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PUBLIÉ LE 16/11/2018
  • Julie Klotz
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré Hors-Série n°7

Histoires et lieux extraordinaires de France

LES LIVRES À LIRE

Les mystères de la cathédrale de Chartres

Louis Charpentier
Ed. Robert Laffont

Chartres

Patrick Burensteinas
Trajectoire Eds
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Chartres : un miroir alchimique

Depuis sa crypte ancrée dans la terre jusqu’à ses tours dressées vers le ciel, en passant par son labyrinthe et ses vitraux, ce monument invite symboliquement à un chemin de transformation. Conjuguant, au fil des siècles, tradition celtique, pensée chrétienne et quête alchimique, la cathédrale de Chartres est un écrin de spiritualité.

La cathédrale de Chartres n’est ni la plus grande, ni la plus haute, ni la plus ancienne de France. Pourtant, elle interpelle les visiteurs. Située sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, à 80 kilomètres au sud-ouest de Paris, en Eure-et-Loir, elle est depuis toujours un phare qui guide les pèlerins, païens comme chrétiens. Édifiée sur un site mégalithique que les Celtes et les Gaulois se sont tour à tour approprié, elle a été plusieurs fois détruite et reconstruite. On suppose que son premier bâtiment date du IVe siècle. Aujourd’hui considérée comme la cathédrale gothique la plus représentative et la mieux conservée de France, elle a pris racine sur les ruines de l’ancienne cathédrale romane – oeuvre de l’évêque Fulbert – qui a brûlé en partie à la fin du XIIe siècle. Ainsi peuton découvrir un joyau architectural combinant différents styles et traditions, modelé au fil du temps, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1979. Une histoire qui ne fait que renforcer sa superbe, sa puissance et sa singularité. La cathédrale de Chartres inspire assurément un profond souffle mystique.


La lumière alchimique



Si elle est un monument chrétien édicté selon les règles de l’art sacré, elle recèle aussi de nombreux messages de la quête alchimique, à l’intérieur comme à l’extérieur. Patrick Burensteinas, ingénieur en physique des matériaux et alchimiste, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, dont un sur Chartres (1), explique : « Sur la façade de la cathédrale, on peut découvrir un Christ à l’intérieur d’une mandorle, évoquant un seuil qui permettrait d’accéder à un autre monde. Le Christ laisse passer la lumière sans aucune résistance, pour aller du terrestre vers le céleste... » On retrouve là une caractéristique de la fameuse « pierre philosophale », si chère aux alchimistes. Cette pierre permettrait de transformer les métaux vils en métaux précieux, comme le plomb en or, mais aussi de métamorphoser la matière en lumière. Et justement, de ses fondations tournées vers la terre à son toit dressé vers le ciel, en passant par sa crypte, ses tours ou son labyrinthe, la cathédrale de Chartres invite à un voyage, de l’ombre vers la lumière.


Un fort courant tellurique



Au sous-sol, la crypte nous révèle bien des mystères et nous permet d’entrer dans les profondeurs de l’Histoire. Elle a été construite sur un tertre abritant un dolmen, sans doute encore enfoui sous la nef. « Le dolmen est situé en un lieu où le courant tellurique a sur l’homme une action spirituelle », souligne l’écrivain Louis Charpentier dans son livre référence sur Chartres (2). À cette énergie provenant de la terre se combine celle venant du ciel, selon la position des astres. Une énergie qui va remplir les pierres des murs de la cathédrale et se diffuser à travers ses vitraux pour réaliser le « Grand OEuvre ». « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose », révèle La Table d’émeraude d’Hermès Trismégiste, le texte fondateur de l’alchimie occidentale. C’est ainsi que l’on passe de « l’OEuvre au noir », le travail de l’ombre, à « l’OEuvre au blanc », permettant l’union de l’esprit et de l’âme, puis à « l’OEuvre au rouge », la rubédo, unifiant esprit, corps et âme.


La Vierge et la lumière



La Vierge noire se présente ainsi comme un doux reflet de la matière première, vierge, que l’on décompose au cours de « l’OEuvre au noir », selon Fulcanelli ( 3). L’enfant qu’elle porte serait alors le fruit de la pierre philosophale. La cathédrale de Chartres en possède deux, Notre-Dame-sous-Terre dans la crypte et Notre-Dame-du-Pilier, dans la nef. « Celle-ci a un étrange rapport avec la quête alchimique. Alors qu’elle permet de libérer les chrétiens de leurs péchés, elle nous offre l’occasion de corriger nos scories, qui nous empêchent de recevoir la lumière », souligne Patrick Burensteinas.

