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PUBLIÉ LE 03/10/2017

A RETROUVER DANS

Inexploré n°32

Coopérer, en route vers demain
Magazine » Entretiens

Donner du sens
aux révolutions
qui s'annoncent

Nous sommes à la veille d’un véritable changement de civilisation, qui ne manque pas d’inquiéter. Pourtant, il nous appartient de ne pas se laisser aliéner par ces bouleversements sociétaux et technologiques, mais d’en tirer le meilleur
pour nous réconcilier avec notre nature. Rencontre avec Jean Staune.

Le prisme par lequel nous regardons la société conditionne logiquement notre manière de voir le monde, et surtout le monde de demain ! Philosophe des sciences et essayiste, Jean Staune est diplômé en paléontologie, mathématiques, gestion, sciences politiques et économiques. De sa mère, fille de deux élèves d’Antoine Bourdelle, lui-même élève de Rodin, il a gardé une soif de culture et de connaissances. De son père, un Letton devenu prêtre orthodoxe, il a gardé cette quête qui l’amène à vouloir trouver du sens dans chacune de ses actions. Ancien collaborateur de l’école polytechnique de Lausanne, également secrétaire général de l’Université interdisciplinaire de Paris, il est aujourd’hui chargé de cours à HEC, et consultant en management auprès des entreprises. Selon Jean Staune, notre époque est aujourd’hui marquée par cinq révolutions qui vont bouleverser notre futur. Depuis près de vingt ans, il aide ainsi les dirigeants à saisir les enjeux sociétaux, afin des les inviter, à sa manière, au changement. Pour bien comprendre l’expert, il faut savoir élargir son propre modèle de connaissances, et parfois apprendre à naviguer entre les mondes...


Ce matin, je suis tombé sur une phrase tirée de Matrix, quand Morpheus dit à Neo : « Tu es là parce que tu as une certitude. Une certitude que tu n’expliques pas mais qui t’habite. Une certitude que tu as ressentie toute ta vie : tu sais que le monde ne tourne pas rond, tu ne sais pas pourquoi mais tu le sais ; comme une écharde plantée dans ton esprit, qui te rend fou. C’est cette écharde qui t’a menée jusqu’à moi. » Je ne dirais pas que je suis venu jusqu’à vous en pensant à Morpheus, mais j’ai l’impression que l’époque se prête à une prise de conscience comme celle-là. Quel est votre regard ?

Dans les très rares changements de civilisation qui se sont produits par le passé, on observe ce genre de sentiments, comme lors de la révolution industrielle, où nous sommes passés d’une société à dominante agraire et artisanale à une société commerciale et industrielle. Quand on pense à Matrix, on pense également à des systèmes de contrôle. L’Inquisition en fait partie : c’est une réaction à un changement de vision du monde qu’une élite ne comprend pas. Les gens qui ont condamné Galilée étaient des gens extrêmement brillants, qui parlaient toutes les langues possibles de leur époque, ce n’étaient pas du tout des brutes incultes, mais ils étaient coincés dans une certaine vision. Et quand le monde change radicalement, ce type de réaction peut se produire : l’élite se recroqueville sur elle-même avec le souhait de tout contrôler, parce qu’elle a peur de l’inconnu ! De l’autre côté, des gens se sentent mal à l’aise dans cette vie-là, parce qu’un autre monde leur paraît à portée de la main. Notre société actuelle, c’est un peu ça ! Les élites gèrent de façon déterministe un monde qui ne l’est plus...


Peut-on décrypter cette révolution ?

Nous vivons désormais dans un monde complexe, décrit par la théorie du chaos : plus il y a d’interactions entre les différents corps d’une société, plus le déterminisme est obsolète. C’est une révolution qui surprend beaucoup nos dirigeants, qui n’arrivent pas à comprendre que, dans ce contexte, l’idée d’avoir un programme politique est devenue absurde ! Si on peut avoir des valeurs, on ne peut pas maîtriser la complexité du monde qui émerge... La conséquence directe, c’est un désenchantement du politique et, du coup, une montée des extrêmes. Par ailleurs, il existe une révolution économique puisque aujourd’hui on gagne plus d’argent avec l’intelligence et le savoir qu’avec la matière. Il existe aussi, dans le monde de l’entreprise, une révolution managériale, qui s’appuie sur l’idée de passer d’une gestion « superman » au sommet d’une pyramide à une entreprise en réseau, gérée par un chef d’orchestre qui encourage la créativité des gens au lieu d’être simplement leur boss. Il y a également une révolution sociologique profonde, portée par les créatifs culturels [voir notre dossier p. 62], qui montrent, ce que vous évoquiez au début de l’entretien, une insatisfaction des gens dans le monde actuel. Ce sont généralement des gens qui rejettent le système « ancien » – l’idée du « c’était mieux avant » , qui débouche sur le fondamentalisme – mais qui rejettent également le « tout progrès » – qui annoncerait un avenir radieux pour l’humanité, mais un avenir matérialiste dénué de sens. S’ajoutent aussi des révolutions technologiques et conceptuelles. Tout cela est en train de reformater totalement notre société : la façon dont nous nous comportons, la façon dont nous travaillons, la façon dont nous consommons... C’est ce changement de civilisation, comparable au passage du Moyen Âge à la modernité, dont il est question actuellement.


