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PUBLIÉ LE 09/04/2018
  • Catherine Maillard
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré n°38

La conscience de la nature : son intelligence peut-elle nous inspirer ?

LE LIVRE À LIRE

Quête de vision, quête de sens

Paule Lebrun avec Gordon Robertson
Editions Véga
Magazine » Enquêtes

Animal totem : un gardien de l’esprit

Tradition chamanique associée aux rituels tribaux, l’utilisation de l’animal totem peut aussi être d’une grande aide pour tout un chacun. La possibilité de sa recherche est une découverte où l’animal et l’humain se rencontrent.

Lors d’une transe chamanique au tambour, je me trouve au centre du cercle. Ma démarche s’alourdit, mon centre de gravité s’abaisse, comme si j’étais soudain dotée d’un arrière-train. Je sens une chaleur remonter le long de ma colonne vertébrale, envahir mes épaules et mes bras, ma mâchoire semble littéralement s’allonger. De mes tripes monte un son guttural, animal… Je suis devenue une grosse mère ourse, comme celle du film de Jean-Jacques Annaud ! Je précise que je suis plutôt mince. J’assiste, comme dédoublée, à ma métamorphose, sans pouvoir en rien intervenir… Puis retour à la normale, à un détail près : une sensation de puissance, de présence, émane de mon être. Ma première rencontre avec mon animal totem, une mère ourse brun, date de 1993. Un animal de pouvoir qui m’accompagne encore aujourd’hui !

Depuis, j’en ai rencontré d’autres, au fil des cercles chamaniques, qui jouent chacun un rôle important. J’ai appris à tisser des liens avec eux, et à écouter leurs messages. Nul besoin de vivre en nature sauvage. Je suis citadine, et pourtant leur présence se manifeste avec constance, et pertinence. L’animal totem rencontre aujourd’hui un engouement croissant. De quoi s’agit-il exactement ? Pourquoi le contacter et comment ? Sa présence peut-elle vraiment nous guider au quotidien ?


Un lien avec le monde invisible



« Derrière l’aigle, l’ours, le bison, mais aussi la sauge, ou le cristal, il y a un esprit, dans la tradition chamanique. C’est le grand Mystère qui à travers eux s’exprime dans ce monde visible », rappelle le philosophe Jean Proulx. Ainsi, les Amérindiens attribuent un esprit à tous les êtres qui peuplent l’univers, de l’animal aux plantes, aux pierres ; c’est tout l’environnement qui est empreint de spiritualité.

Quand l’un d’eux rencontre un ours dans une quête de vision, par exemple, il ne s’agit pas seulement de l’animal poilu qui lui fait face, mais de l’esprit qui a pris la forme de l’ours pour lui parler. « Le Grand Esprit parle constamment à travers les éléments naturels et les animaux », écrivait Paule Lebrun, fondatrice de l’école Ho Rites de passage. La pratique chamanique nous enseigne qu’il existe une réalité plus profonde que notre monde visible et tangible. « Dans ces dimensions cachées, il existe des esprits bienveillants qui éprouvent une compassion et un amour profonds pour nous », rapporte Sandra Ingerman, thérapeute et pratiquante chamanique. Dans toutes les sociétés indigènes, avoir des esprits alliés animaux est une tradition de longue date. En Amérique du Nord, par exemple, les habitants d’un village peuvent tous appartenir au clan de l’Ours. Toutefois, chacun peut avoir individuellement un esprit animal différent, tel que le daim, le blaireau, le renard.


Un esprit à notre service



Chaque animal totem est porteur d’un pouvoir « médecine » ou de guérison, comme l’appellent les chamanes, d’une force qu’il va nous transmettre. Pour Denise Linn, membre active de la nation cherokee l’animal allié est censé nous procurer guidance et protection au même titre que les anges, les guides spirituels. « Certains nous sont plus familiers, comme l’aigle, l’ours, la tortue ou le cerf par exemple », ajoute Else Orève, enseignante chamanique formée à la FSS – Foundation for Shamanic Studies. D’autres nous sont plus étrangers.

En créant des espaces de rencontres réguliers nous pouvons développer un lien avec notre animal.

