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© Nelly Stul
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PUBLIÉ LE 28/03/2018
Magazine » Témoignages

Paroles de sage face à la désorientation du monde

Chamane Amazonien de la tribu des Ashaninka, désigné comme le successeur du célèbre chef Raoni, Benki Piyãko est à la tête d’un projet d’enseignements et de soins appelé Yorenka Tassorentsi « la sagesse de la création » au Brésil. Nous l’avons rencontré à Paris lors de sa venue pour la Cop23.

En quoi consiste votre projet ?

J’ai créé une école Yorenka Tassorentsi « la sagesse de la création » au Brésil à Marechal Thaumaturgo avec des soutiens européens. La transmission tourne autour de trois axes : Formation, spiritualité et soin. Le but c’est aussi de mieux comprendre les médecines traditionnelles et les modes de pensée des peuples indigènes.

Nous accueillons beaucoup d’élèves, de personnes du monde entier, qui repartent avec ce savoir chez eux et peuvent ensuite l’utiliser. Aujourd’hui le monde est désinformé et perd le savoir vivre avec la nature. Les individus sont déconnectés de la terre et la science divise les êtres humains. Je répare cette connexion entre cette connaissance que l’humanité a de la nature et l’homme qui en fait partie. L’homme doit utiliser ce que la nature offre, mais en échange il doit la respecter car sa vie en dépend. Notre spiritualité est liée à la nature. La science a créé un monde très grand, on étudie de plus en plus mais on ne prend pas soin de la création. On vit des moments de difficultés, nous avons des centaines de religions qui représentent la spiritualité mais l’humain ne fait que « parler ». Moi je ne sais pas si ce que je transmets restera une parole ou sera traduite en acte, mon objectif c’est que les hommes se reconnectent avec la nature.


Pourquoi avez-vous créé cette école ?

Le développement économique et scientifique évolue d’une manière qui nous préoccupe beaucoup. Parce qu’un certain monde « scientifique » a créé une très grande manipulation. L’humanité est confuse et on n’étudie plus que pour obtenir de l’argent et des biens matériels. Ce qu’on appelle « l’intelligence écrite » a transformé les politiques pour en faire une classe dominante. C’est l’économie qui « pense » ce qu’il y a sur cette planète et le transforme en « valeur ». Le monde est maintenant divisé entre les pauvres et les riches. Au départ de la création de la Terre, c’était différent. On vivait dans la nature en accord avec le Grand Esprit. Il nous a donné la responsabilité de prendre soin du patrimoine créé par l’Univers. Mais à un moment l’homme a vu le gain, il a voulu prendre le pouvoir, posséder un territoire, sans prendre soin de la relation avec les autres. C’est une transformation de paresseux pour tromper le monde. Mais devant le Créateur il n’y a aucun pouvoir à prendre. On est limité comparé au monde de l’Esprit.

Les premiers désastres sont arrivés, engendrés par l’argent et le pouvoir, et depuis cela ne fait que générer mort et asservissement. Le fonctionnement est maintenant de contrôler l’humanité en la commandant. Qu’est devenu l’échange avec la nature ? « L’intelligence » de l’homme est une grande maladie : nous sommes en train de nous entre-tuer. Qu’est devenue la spiritualité ? Les études contribuent à ce que les personnes deviennent des objets, dépossédés de leur nature. Même si une certaine conscience est conservée, les études emprisonnent dans ce monde. Mais où va-t-on ? Les peuples indigènes sont en première ligne des désastres causés par les personnes au pouvoir. Depuis des milliers d’années les peuples indigènes répètent « prenez soin de la création du Créateur, sinon nous allons tous être empoisonnés et mourir », nous subissons tous ce risque aujourd’hui. Nous appelons l’humanité à prendre un peu de distance à réfléchir si le chemin que nous empruntons fait de nous une civilisation ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ? On tue ? On vole ? On trahit ?