Les élites gèrent de façon déterministe un monde qui ne l'est plus

Comment la science est-elle impactée par ce changement de civilisation ?

La science est touchée par deux révolutions. Technologique, d’une part, grâce aux résultats concrets de certaines disciplines qui permettent des avancées fulgurantes, nous le voyons tous les jours, et une révolution conceptuelle d’autre part. La précédente consistait à passer d’une planète qui vivait au centre de l’univers, à un monde copernicien où la Terre devenait une planète de banlieue avec une étoile de banlieue. Désormais, on passe de cette vision-là à un monde où la réalité ultime – pour reprendre Matrix – n’est pas le monde où nous sommes, mais une autre réalité, bien plus grande, ce que le physicien Bernard d’Espagnat a appelé le réel voilé. Quelque chose qui est au-delà de l’espace, du temps et de la matière... C’est une révolution gigantesque pour la science ! C’est aussi l’idée que l’univers est peut-être porteur de sens.


Pourtant, le monde n’a pas encore intégré cette nouvelle donne conceptuelle... À votre avis, comment va-t-il évoluer ?

On ne peut pas le prédire... Mais on peut l’imaginer, à la maniàre de ce que j’appelle la prospective Jurassic Park. Dans le livre, un théoricien du chaos arrive et dit au directeur du parc : « Ton parc va s’effondrer. Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais il va s’effondrer... » La première réaction du directeur est de lui répondre : « Tu prétends cela sans me donner plus de précisions, alors qu’il n’y a pas un pet de dinosaure qui échappe à mes supercapteurs infrarouges ! » Et vous souvenez-vous de ce qu’il se passe ? L’effet papillon ! Un petit évènement de rien du tout va amener un système naturellement instable à un changement brutal d’équilibre, en l’occurrence ici l’effondrement des barrières du Jurassic Park, lâchant les dinosaures en liberté. C’est ce qu’on appelle une « bifurcation ». Dans notre société, il existe un certain nombre d’éléments et de facteurs qui annoncent cette transformation, pour le meilleur ou pour le pire.


Pour le meilleur ou pour le pire... c’est-à-dire ?

L’intelligence artificielle, la robotique, les imprimantes 3D, les objets connectés ou les puces RFID vont remettre en cause la question même des droits de l’homme. C’est une certitude. Mais la question, c’est quand, et comment ? Juste un exemple : j’ai appris hier que le premier restaurant composant des plats depuis une imprimante 3D a ouvert . Londres ! En fonction de la matière première disponible dans ses cartouches, on peut imprimer une pizza ou un burger... Imaginez, vous allez faire un jogging, vous appuyez sur un bouton, et pendant ce temps-là, l’ordinateur se charge d’imprimer un repas pour l’heure de votre retour. C’est terrible. Et pourtant remarquable... Car cette même technologie permet des avancées médicales exceptionnelles : une oreille a été imprimée en 3D en février dernier, des vertèbres cervicales ont aussi été implantées sur un être humain en mars.


C’est notre définition du vivant qui est en jeu...

Exactement ! C’est un vrai problème. Ces révolutions technologiques actuelles sont à la fois formidables et redoutables. Pierre Giorgini [ndlr : ingénieur en numérique et recteur de l’université catholique de Lille] a écrit un livre où il explique que demain, par exemple, on recevra un e-mail de notre assurance nous disant : « Monsieur, étant donné vos recherches sur Internet, étant donné ce que vous avez posté sur Facebook, étant donné vos réservations de train, nous déduisons que vous allez actuellement partir faire du ski. Nous vous avertissons qu’étant donné votre surcharge pondérale, cette activité est très dangereuse pour vous et n’est pas raisonnable. Donc nous vous conseillons d’y renoncer sous peine d’une surtaxe de 35 % de votre assurance. » C’est malheureusement aussi ça, le monde de demain !


Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer...

