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PUBLIÉ LE 09/07/2019

A RETROUVER DANS

Inexploré n°43

Avons-nous une destinée ?
Les mystères de nos chemins de vie

LE LIVRE À LIRE

Le Vin & le Sacré

Evelyne Malnic
Éditions Féret
Magazine » Enquêtes

Divin breuvage

N'avez-vous jamais plongé le regard dans les douces fibres liquides rubis ou couleur paille d’un verre de vin ? N’êtes-vous jamais entrés dans sa matière fluide, là où les molécules aromatiques de cette noble boisson gardent jalousement leurs secrets sacrés ?

Accompagnant depuis l’aube des temps l’évolution de la civilisation humaine, le vin a toujours été l’objet d’une symbolique dense, transformant ce produit de la fermentation du raisin en une véritable substance chargée d’une valeur sacrée. Sa spontanéité à procurer l’ivresse a été perçue comme la clé capable de conduire l’esprit humain de manière prodigieuse, vers l’expérience de l’extase divine, ainsi que de lui permettre de franchir aisément le seuil de la dimension humaine pour se plonger entièrement dans la transcendance. Grâce au pouvoir enivrant du vin, les hommes et les dieux peuvent se réunir temporairement et partager la même expérience mystique d’unité avec le cosmos à la béatitude profonde. Même si les plus anciens témoignages sur l’origine de la vinification nous ramènent à la région du Caucase et au VIe millénaire, c’est dans l’Égypte ancienne que nous trouvons les premières traces véritables d’une connexion directe entre le vin et l’univers du divin. De ce fait, la splendide tombe de Nakht dans la nécropole de Thèbes, avec ses riches peintures qui illustrent les différentes phases des vendanges et de la vinification, témoigne non seulement du rôle important joué par le vin dans l’alimentation de l’époque, mais aussi de la valeur religieuse donnée à cette boisson : celle de précieuse offrande sacrée, destinée à accompagner les âmes des défunts de haut rang dans leur voyage dans l’au-delà.


Le dieu (du) vin


Après avoir ouvert les portes sur le lien direct existant, dans le monde ancien, entre le vin et l’immortalité, il nous suffit d’accomplir un petit pas vers les côtes de la mer Égée pour retrouver cette même connexion. C’est en effet dans la Grèce antique que le rouge vin devient le synonyme direct de la condition de vie propre des dieux ; une dimension que les humains mortels ont perdue, mais qu’ils peuvent aisément retrouver grâce à la consommation cérémonielle de cette boisson enchantée. C’est en Grèce que nous rencontrons la figure de Dionysos : l’enfant de Sémélé et de Zeus qui, dans la mythologie, est la personnification des pouvoirs invisibles de la vie et de la nature ainsi que des mystères insaisissables de la terre, de la végétation et du monde sauvage. Selon le mythe, Dionysos, encore enfant, vivait sous la protection du satyre Silène dans une grotte habitée par des nymphes. Un jour chaud d’été, voyant des plantes sauvages particulièrement appétissantes, Dionysos commença à en cueillir les fruits succulents et à les écraser afin d’en obtenir une boisson sucrée et rafraîchissante. Il lui suffit d’en avaler une seule gorgée pour sentir que son corps fatigué et lourd est soudainement parcouru d’un élan vital fort et inconnu. À Dionysos invite donc les nymphes et les autres êtres sauvages de la forêt à goûter la boisson prodigieuse qu’il vient de découvrir. Une fois celle-ci savourée, tous les êtres présents sont saisis par une ébriété et une excitation incontrôlables : incapables de se retenir, ils commencent alors à courir et à danser sans cesse, chantant et criant, ravis par le pouvoir de l’extase. Pendant que les bruits de ce festin se répercutent dans les vallées et parmi les arbres du bois, une partie de la boisson qui, entre-temps, a reposé dans des récipients, continue à se transformer seule, comme s’il s’agissait d’une créature vivante et indomptable.

