordinaires, ces singularités qui lui permettent de se connecter différemment aux autres. « Je sais que c’est là, c’est puissant et il faut que je travaille dans ces domaines “en dehors des conventions”. C’est une connexion d’énergie, une synergie et de l’amour. C’est fascinant de voir comment cela fonctionne quand on commence à entrer en contact avec les autres », s’émerveille-t-il.

Connecting people

Lorsqu’on lui parle d’avenir et de projets, Derek répond qu’il n’a peur de rien et qu’il souhaite encore être dans le divertissement pour une dizaine d’années, si ses dons ne disparaissent pas. Échanger de l’amour, de l’énergie et toucher le cœur des gens le passionne. Pour lui, c’est l’occasion de passer un message : « Il ne s’agit pas seulement de la façon dont je joue du piano. Même si c’est une belle histoire à raconter, ce n’est qu’un véhicule pour moi. La musique est une découverte, un chemin pour dire : « ok vous voyez cette expérience profonde et folle qui m’arrive, être en feu comme cela, eh bien vous devriez regarder et trouver ce feu en vous, parce que cela peut vous arriver aussi. Imaginez ce qui se passerait si vous découvriez cette énergie, votre don – la joie et l’amour qui en découlent – et si vous pouviez profiter à cent pour cent de chaque seconde de votre vie ? » Ensuite, il souhaite se tourner vers ceux qui en ont besoin, aider les SDF, les orphelins, les drogués, passer le restant de ses jours à servir les autres. « Je me suis ouvert à plus de spiritualité et je suis devenu plus curieux. C’est une vraie symphonie que de partager la vie, ses idées et les énergies communes. » Assurément un destin particulier qui, au-delà de la musique, lui a ouvert les portes d’une sorte d’éveil, de la conscience, de la joie et de l’amour pour son prochain.

Le syndrome du savant
Le « syndrome du savant » est la capacité à exercer un talent avec excès sans l’avoir appris, de manière autistique la plupart du temps, ou après une lésion cérébrale, comme dans le cas de Derek. Selon le psychiatre américain Darold Treffert, qui a étudié ce syndrome, l’activation de ces compétences pourrait résulter de la capacité à capter les impulsions magnétiques de basse fréquence qui sont traitées par le lobe fronto-temporal gauche du cerveau. Cette zone verrait son action ainsi annihilée, ce qui permettrait à d’autres parties du cerveau de fonctionner plus directement et d’exécuter des tâches de type « savant », dont le calcul rapide, la réactivation de mémoires associatives ou encore la musique…


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