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© JENA DELLA GROTTAGLIA
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PUBLIÉ LE 10/12/2019

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Inexploré Hors-Série n°8

Créativité - Comment révéler notre inspiration ?
Magazine » Témoignages

Chamane, un artiste total

Afin de réaliser ses nombreuses missions, le chamane, quelle que soit sa tribu, a recours à de multiples outils artistiques : chant, danse, conte, musique… Sa création en devient totale, un art au service de la passerelle des mondes.

S’approcher de la figure du chamane, ce n’est pas seulement entrer en contact avec un univers fascinant et profond où un simple homme, élu par l’invisible, a le pouvoir de se transformer en un porte-voix des dieux et des esprits de la nature. Ce n’est qu’une seule lecture parmi les multiples possibles de la définition du chamane. En effet, nous pouvons aussi « lire » l’activité de cet être « connecté » en permanence avec l’univers entier selon un autre point de vue : celui de l’art. Ainsi, le chamane devient un danseur fin et habile, capable de se laisser façonner par la puissance sinueuse de la transe rituelle ; un musicien et chanteur délicat, exercé dans l’énonciation mélodieuse des mythes ancestraux de sa propre tribu ; un enchanteur expérimenté dans l’art d’attirer ou de soumettre les esprits invisibles par le charme de la parole magique et du verbe poétique… Pas un simple artiste donc, mais un véritable « artiste total » recourant, en permanence, à une myriade infinie d’outils, afin d’infuser signification et efficacité aux rituels dont il est le « grand maître de cérémonie ».


Entrer en transe


Quiconque a eu l’occasion d’assister à un rituel chamanique authentique sait parfaitement que celui-ci possède l’aspect d’une véritable « pièce de théâtre sacrée » où les hommes et les dieux se donnent temporairement rendez-vous. Le chamane devient le protagoniste indiscutable de cette même pièce, un intermédiaire vivant entre une pléthore de puissances invisibles invoquées et les hommes de sa communauté présents ici non seulement pour « assister » au rituel, mais surtout pour solliciter de l’aide : guérir une maladie « envoyée » par des esprits de la nature, connaître les causes cachées d’un événement, poser des questions sur le futur, se libérer du danger d’une calamité imminente, impétrer la faveur des ancêtres du groupe…

S’il est vrai que la transe extatique, cet « outil » destiné à transformer le corps du chamane en un « conteneur » vivant apte à recevoir temporairement les êtres invisibles appelés, représente le « moteur » et le véritable « épicentre incandescent » de tout rite chamanique, il est aussi vrai que la liturgie utilisée – vaste ensemble de gestes codifiés, de paroles et de situations cohérentes – a pour but de permettre à ce même « moteur » de « démarrer » et de rester en mouvement pendant toute la durée du rituel. Il s’agit ici d’un véritable code partagé, permettant à la transe de se révéler et surtout de devenir « compréhensible », que ce soit pour le monde des invités invisibles ou pour son auditorium humain. C’est justement dans ce cadre que le chamane se transforme en un artiste et un véritable performer. Au-delà de ce but « communicatif », ses actes et ses paroles possèdent une forte prégnance magique, leur rôle étant véritablement de bâtir, de manière prodigieuse, un « microcosme parallèle » au monde matériel et qui doit se maintenir pendant toute la durée du rituel. C’est en effet cette réalité impalpable, comparable à une « hutte » temporaire, construite grâce à son pouvoir d’artiste, qui constitue le véritable contexte permettant aux puissances invisibles d’être attirées dans l’espace ainsi créé et d’y être gardées pendant la durée entière de la séance.


Musique et danse, les premières clés


Voilà donc le chamane en action. Nous l’écoutons jouer de son tambour. Malgré la puissance naturelle du rythme, il ne s’agit pas d’une simple mélodie d’entraînement ni d’un accompagnement, mais la véritable « colonne vertébrale » de la séance entière.

Le chamane se transforme en un artiste et un véritable performer.

Si d’un côté, la musique a pour fonction d’aider le chamane à entrer en transe, elle a aussi le rôle de créer un véritable « pont » entre le visible et l’invisible, permettant aux esprits de « glisser » vers l’espace rituel et aux hommes de faire « monter » leurs requêtes. Dans les mains du chamane, le tambour et sa robuste « voix » peuvent aussi se transformer en outils de protection créant une puissante muraille de son autour des participants, afin d’empêcher les démons aux énergies néfastes qui pourraient se trouver dans les alentours, de s’introduire furtivement dans l’espace sacré du rituel.

Ce que nous décrivons pour la musique peut s’appliquer également à ses performances en tant que danseur. La danse n’est pas non plus un simple outil ludique ou théâtral fondé sur l’improvisation. Au contraire, elle est le résultat d’un long et ardu apprentissage, transmis aux néophytes par les vieux chamanes et en même temps par les esprits eux-mêmes, durant les rêves initiatiques par exemple. Ici, aux formules canoniques codifiées par la tradition pourront alors s’ajouter des variations et des détails suggérés directement par les êtres invisibles, capables d’enrichir le répertoire du chamane et de rendre unique sa façon de jouer des instruments musicaux ou de mener la chorégraphie de ses danses. De la même manière, la danse n’est jamais assujettie à un protocole préétabli et ne possède pas toujours la même signification : il existe en effet des danses d’évocations – en vertu de leurs formes gracieuses et de leur mouvance sinueuse – capables d’attirer, voire d’ensorceler les esprits. D’autres, en revanche, ont pour but explicite d’agir en tant que véritables exorcismes : des danses fortes, violentes et coupantes où la force physique, la précision et l’attitude intérieure se mêlent, en créant un ensemble unique.


