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PUBLIÉ LE 05/12/2019
  • Julie Klotz
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré Hors-Série n°8

Créativité - Comment révéler notre inspiration ?
Magazine » Enquêtes

Créateurs inspirés

Ces cinq génies créatifs ont marqué le XXe siècle et nous observent peut-être depuis un autre monde... Là où tout a commencé ?

Sous l’influence de son esprit guide


- Madge Gill -

Peintre médium britannique à l’oeuvre magistrale, Madge Gill (1882-1961) est l’une des figures les plus emblématiques de l’art brut et médiumnique. Par art brut, le peintre français Jean Dubuffet nommait des productions de personnes exemptes de culture artistique comme des prisonniers, des mystiques ou des révoltés et même parfois, des malades mentaux. Enfant illégitime, Madge Gill, née en 1882 à Londres, est d’abord cachée par sa mère et sa tante, puis placée dans un orphelinat à l’âge de neuf ans. Envoyée au Canada pour travailler dans une ferme, elle rentre en Grande-Bretagne à dix-neuf ans, devient infirmière, épouse son cousin dont elle a trois fils. C’est après l’accouchement de son troisième enfant, mort-né, que sa vie prend un tournant décisif. Alitée pendant plusieurs mois, elle vit des complications de santé qui lui feront perdre l’usage de son oeil gauche. Alors que sa tante l’initie à l’astrologie et au spiritisme, elle commence alors à s’adonner à la peinture. Elle aime travailler la nuit, très faiblement éclairée à la bougie, de façon quasi automatique et très rapide, dans un état que l’on pourrait qualifier de transe. Elle produit aussi des broderies incroyables et des écrits étonnants.

L’un de ses chefs-d’oeuvre est une robe, que l’on peut découvrir au sein de la Collection de l’art brut, à Lausanne en Suisse. Cette femme hypersensible et réservée refuse de vendre ses oeuvres qui appartiennent, selon elle, à son esprit guide qu’elle nomme Myrninerest (soit my inner rest, que l’on pourrait traduire par « mon plus intime » ou « mon repos intérieur »). Ses dessins vont du calicot pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres (jusqu’à 36 mètres de long !) à la carte postale en passant par des formats intermédiaires, le tout travaillé à la plume et à l’encre noire avec quelques rares écarts de couleur. Ils représentent la plupart du temps une figure féminine, plutôt chic, qui évolue dans un monde irréel à l’architecture géométrique, labyrinthique, démesurée, improbable... Il faudra attendre 1961, après sa mort, pour découvrir chez elle des centaines de dessins empilés dans des placards ou sous les lits. Une oeuvre absolument fascinante, habitée, excessive !


Quand le surréalisme interroge le réel


- André Breton -

« Je crois à la résolution future de ces deux états en apparence si contradictoires que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue qu’est la surréalité, si l’on peut ainsi dire », dit le poète André Breton (1896-1966), chef de file du mouvement surréaliste. Remarqué très tôt par son professeur de rhétorique et de philosophie, il publie ses premiers poèmes dans la revue littéraire de son collège parisien avant de commencer la classe préparatoire aux études de médecine. Affecté dans un centre de neurologie pendant la guerre, André Breton entre pour la première fois en contact avec la folie ; il refuse d’y voir seulement un déficit mental, mais plutôt une capacité de création. Accompagné par les poètes Louis Aragon et Philippe Soupault, très vite rejoints par Paul Éluard, il se relie au dadaïsme avant de créer un nouveau mouvement : le surréalisme. Celui-ci repose, selon sa propre définition, sur « la croyance à une réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve et au jeu désintéressé de la pensée ». De là naît l’écriture automatique, comme un mode de création littéraire. « Placez-vous dans l’état le plus passif ou réceptif que vous pourrez... Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas vous retenir et ne pas être tenté de vous relire », explique-t-il dans son Manifeste du surréalisme, paru en 1924.

C’est ainsi qu’émergent des pépites : « La beauté sera convulsive ou ne sera pas », « Lâchez tout et partez sur les routes »... André Breton revendique le droit à l’imagination, plaide pour le merveilleux, l’inspiration, l’enfance et le hasard objectif. Il cherche à donner du sens aux coïncidences troublantes. « Le hasard fait l’objet des préoccupations les plus constantes du surréalisme. La méditation sur le hasard a commandé, sur le plan plastique, la plus grande partie de l’activité de Marcel Duchamp, Hans Arp... J’ai consacré moi-même trois ouvrages à l’élucidation de certains phénomènes de hasard (Nadja, Les Vases communicants et L’Amour fou). Le hasard, ai-je dit, demeure le voile à soulever et j’ai avancé qu’il pourrait être la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient humain », confiera-t-il à un journal en 1946. Plus qu’un mouvement artistique touchant à la fois des poètes, des peintres et sculpteurs (Salvador Dali, Man Ray, Joan Miro, Max Ernst...), ou encore des cinéastes (Luis Buñuel, Jean Cocteau...), le surréalisme interroge le réel pour mieux changer le monde.


