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PUBLIÉ LE 28/04/2020

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Inexploré n°45

Conscience Collective, sommes-nous tous reliés ?

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Ces chercheurs qui ont pensé l’invisible

Et si nous pouvions étudier l’invisible de manière rationnelle ? D’éminents chercheurs offrent des modèles de dimensions plus vastes que l’individu.

«Tant que le christianisme a été dominant, tous les phénomènes qui semblaient dépasser l’expérience quotidienne étaient considérés comme les indications de l’activité des anges et de leurs ennemis » , indique Frederic Myers. À partir du XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières cherchent à s’éloigner de ces explications théologiques et folkloriques. Cependant, les phénomènes étranges ne cessent pas de se produire pour autant. Le somnambulisme magnétique plonge des sujets dans un état de « lucidité » dans lequel ils semblent devenir télépathes, voyants, précognitifs. Certains médiums spirites rapportent des informations surprenantes, dont le contenu aurait été obtenu par le biais de communications paranormales. Comment comprendre ces manifestations sans faire appel à la théologie ? Au XIXe siècle, d’éminentes personnalités décident d’attraper le taureau par les cornes : elles se donnent pour mission d’élaborer des modèles rationnels permettant d’expliquer… l’invisible.


Une métaconscience ?


Si les concepts de subconscient et d’inconscient, qui émergent dans le champ de la psychiatrie et de la psychologie au XIXe siècle, permettent d’expliquer un certain nombre d’anomalies psychiques, ils pourraient ne pas suffire. Stipuler qu’il y a des processus « sous » la conscience est certes nécessaire, mais comment comprendre l’inconscient face à la télépathie, la voyance ou la précognition ? Ces phénomènes défient l’espace-temps et l’idée d’une clôture de l’individu sur lui-même. En effet, ils semblent indiquer a minima qu’il y a une interconnexion des consciences à distance, et a maxima qu’il semble possible d’accéder à un niveau informationnel atemporel. Loin d’être coupé du monde, le sujet pourrait donc avoir accès à une sorte de « métamémoire » ou de « métaconscience ». Dès lors, si pour les psychiatres, les manifestations hors-norme sont des régressions vers des automatismes ou des désagrégations pathologiques de la conscience, d’autres chercheurs – qui ne réfutent pas pour autant les hypothèses psychiatriques – se posent la question de savoir s’il n’y a pas, en plus, des facultés psychiques encore inconnues chez l’être humain. Avons-nous la capacité de nous connecter à des niveaux psychiques qui seraient « au-dessus » de la conscience ?


Îlots dans une mer psychique


Le bal est ouvert par Frederic Myers, homme de lettres et cofondateur de la Society for Psychical Research (SPR) en Angleterre. « Bien qu’il soit peu connu du grand public, Myers est un éminent penseur et ses théories sont encore discutées à l’heure actuelle » , précise Etzel Cardeña, directeur du Centre de recherche sur la psychologie anormale et de la conscience, de l’Université de Lund. William James, philosophe et père de la psychologie américaine, rejoint rapidement la danse, ainsi qu’Henri Bergson, philosophe et prix Nobel de littérature français. Tous sont membres de la SPR et tous s’influencent mutuellement. « Ce qui rassemble ces penseurs est l’idée que nous sommes des îlots. En apparence, nous serions des individualités, des monades, mais ce que montrent les phénomènes paranormaux, c’est qu’il y aurait des connexions intimes entre nous. Nos consciences seraient reliées à un autre niveau » , explique Renaud Évrard, enseignant chercheur en psychologie clinique à l’Université de Lorraine. La psyché individuelle pourrait donc être une sorte de version localisée et réduite d’un potentiel psychique plus vaste.


Un filtre poreux


Comment une structure individuelle peut-elle se former au coeur d’un océan de métaconscience ? C’est le « problème de la membrane », souligne Bertrand Méheust, sociologue membre du comité directeur de l’Institut Métapsychique International. Les chercheurs vont alors faire appel à la métaphore du « filtre ». L’individu et son cerveau seraient des filtres qui sélectionneraient certaines informations et les actualiseraient dans la vie empirique, laissant de côté d’autres potentialités. Il serait donc possible de jouer sur les paramètres de ce filtre. Sa porosité ou encore son seuil de conscience pourraient être modifiés. « Dans un état hypnotique ou de transe, dans un état élargi de la conscience, une personne pourrait aller puiser des informations dans un champ psychique plus vaste. Ceci produirait les phénomènes de télépathie, de voyance, etc. La clôture du Moi sur lui-même, notamment proposée par l’inconscient freudien est ainsi remise en cause » , précise Cardeña. Notons que Carl Gustav Jung, dont nous ne traiterons pas ici tant nous avons parlé de lui dans nos pages, était lui aussi membre de la SPR. Il s’est amplement inspiré des travaux de ces pionniers lorsqu’il a pensé un inconscient collectif. D’autres modèles apparaissent également au XXe siècle. Ils se centrent davantage sur la notion d’évolution et la nécessité d’expliquer les comportements biologiques. Le prêtre paléontologiste Theilhard de Chardin qui, bien qu’il soit resté dans le cadre d’une pensée théologique, fait appel à l’émergence d’un champ psychique humain. Le biologiste Rupert Sheldrake pense des champs de formes invisibles à la base du vivant.