Un bal avec les esprits


Au fur et à mesure que la séance prend forme grâce à la combinaison de la musique et de la danse, le chamane bâtit autour de lui un tableau cohérent permettant aux participants de suivre et d’interpréter ses « aventures » vis-à-vis de l’univers invisible. Pour rendre encore plus clair ce dessin, le chamane musicien et danseur se transforme aussi en chanteur, poète et conteur. Pendant la séance, les sons qui sortent de sa poitrine enflammée par la transe ne sont pas seulement le condensé d’un répertoire de contes millénaires, transmis de bouche à oreille, de maître à disciple depuis le début des temps, mais ils permettent alors aux mythes qui ont fondé l’identité de son groupe de revenir à la vie. Ici le chamane est barde et enchanteur à la fois : il garde et renouvelle sans cesse la mémoire collective de sa tribu ; grâce à l’histoire mythique des lignages anciens, il confirme et réaffirme en même temps la cohésion sociale de son peuple.

Parfois, ces mêmes paroles magiques, capables de créer un lien vivant entre le présent et le passé ancestral de l’ethnie, pourront aussi avoir le pouvoir d’inviter, d’attirer les dieux au banquet sacrificiel qui a été préparé pour eux, ou encore, de façon plus prosaïque, de « trancher la gorge » sans aucune pitié des esprits malfaisants qui apportent la maladie et la mort. Dans d’autres circonstances, cette même chaîne de paroles sacrées pourra bâtir une véritable « passerelle de sons », permettant aux âmes des morts de rejoindre les lointains royaumes des défunts : des contrées écartées et cachées, atteignables uniquement après avoir parcouru un long et tortueux itinéraire où les dangers et les épreuves sont disséminés par une foule d’entités néfastes prêtes à tourmenter l’âme ou à la dévorer, sans aucun remords. Dans ce cas, grâce à son expérience de voyant et de « seigneur des deux mondes », le chamane se transforme en un guide fiable pour le défunt solitaire et dépaysé. Se servant du véhicule magique de la parole, le chamane se chargera ici d’évoquer l’âme du défunt afin de l’escorter, pas à pas, depuis sa maison jusqu’à sa destination finale. Mais la force n’est rien sans la rondeur de la beauté. Ici comme auparavant, le chamane doit être capable de « dire » en rajoutant à chaque vers énoncé son propre « savoir-faire », son propre art, son propre « style », bref sa propre « signature ».


La puissance du symbole


Artiste solitaire et hautement polyédrique, le chamane montre ses capacités aussi dans d’autres circonstances, se transformant à l’occasion en « artiste visuel ».

Ici le chamane est barde et enchanteur à la fois.

Au sein de nombreuses cultures archaïques, le chamane peut en effet agir en tant que dessinateur expert, ayant la capacité de donner forme – en l’espace de seulement quelques minutes – à la figure d’un dieu ou d’un esprit censé intervenir au cours d’un rituel. Dans ses mains, il pourra garder un simple morceau de charbon, une poignée de sable ou de poudre colorée, à disposer finement à terre pour tracer une série de lignes. Nous ne retrouverons rien qui fasse forcément référence à quelque chose de « figuratif » dans ces images reliées à la réalité intangible et à l’univers euclidien. Bien au contraire, ces figures seront formées uniquement par quelques traits agiles ou à peine esquissés. Il s’agit d’un art rapide qui est uniquement « symbole » et « allusion », mais qui pourtant a le pouvoir de se rendre instantanément intelligible soit par les divinités, soit par les personnes présentes qui, grâce à un code visuel partagé, peuvent suivre l’évolution des événements. Comme pour les autres formes d’art dont le chamane a le monopole, leur usage et signification peuvent être ambivalents.

En effet, le dessin ou la peinture peuvent servir à attirer un être invisible au sein de la séance, mais aussi se transformer en un piège dangereux où emprisonner pour ensuite détruire un esprit démoniaque. Un seul art pour un but double et parfois bien opposé. Ce que nous décrivons pour les dessins se retrouve de façon identique dans les objets éphémères qui – avec la forme de sculptures ou d’objet tridimensionnels – peuvent être utilisés au cours des séances chamaniques. Ici aussi, la matière est simple et rudimentaire : du bois, du bambou tressé, de la boue façonnée, des fragments de roche, de simples objets hétéroclites assemblés entre eux. Ici à nouveau, c’est la puissance du symbole, unie à la créativité personnelle et à la puissance vivide des visions extatiques, qui s’incarne dans la matière brute… Au centre de tout cela, le chamane, toujours. Il est non seulement le prêtre de sa tribu et le « grand maître de la transe », mais il est aussi et surtout un kaléidoscope vivant, un corps de chair magmatique en activité incessante, capable d’exhiber une énergie créative inépuisable et infinie.


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