Mélodies surnaturelles


- Georges Ivanovitch Gurdjieff -

Georges Ivanovitch Gurdjieff est à la fois un mystique, un philosophe, un professeur spirituel, mais aussi un compositeur influent au début du XXe siècle. Le personnage est également très controversé et nul ne saurait dire si l’histoire qu’il raconte dans son livre Rencontre avec des hommes remarquables est tout à fait exacte. Reste qu’il a été au coeur d’une intense activité artistique et intellectuelle dans les années 1920 en France. Né entre 1866 et 1877 en Arménie, alors dans l’empire russe, Gurdjieff dit avoir été bercé par les légendes contées par son père, qui était barde. Destiné à la prêtrise orthodoxe, il serait entré au séminaire avant de tout lâcher pour s’intéresser à l’occultisme : astrologie, télépathie, spiritisme, divination, possession démoniaque... En quête de vestiges archéologiques et de sociétés secrètes, il aurait beaucoup voyagé en Asie centrale, au Moyen-Orient, au Tibet ou encore en Inde. C’est en 1897, en Afghanistan, qu’il serait entré en contact avec la secte Sarmouni, branche éclairée du soufisme, lui permettant de découvrir l’ennéagramme, une figure ésotérique censée décrire la psyché humaine à travers neuf types de comportements. Même si la méthode est mentionnée par la Milviludes dans sa liste de pratiques à risque de dérives sectaires, elle continue à être largement diffusée. Grâce à ses nombreux voyages, Gurdjieff, le musicien, trouve l’inspiration. Si ses connaissances techniques sont limitées, il semble bénéficier d’une mémoire incroyable.

Fidèle à son désir profond de marier l’Orient et l’Occident dans toute son oeuvre, Gurdjieff choisit le piano pour interpréter ses mélodies. Son répertoire passe des morceaux inspirés du folklore à des chants pour derviches tourneurs ou encore à des hymnes religieux. C’est ainsi qu’il va fasciner et rassembler une communauté cosmopolite en créant l’Institut pour le développement harmonique de l’homme, au Prieuré d’Avon, au coeur de la forêt de Fontainebleau. Entre 1925 et 1927, il y compose avec son élève Thomas de Hartmann, pianiste et compositeur russe, ancien protégé du tsar Nicolas II, pas moins de 300 pièces de musique ! Après sa mort en 1949, de nombreux groupes Gurdjieff continuent à se former autour de la Quatrième voie, une méthode qu’il a développée pour accéder à un état supérieur de conscience. Son oeuvre inspirera des musiciens (Keith Jarret), des cinéastes (Michel Polac, Alejandro Jodorowsky, Peter Brook), des peintres (Claude Lagoutte) et quantité d’écrivains dont certains ont été ses élèves (Louis Pauwels, Jean-François Revel, Pierre Schaeffer...). Alors, Gurdjieff était-il un éveilleur de conscience, un génie, un dangereux gourou, un escroc mythomane ou bien un peu tout cela à la fois ? Si certains ont définitivement tranché, d’autres s’interrogent encore.


Des maths au divin


- Srinivasa Ramanujan -

Génial mathématicien indien, Srinivasa Ramanujan (1887-1920) a créé plusieurs milliers de formules mathématiques qui se sont pratiquement toutes révélées exactes, mais dont certaines ne purent être démontrées qu’après 1980. Stupéfié par leur originalité, le mathématicien anglais Godfrey Harold Hardy a déclaré qu’« un seul coup d’oeil suffisait à se rendre compte qu’elles ne pouvaient être pensées que par un mathématicien de tout premier rang. Elles devaient être vraies, car si elles avaient été fausses, personne n’aurait eu assez d’imagination pour les inventer » ! Élevé dans le Tamil Nadu et issu d’une famille modeste, Srinivasa Ramanujan se révèle un élève particulièrement doué dès le primaire. Sa mère le plonge dans la tradition brahmane et lui fait découvrir les puranas, des textes sanskrits incluant des notions de cosmologie, de cosmogonie, de médecine, d’astronomie ou encore de philosophie. Dès l’âge de onze ans, il se passionne pour les mathématiques et assimile rapidement les livres qui lui passent sous la main. À dix-sept ans, il est diplômé de la Town Higher Secondary School et reçoit le prix K. Ranganatha Rao pour les mathématiques. Mais négligeant les autres disciplines, il finit par perdre sa bourse et quitte le cursus traditionnel. C’est en publiant plusieurs articles dans des journaux mathématiques qu’il commence à se faire remarquer. Conscient que ses travaux sont plus avancés que ceux de son entourage académique en Inde, il décide alors de se tourner vers les savants occidentaux.