Aujourd’hui tout le monde doit apprendre à écrire et abandonner ses traditions au profit de « l’école de l’état ». Mon peuple a connu l’écriture en 1992 mais avant il vivait très bien dans la nature sans argent et sans se sentir pauvre. La « civilisation » nous a apporté que des problèmes : vol de bois, capture des animaux pour les peaux, arbres à vendre pour le caoutchouc, extraction de l’or, du pétrole… Tout cela pour l’argent et en traitant, en plus, les indigènes de « paresseux ». Mon peuple se demande où est l’intelligence des « civilisés » ? Ils tuent la Terre pour dire qu’ils sont puissants ?

Ce que ma formation propose, c’est de prendre conscience de tout cela. Dans les écoles normales, on doit apprendre l’histoire du monde, et c’est le même enseignement pour tous. Nous, nous souhaitons surtout apprendre de notre sagesse millénaire, avec ce que nous connaissons. Nous modifions le système de l’école, nous privilégions les traditions orales car l’écrit divise, et asservit à l’argent. Pour moi les familles et les enfants ne doivent pas perdre leur lien avec la nature.


Quelle est votre spiritualité ?

Notre spiritualité, c’est respecter Pawa, le fils de la Terre. Nous avons Tassorentsi, qui a créé la lumière, l’univers et les planètes et relié tous les êtres du plus grand au plus petit dans l’équilibre. Chaque fois que nous créons un déséquilibre il y a un choc sur la terre. Quand un membre de la famille est déséquilibré tout le monde est perturbé. Aujourd’hui, on diffuse de la parole sacrée contre de l’argent. Nous avons une connaissance spirituelle et un mode de pensée différents : Pawa ce n’est pas un commerce, qui va acheter l’esprit ? Les paroles d’origines ne se payent pas. Tout le monde parle que Dieu va nous sauver, mais les gens payent pour être sauvés…

Nous sommes ici pour aider la planète et je me sens seul à parler comme cela. Et si je commence à marcher dans le monde, je vais me perdre ! Chez moi je dois montrer l’exemple et nous avons fait l’école. Dans nos prophéties sacrées issues des histoires millénaires que les esprits nous ont transmis l’unité est complète, elle englobe toutes les connaissances. Mais l’homme avance sans prendre soin. Ce n’est pas en exploitant nos forêts ou tuant les animaux ou en forant les sols que nous allons y arriver mais avec des aliments sains. Nous replantons des arbres, c’est cela la spiritualité. La Création a laissé l’homme autonome pour qu’il se serve mais aussi qu’il prenne soin, relié au monde des esprits.


Quelle est votre initiation de chamane ?

Je n’ai pas été initié, je suis né avec cet esprit de chamane, mais je ne sais pas tout. Un jour quelqu’un de plus grand viendra, il expliquera tout et il posera la dernière question : Qu’est-ce que vous avez fait de la Terre ? Quand je suis né mon grand-père a dit : « tu as un esprit millénaire, les gens vont vouloir te tuer, tu dois n’avoir peur de rien » et il a pris soin de moi. J’ai appris en observant : la bible de la nature, les arbres, les rivières... Les politiques qui parlent ont aussi été une source d’enseignement ! Mes seules questions sont : vous voulez changer le monde ? Vous aimez-vous ? Voulez-vous prendre soin de quelqu’un ? Nous devons nous soigner d’abord.

Dans mon projet, nous devons savoir quelle maladie affecte les hommes et créer une « preuve » pour la science de comment soigner ces maladies avec des remèdes naturels et non pas chimiques. Notre centre va accueillir des gens qui vont partager leurs connaissances pour voir si nous parlons tous la même langue. Nous allons montrer à chaque personne le soin qu’il faut prendre de la terre.


Il faut s’aimer pour ensuite prendre soin de la terre. Ici on a perdu le goût de s’aimer soi et c’est aussi pour ça qu’on a perdu la connexion avec la nature. Quels soins proposez-vous pour qu’on réapprenne à s’aimer ?

Les personnes manquent d’amour, parce qu’elles n’ont que les études scolaires comme référence et ça les emprisonnent. L’humanité doit faire un très grand travail pour se libérer. Ce que je fais : on me présente quelqu’un de bloqué, ou traumatisé, je vois pourquoi et je réussis à pénétrer dans la maladie de la personne. Si c’est psychologique je le vois juste en regardant la personne, un manque d’amour de tendresse ou d’accueil je le sais aussi ou bien si c’est une maladie ou parfois certaines personnes ont pris des remèdes ou des drogues, pour essayer d’être heureux. On doit s’intéresser à comment prévenir ces maladies. Car c’est une faiblesse mentale qui se transforme à l’intérieur de nous. C’est avec cette énergie spirituelle que nous pouvons apporter un équilibre à un autre être humain.