« La loutre est venue à moi lors d’un voyage chamanique », se souvient, avec émotion, Milaya Lodron, praticienne chamanique formée au Systemic Ritual. « Soyeuse et gracieuse, à l’aise dans les deux éléments féminins, la terre et l’eau, la loutre est un important animal totem druidique et représente dans cette tradition la féminité, la joie, le jeu ». Tout le règne animal est porteur d’un pouvoir, il n’y a pas d’exception ; les animaux totems incluent oiseaux, poissons, reptiles et même les insectes. Si un animal totem ou de pouvoir veille sur nous toute notre vie durant, il est toutefois possible d’en avoir plusieurs. Chacun semble dédié à un secteur, un aspect de notre vie, que ce soit pour nos relations, ou encore notre créativité. Praticienne de Muvement Medecine, une pratique chamanique en mouvement, Émilie reçoit régulièrement la visite d’une panthère noire, « qui m’insuffle de la sensualité, une forme d’animalité dans mon rapport amoureux, alors que je suis très cérébrale ». Chacun de nous peut tirer profit d’une prise de contact avec son animal totem. Pour Denise Linn : « En travaillant avec un allié animal, l’un des grands bénéfices est l’aide qu’il vous apporte dans la perception de ce qui se passe réellement autour de vous ; vous verrez que votre instinct et votre intuition augmentent ».


Contacter son animal totem



Rencontrer son animal de pouvoir peut se faire de différentes façons. Dans la tradition lakota, la quête de vision (ou hamblechia), puissant rite de passage qui consiste à partir seul dans un lieu de grande nature, offre un espace favorable. « Depuis que nous faisons des quêtes de vision, nous avons entendu beaucoup de récits de rencontres avec l’ours, le coyote, la libellule, l’oiseau », rapporte Paule Lebrun. Son témoignage le plus frappant est celui de ce participant qui avait perdu son fils et qui n’arrivait pas à faire son deuil et à se relever. Au deuxième jour de sa quête, un ours immense vient à sa rencontre, qui gronde et le regarde ; le sentiment de danger imminent va le sortir de la torpeur dans laquelle il était prisonnier. Lui faire face va lui demander de choisir… la vie ! Le cœur battant littéralement la chamade, il tape dans ses mains pour le faire partir : ce dernier le regarde longuement ; et s’en retourne… Quel que soit l’animal, les rencontres sont marquantes et souvent éprouvantes. Lors de son initiation aborigène, Denise Linn doit vérifier à quel clan elle appartient, avant de recevoir son enseignement. Recouverte de terre poudreuse rouge et ocre jaune, elle va s’aventurer seule dans le bush. Avec comme seule recommandation « Assieds-toi dos contre un eucalyptus, et attends de voir quel animal va t’approcher ». Les heures passent, la jeune femme traverse fatigue, chaleur écrasante, nervosité intense, partagée entre la crainte que rien ne se passe ou celle de se faire dévorer par une bête sauvage… Quand un corbeau s’approche d’elle en sautillant, si près qu’elle aurait pu le toucher. L’ancien confirmera « ça y est ! Tu es du clan du corbeau, je peux commencer à t’enseigner ! »

Il existe d’autres manières « moins radicales » d’accéder aux dimensions cachées et de contacter les esprits apportant une guidance spirituelle. Le voyage chamanique accompagné au tambour est la méthode la plus communément employée. C’est en état de conscience modifiée, une fois posée l’intention de le rencontrer, que l’animal se présente. La consigne est de « voyager », les portes sensorielles grandes ouvertes, c’est-à-dire en prêtant attention aux sons, odeurs, etc. « L’animal, quand il se présente, vient avec des propositions d’aide, des façons de faire qui témoignent de sa spécificité, en réponse à vos questions », explique Milaya Lodron.

La nature est également une porte donnant accès à ce monde. « Une autre façon de découvrir votre totem est de passer du temps seul en nature. Pour obtenir des indices, contemplez, observez votre environnement votre animal peut surgir dans la forme d’un rocher, d’images qui se forment dans les nuages, d’une écorce d’arbre », nous invite Milaya Lodron. Parfois, il se montre. Vous pouvez être survolé par une buse, une chouette, être entouré d’une nuée de papillons, surprendre furtivement une biche… « Alors que mon histoire d’amour tournait vinaigre, je rencontre en pleine forêt, une biche blessée, avec qui nous échangeons un long regard. J’ai su que c’était moi, et qu’il fallait que je parte », partage, encore très émue, Virginie.