Godfrey Harold Hardy reconnaît son génie et l’invite à le rejoindre en Angleterre pour travailler ensemble auprès d’un autre mathématicien de renom, John Littlewood. Mais c’est un choc. Alors que Hardy est un fervent partisan d’une approche rigoureuse des démonstrations mathématiques, Ramanujan se repose sur son instinct et ses intuitions fulgurantes. Selon ses biographes, sa piété aurait même joué un rôle essentiel dans son travail : « Une équation pour moi n’a aucune signification, à moins qu’elle ne représente une pensée de Dieu. » Il aurait attribué sa capacité de réflexion à sa déesse familiale, Namagiri Thavar, comptant sur elle pour l’inspirer. Ce mystique végétarien, pourtant très rationnel, aurait également reçu la vision de rouleaux de formules mathématiques. En 1918, il est élu Fellow of the Royal Society pour ses recherches sur les fonctions et la théorie des nombres, devenant ainsi le second Indien à y être admis. À la santé fragile, il mourra des suites d’une maladie à l’âge de 32 ans. Son travail continue à fasciner et à être étudié.


Toucher au coeur


- Christiane Singer -

C’est avant tout d’amour dont il s’agit dans l’oeuvre de l’écrivaine Christiane Singer (1943-2007). D’origine austro- hongroise, elle grandit sur les bords de la Méditerranée. Élève du conservatoire d’art dramatique de Marseille, elle poursuit ses études à Aix-en-Provence où elle obtient un doctorat en lettres modernes, puis enseigne à l’université de Bâle et de Fribourg en Suisse. En 1968, elle rencontre le comte Georg von Thurn-Valsassina, qui deviendra son mari et avec qui elle s’installera, quelques années plus tard, dans le château familial médiéval de Rastenberg, en Autriche, non loin de Vienne. C’est après la naissance de son premier fils qu’elle arrête l’enseignement pour se consacrer à l’écriture. Toute son oeuvre est profondément empreinte de spiritualité. On pourrait même la qualifier « d’habitée ». De sensibilité chrétienne, Christiane Singer a suivi l’enseignement de Karlfried Graf Dürckheim, docteur en philosophie et en psychologie, disciple de Jung, qui s’est également initié au bouddhisme zen. Il fut pour elle une grande source d’inspiration. C’est ainsi qu’elle organise dans son château des stages de développement personnel mêlant marche, méditation et tai-chi. À travers les thématiques des sens, de la chair, du mariage, de la traversée des âges ou encore du soin du vivant, elle écrit avec coeur une vingtaine d’ouvrages qui touchent directement l’âme du lecteur. Elle gagne le prix des libraires en 1978 pour La mort viennoise. Le prix Camus récompense Histoire d’âme en 1988, formidable récit initiatique qui évoque la difficulté et le bonheur d’être. La divine tragédie, sorti en 2006, est salué par la critique ; le récit est émaillé d’aphorismes qui cristallisent sa conception subtile du monde et semblent ouvrir une porte vers la vérité.

À travers la douloureuse épreuve du cancer qui lui ôtera la vie à 65 ans, Christiane Singer écrit enfin un profond hymne à la vie, Derniers fragments d’un long voyage. Un livre bouleversant, empreint d’amour, de lâcher-prise et d’acceptation, digne d’une grande mystique : « Toute existence est singulière ; celle que je vis – et qui peut-être se prolongera – est une vraie vie pleine à ras bord d’amour et d’amitié, de rencontres et de ferveur, d’engagements pour le vivant et de folie. Les épreuves y ont leur place comme tout le reste et je reçois sans marchander celle qui maintenant vient à ma rencontre. » À ce propos, son amie psychologue Marie de Hennezel, confiera : « Pour moi, c’est le livre d’un maître. Il a la même qualité et la même portée pour notre monde que le journal d’Etty Hillesum. »


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