Mon travail est énergétique, où je suis : mon esprit « remet en place », ensuite la personne se réveille et apprend à se connaître et commence à penser autrement. Je prends l’ayahuasca, une plante sacrée, un activateur qui redonne de la sensibilité à la personne pour se reconnecter spirituellement. Aujourd’hui ça peut être considéré comme une drogue or, ce n’en est pas une. Parce qu’une drogue ça tue, enlève la sensibilité et déséquilibre notre essence. L’ayahuasca au contraire, reconnecte avec l’essence de l’individu. C’est une incorporation. Mes arrières grands-parents ont utilisé l’ayahuasca pour « se connecter » et personne n’est devenu fou ni n’est mort. Elle est utilisée uniquement par les chamanes et ceux qui veulent se guérir. Un malade va voir le chamane pour faire un travail spirituel sur lui, il boit l’ayahuasca et on lui fournit un calendrier de jours pour le traitement. Guérir les personnes c’est le rôle de l’ayahuasca. Mais plein de gens l’utilisent sans préparation. Il faut prendre cela en étant orienté. Nous pouvons assurer cet enseignement pour que la prise soit faite manière correcte.

J’ai une grande préoccupation aussi à ce sujet car beaucoup l’utilisent mal et veulent s’en emparer alors que c’est un patrimoine de l’humanité qui apporter que du bien. Une partie de l’enseignement non écrit, est transmis par elle. Parfois on m’appelle pour voir les erreurs commises pendant l’utilisation. C’est un travail énergétique et je suis respecté pour cela. Quand le chamane prend l’ayahuasca, il irradie une énergie dont les gens ont peur car elle vient de l’univers. Il arrive que nous ne soyons pas prêts à entendre des vérités sur nos vies ou ce qui nous arrive. Le travail spirituel ce n’est pas uniquement « enlever » quelque chose c’est toute une technique, une science très grande avec laquelle on ne doit pas jouer. Lorsqu’on connaît le monde spirituel on sait qu’il n’y a pas de compétition car chaque moment c’est un apprentissage que Dieu nous montre. C’est ce que nous enseignons pour aider les êtres.


« Nous sauver » c’est renouer avec la spiritualité ? On est un peu perplexe avec elle, ici en occident…

Ce n’est pas que cela. C’est l’être humain avec son savoir. Aujourd’hui on croit en Dieu, on suit une religion, on trouve qu’elle ne convient pas et on en change… On est déçu et finalement on se dit « je ne crois plus en rien ». Quelle que soit ma situation, je dois avoir la sensation que je suis servi par ce qui a été créé. « Tout » fait partie de moi et me connecte avec le Grand Esprit, « Dieu » c’est nous… Tous les arbres, les animaux, ce que nous respirons, c’est l’énergie de la Création… et les gens en veulent plus car ils veulent être sauvés. Mais ce qui peut nous sauver c’est l’énergie qui nous montre qu’on est relié à tout cela. Mais notre effort reste petit en comparaison avec la servitude que nous subissons tous les jours. Nous ne faisons que travailler. Pawa a dit « ne transporte pas les biens matériels mais juste les aliments, ce dont tu as besoin ».

Si encore nous travaillions pour maintenir un équilibre, en agissant pour maintenir la planète Terre en équilibre… Mais non, nous avons essayé de tout simplifier : je tue tous les insectes, j’emprisonnes les semences, je modifie la génétique, je crée des hormones pour me faciliter la vie et je ne respecte pas la nature ! Alors que c’est notre ressource pour toute la vie. Je dois comprendre que mon esprit fait partie de ce tout et de toutes les particules. Que prouver d’autre ? C’est ma création et je dois m’aligner avec l’esprit de la création et si je suis relié à cela : c’est simple.

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