La cathédrale de Chartres invite à un voyage, de l’ombre vers la lumière.

Comme tous les alchimistes, ce dernier entre dans la cathédrale par le portail nord parce que la lumière y est la plus faible, pour suivre un chemin s’éclaircissant peu à peu, et invite à toucher la pierre de décharge afin de nettoyer la poussière qui encombre son esprit. Faisant ensuite le tour du choeur en suivant le chevet de la cathédrale, il découvre le zodiaque de lumière après être passé par le zodiaque de pierre. C’est ainsi qu’il passe naturellement de la matière à l’esprit. La lumière intérieure de la cathédrale de Chartes se déploie à travers ses nombreux vitraux datant du XIIe siècle. Elle détient le record de 2 500 mètres carrés de verrières ! Leurs couleurs sont fascinantes. Pour le fameux bleu de Chartres, unique en son genre, quasiment inimitable, les artisans verriers utilisaient des poudres métalliques noyées à l’intérieur du verre. Ce qui renvoie au procédé alchimique, explique Patrick Burensteinas : « Grâce au mécanisme de réfraction, la poudre d’or à l’intérieur du verre change de fréquence et produit du rouge, couleur associée symboliquement au soleil, et la poudre d’argent renvoie du bleu, couleur de la lune. Quand les deux sont associées à travers un vitrail, on a l’illusion de voir du violet, qui est la dernière couleur visible du spectre terrestre, mais aussi la première couleur du monde d’au-dessus, celle de la spiritualité. » Encore une invitation à s’élever… La cathédrale de Chartres recèle d’ailleurs l’un des vitraux les plus connus au monde, « Notre-Dame-dela- Belle-Verrière », au centre duquel apparaît Marie sur son trône céleste.


Des tours asymétriques



Faisant face à la plaine de la Beauce, deux tours, complètement différentes, tant en termes esthétiques que symboliques, surgissent de la cathédrale, créant ainsi le lien avec le ciel. Surmontée d’une girouette représentant une lune, la première témoigne d’une architecture romane datant du XIIe siècle et se réfère à la polarité féminine. La seconde, au style gothique flamboyant, achevée au XVIe siècle et dominée par un soleil, renvoie à l’énergie masculine. « Logiquement, la tour du soleil devrait être exposée au sud et celle de la lune au nord. Or, c’est l’inverse. Cette position ne relève pas d’un hasard. Elle a été déterminée volontairement en fonction du passage dans le sol des énergies telluriques, ceci par souci d’équilibre », explique l’historien Michel Deseille, qui propose lui aussi une lecture alchimique de la cathédrale de Chartres. Tout semble se compléter, se combiner et circuler comme pour aider à se transformer intérieurement, entre différents éléments et polarités. « Le soleil en est le père, la lune est sa mère, le vent l’a porté[e] dans son ventre ; la Terre est sa nourrice », lit-on encore en écho dans La Table d’émeraude.


Un labyrinthe symbolique



Situé au fond de la nef, face à l’autel, le labyrinthe de Chartres a généré de nombreuses interprétations depuis son tracé à la fin du XIIe siècle. Quand certains se réfèrent à un pèlerinage symbolique vers la Jérusalem céleste ou à un rituel pascal, d’autres évoquent encore un symbole alchimique. « Il est comme un escalier qui nous fait monter dans l’esprit. Il nous invite à un cheminement dans notre propre conscience », explique Patrick Burensteinas. Dans cette quête, le labyrinthe représente les multiples difficultés que l’on rencontre sur le chemin. Certains racontent même que celui de Chartres serait capable d’agir sur la matière et, qui sait, peut-être de modifier notre perception du réel... Pour Louis Charpentier, celui-ci n’est pas à proprement parler un labyrinthe, en ce sens qu’il est impossible de s’y égarer, car il n’existe qu’un chemin qui mène au centre. Toujours est-il que depuis des millénaires, des milliers de pèlerins s’y aventurent, tantôt pour trouver la pierre philosophale, tantôt pour s’ouvrir progressivement au Christ, ou tout simplement pour trouver harmonie et équilibre, dans une quête de transformation intérieure.


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