C’est grâce à cette métamorphose, due au simple passage du temps, que Dionysos découvre la fermentation du moût du raisin : la première mythique fermentation qui a la capacité d’infuser à la boisson récemment née encore plus de force et de pouvoir ensorcelant, en la transformant en véritable vin. De la sombre grotte des nymphes, Dionysos et son précepteur Silène décident de transmettre aux hommes les connaissances divines reliées au vin et à ses pouvoirs sacrés. Parcourant les routes du monde sur un chariot triomphant décoré de grappes de vignes et tiré par des tigres, Dionysos se rend donc parmi les différents peuples, leur apprenant l’art de la vinification et, surtout, leur enseignant les savoirs ésotériques que seule l’ébriété divine, accordée par le vin, est capable de desceller. Ce mythe, qui de façon extrêmement directe relie le pouvoir d’ivresse du vin à la condition d’existence divine, fonde la signification profonde des rituels mystériques connectés à la figure mythique de Dionysos. Dans ce contexte, l’apprentissage des connaissances occultes au caractère initiatique, uni à la consommation culturelle du vin, à la pratique orgiastique ritualisée, à la violence, à la danse et à l’extase avait pour but celui de permettre la libération cathartique des puissances spirituelles profondes des adeptes et leur garantir l’immortalité divine dans l’au-delà.

Le vin et la chrétienté


Le lien entre vin, vie et immortalité n’est pas un sujet uniquement relié à l’ancien monde païen préchrétien. Pour retrouver en effet une série de parallèles surprenants, mises à part les références à cette boisson sacrée que nous retrouvons dans le soufisme – où le vin est souvent associé à l’expérience ineffable du divin et de l’exaltation qui en découle – ou dans les religions indiennes, surtout en relation au dieu Shiva – le dieu sombre, sauvage et tout puissant qui, en résumant plusieurs aspects du Dionysos méditerranéen, est associé à l’extase divine et à l’enivrement mystique – il nous faut tourner le regard vers la complexe et profonde symbolique de la vigne et du vin dans la religion chrétienne.

Le premier miracle fait par le Christ consiste en la prodigieuse transformation de l’eau en vin.

Le vin, grâce à l’héritage culturel juif – qui attribuait l’introduction de la vigne à Noé et qui considérait le vin comme le symbole direct de la joie et de la sagesse divines – est richement célébré dans les évangiles en tant que boisson de vie. Le vin fait son apparition au moment des célèbres noces de Cana. Le premier miracle fait par le Christ consiste en la prodigieuse transformation de l’eau en vin, afin de permettre au maître d’hôtel du banquet nuptial, mentionné dans l’Évangile, arrivé au bout des réserves, d’en servir en grande quantité et d’excellente qualité aux hôtes.

L’image du vin, avec beaucoup plus de profondeur, fait à nouveau son apparition dans les instants et les épisodes mystiques qui précédent la mort du Christ, c’est-à-dire durant la « dernière cène » : le dernier dîner du Christ avec les apôtres, qui a lieu la veille de la terrible expérience du Calvaire et de la mort sur la croix. C’est en effet pendant ce repas extrême que le Christ instaure le sacrement de l’Eucharistie, fondé sur la transmutation du pain et du vin, représentant respectivement son Corps et son Sang. Comme le rappelle l’Évangile de Matthieu (26:26-29) :

« Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit et, le donnant aux disciples, il dit : “Prenez, mangez : ceci est mon corps.” Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : “Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés.” »

Ici, le vin n’est plus seulement le synonyme de la vie, celle simplement naturelle et matérielle, mais de la véritable Vie, la vie surnaturelle et éternelle : celle à laquelle il est possible d’accéder uniquement en se nourrissant du vin et du sang du Christ, authentique boisson spirituelle offerte pour restaurer l’alliance entre Dieu et les hommes ainsi que pour la salvation de ces derniers.

Ce rapprochement direct entre le vin et le sang du Christ n’est pas ici une simple coïncidence. Il se fonde en réalité sur une symbolique bien plus vaste qui a pour base l’identification de Jésus avec la plante même de la vigne. Le vin peut en effet se transformer en sang car le Christ est lui-même une vigne ; un vignoble vivant et divin car, comme le signale directement l’évangile suivant les paroles de Jésus (Jean, 15:1-4) :

« Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage (…). Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. »

En tant que vigne, le Christ est le pont vivant reliant l’homme à Dieu par l’intermédiation du vin/sang qui, comme une « sève spirituelle », coule dans les veines de ses fidèles en les vivifiant et en les divinisant.

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