Plus tard, lors d’un voyage de guérison au tambour, la biche se présentera à nouveau, confirmant ce qu’elle avait pressenti. « Un totem peut également apparaître en rêve. Pour l’identifier, observez si l’un d’eux vous visite régulièrement », suggère Denise Linn.


Décrypter ses messages



Une fois admises nos capacités à communiquer avec le monde invisible, sur le plan spirituel, comment être sûr que nous ne sommes pas le jouet de notre imagination ? Quand un esprit animal vous visite, cette « rencontre spéciale » est loin de vous laisser indifférent, c’est tangible, même si cela reste mystérieux. « Vous êtes comme visité, ému… Une fois l’animal reparti, la sensation d’étrangeté de sa présence perdure », précise Else Orève. Les raisons en sont simples. Que la rencontre se passe sur le plan physique, ou lors d’un voyage chamanique, elle s’opère également dans le monde de la psyché… Pour Paule Lebrun : « Dans le monde psychique de la personne va se tisser un ensemble d’images, de rêves et rêveries, de mémoires et de significations de cette rencontre. Elle vient d’être “touchée” par l’esprit de l’animal ».

La plupart du temps, bien que dans l’immédiat, le « voyageur » n’en tire aucune signification consciente, l’inconscient, lui, est mobilisé… L’enjeu est d’en comprendre les messages ! Une partie du travail va être de rendre conscientes toutes les implications de cette rencontre. « Il n’existe pas de protocole précis, l’invitation est de vous poser intérieurement la question : que vient-il me dire, quelle qualité m’offre-t-il ? », ajoute Else Orève. Si la dimension symbolique joue un rôle bien sûr, l’essentiel est de trouver un sens par vous-même. D’autant plus que la signification symbolique de chaque totem peut considérablement varier. Prenez la chouette, représentant la sagesse profonde pour les Amérindiens, elle est messagère de mort et des ténèbres en Nouvelle-Zélande… Fiez-vous à votre intuition, pour explorer son message dans votre réalité personnelle. Faites des recherches sur les modes de vie de l’animal avec lequel vous vous sentez une appartenance. Comme en témoigne Milaya Lodron, pour qui la rencontre avec la loutre a ouvert de nouveaux champs, « je n’avais jamais vu une loutre et il fallait que j’aille à sa rencontre. Sa présence m’a incitée à nager dans des eaux de torrent et de lac et à apprivoiser le froid. Dans un sens figuré, elle m’a appris à ne pas avoir froid aux yeux et tout cela d’une manière enjouée. Concrètement, elle m’a appris à oser plonger et traverser des situations qui normalement m’auraient fait reculer. »

En passant du temps, en créant des rencontres régulières, nous développons un lien avec notre animal. Alors, même en pleine ville, peut surgir à un moment clé de notre vie, un ours, un tigre, sur le t-shirt d’un voyageur du métro, sur une affiche… Y prêter une attention particulière peut favoriser notre connexion avec les forces mystérieuses qui nous entourent, et nous ouvrir à la profonde sagesse de la nature, dont nous ne sommes pas séparés. C’est ce que nous souffle notre animal : « Les esprits de la nature sont partout ! » Ce rappel essentiel est peut-être une des raisons de l’engouement actuel pour cette quête.


HOMMAGE À Michel Harner

Fondateur de la Foundation for Shamanic Studies, Michael Harner est décédé le 3 février 2018. Anthropologue américain spécialiste du chamanisme traditionnel et de la pratique du chamanisme moderne, il a étudié et pratiqué chez des peuples autochtones du monde entier dès la fin des années 1950.
Initié à la pratique de ces peuples, il a ainsi découvert que les techniques utilisées partout sur Terre ont la même racine, comme il l’explique dans son ouvrage La Voie du Chamane, édité chez Mama Éditions.


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