Le Moi subliminal de Frederic Myers (1843-1901)


Le souci de Myers est de proposer une nouvelle explication du phénomène de la survie de l’âme. Il pense que le moi individuel, la petite personnalité expérimentée au quotidien, n’est qu’une portion d’un Moi plus vaste qui existerait dans une sorte d’espace métaéthérique. Il l’appelle le Moi subliminal. « Myers pense que l’esprit déborde le corps, qui n’est que son pied-àterre dans la réalité », commente Méheust. « Il existe une conscience plus vaste, des facultés plus profondes, dont la plupart restent virtuelles en ce qui concerne la vie terrestre », écrit Myers. Le moi terrestre ne manifesterait donc qu’une partie du Moi subliminal et pourrait, dans certaines circonstances, accéder aux potentialités psychiques de ce Moi supérieur. « Myers ne rejette pas les notions de subconscient ou d’inconscient, c’est-à-dire les processus qui seraient “sous” la conscience. Il souligne que nous pourrions aussi accéder à du matériel psychique qui serait “au-dessus” de la conscience empirique. Nous pourrions en quelque sorte devenir super-conscients », explique Cardeña. Les phénomènes hors-norme résulteraient d’une connexion extraordinaire avec le Moi subliminal et ses potentialités seraient également retrouvées « dans toute leur plénitude après la mort », précise


Le cerveau filtre chez Henri Bergson (1859-1941)


« Comment pouvons-nous vivre notre vie quotidienne si une énorme masse de données risque de pénétrer notre conscience et la noyer ? Une question centrale chez Henri Bergson est celle de la nécessité d’un filtre et de l’oubli », indique Renaud Evrard. Ainsi, pour Bergson, le cerveau limite la conscience et réduit le champ informationnel auquel un individu pourrait avoir accès. Toute sa philosophie consiste alors non pas à penser mémoire, mais mécanismes de l’oubli. « Ce qui lui pose problème, ce n’est pas l’idée que nous puissions tous être reliés, c’est au contraire le fait de notre isolement », souligne Méheust. Bergson propose la métaphore du cône qui s’évase à l’infini pour parler de la conscience. La pointe du cône serait le lieu de l’insertion dans l’action. « C’est là que se pose la question de l’oubli, car seuls les souvenirs appropriés à l’action doivent être conservés, sinon l’action serait impossible. Et plus on élargit sa conscience en s’éloignant de la pointe du cône, plus on accède à un vaste champ psychique. C’est ce que font les voyants, les artistes, les sujets psi », poursuit le sociologue.


La noosphère de Theilhard de Chardin (1881-1955)


En tant que paléontologiste Theilhard de Chardin s’intéresse à l’évolution terrestre. En tant que prêtre, il pense que le divin se révèle dans la manifestation de l’Univers, qui ne peut être hasardeux. « De Chardin pense un processus de spiritualisation à travers l’évolution biologique. Il voit une émergence du psychisme dans la nature. Pour lui, si l’esprit n’était pas déjà présent en potentialité dans la matière, il ne pourrait émerger chez l’homme », indique Méheust. De Chardin va alors penser que l’avènement de l’humanité a fait émerger une nouvelle couche psychique. Influencé par la notion de « biosphère » de Vladimir Vernadsky – l’ensemble des êtres vivants –, il émet l’hypothèse d’une « noosphère » – soit l’ensemble des activités psychiques humaines. La noosphère serait une sorte de « cloud ». C’est une « pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines », précise De Chardin. Et en tant qu’étape dans l’émergence évolutive, la noosphère préparerait l’apparition d’un nouvel état psychique, dont nous serions les cocréateurs. « Rien dans l’univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées », souffle le penseur.


Les champs morphogénétiques de Rupert Sheldrake (1942 -)


Introduite par Alexander Gurwitsch, l’idée des champs morphogénétiques est développée par Rupert Sheldrake. Comment des cellules indifférenciées au départ savent-elles ce qu’elles doivent devenir pour former un organisme complexe ? Sheldrake pense qu’il existe des schémas organisateurs invisibles qui fonctionnent par des processus de résonance et de mémoire. « Nous pourrions dire que le champ “résonne” une forme et que la matière dans ce champ s’organise selon cette résonance morphique », explique le biologiste. Il existerait alors une multitude de niveaux d’organisation qui s’imbriqueraient les uns dans les autres, comme des poupées russes. Le champ d’une cellule serait englobé dans celui d’un organe qui, lui, serait enveloppé dans celui d’un individu, d’une famille, d’une société, d’une espèce, etc., jusqu’à l’Univers dans son ensemble. « Ce champ morphogénétique ne serait pas énergétique, mais informationnel. Par ailleurs, l’influence pourrait aller dans les deux sens : le champ organiserait la biologie et la biologie influencerait le champ », indique Renaud Évrard. Ces champs défieraient également l’espace-temps : « Je ne pense pas que la mémoire soit “stockée”. Il s’agit plutôt d’une sorte de connexion directe entre le passé, le présent et le futur, par un processus de résonance », avance Sheldrake.


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