Il faut y réfléchir ! C’est un monde qui rejoint Matrix : rien de ce que vous faites n’échappe au système. C’est pourquoi la notion des droits de l’homme risque de changer radicalement à l’avenir. Avoir le droit à la déconnexion d’Internet, le droit à l’oubli, cela va devenir indispensable !


Malgré cela, existe-t-il des perspectives rassurantes ?

Une chose vraiment rassurante, c’est que personne ne pourra contrôler le système ! Il existera donc des espaces de liberté, et des malins, un peu comme les gens de chez Morpheus, navigueront à l’intérieur du système, dans les soubassements des réseaux informatiques, pour y échapper. L’autre bonne nouvelle, c’est que ces révolutions permettent à chacun de se les approprier. Par exemple, au Sierra Leone, un enfant de 15 ans, Kelvin Doe, a électrifié son village avec des déchets métalliques récupérés dans les poubelles. Il a bâti, toujours avec ces déchets, une station de radio pour porter la voix de son village et a été invité au Massachusetts Institute of Technology pour expliquer comment il avait fait. C’est incroyable ! Pensez aussi à la fameuse Chido Govera. Un industriel, Gunter Pauli, l’a aidée à faire le premier café consigné au monde, c’est-à-dire que le marc est recyclé en terreau à champignons. Depuis, cette femme, orpheline à l’âge de 7 ans, parcourt le monde pour expliquer sa technique. Demain, des tas de gens vont échapper à leur condition parce qu’ils ont un don particulier qui peut se révéler grâce à ce nouveau monde.


Le jour où vous ne verrez plus d’éboueurs dans les rues, nous serons dans le monde de demain.

Avez-vous en tête d’autres exemples écologiques inspirants ?

La vraie écologie n’est pas de polluer moins, car avec cette idée, nous continuerons toujours de polluer... Il faut apprendre, à l’image de la nature, à dépolluer ! C’est ce que propose William McDonough, spécialiste de l’architecture durable, qui fabrique des usines desquelles l’eau qui sort est plus propre que la rivière qui y rentre. Il a aussi réalisé une usine Ford, dans le Michigan, avec le plus grand toit vert du monde, un toit vivant qui, à l’image d’un aspirateur géant, aspire les particules fines et dépollue l’air de la ville. Bientôt, des voitures seront même capables, grâce à certains filtres, de dépolluer l’air autour d’elles. Et quand on demande à cet expert : « Comment pouvez-vous collaborer avec la grande industrie ? », McDonough répond : « Mais comment pouvez-vous ne pas collaborer avec eux ? C’est le seul réel moyen de changer le monde ! » Comme il le mentionne également, chaque maison devrait être comme un arbre et chaque ville comme une forêt, en s’adaptant à son environnement. C’est vrai, pourquoi construire les mêmes bâtiments à Tokyo, à Marrakech ou à Oslo ? Il faut suivre les lois de la nature. Dans des climats différents, il devrait y avoir des systèmes complètement différents. Par exemple, à l’intérieur des bâtiments, à Marrakech, il faudrait des lacs pour faire circuler l’air sur de l’eau froide afin d’éviter une grande partie de la climatisation. Mais le plus grand secret de la nature tient en une phrase : elle n’a pas de poubelle. Tout se recycle ! McDonough dit ainsi : « Le jour où vous ne verrez plus d’éboueurs dans les rues, nous serons dans le monde de demain. » Pourquoi ? Parce qu’un escargot n’est pas pay. pour manger des feuilles mortes. Il est ravi de les trouver, c’est sa subsistance. Tout déchet doit être une ressource et même si ça parait aujourd’hui hypothétique, je suis certain qu’un jour ce sera possible ! Et on trouvera alors le xxe siècle plutôt... idiot !


Dans un monde si chahuté, et pour reprendre le titre de votre livre best-seller, peut-on trouver le sens de notre existence ?

Heureusement [Rires.] ! Quel est le sens de la vie dans Jonathan Livingston le goéland ? Quand celui-ci, comme un bodhisattva, veut retourner sur terre pour éduquer les autres goélands, un de ses disciples lui dit : « Ce n’est pas la peine, les goélands sont nuls : ils se battent pour une misérable tête de poisson, ou pour le pouvoir au sein du clan. Et puis, ils savent à peine marcher, ils sont tout patauds ! » Sauf que le goéland n’a pas été créé pour marcher, mais pour voler ! « Un goéland qui prend librement son essor vers le ciel, c’est la plus belle de toutes les créatures. Voilà ce que nous pouvons faire : faire comprendre à ceux qui veulent apprendre ce pour quoi ils sont faits » , lui répond le goéland. Ce qu’il veut dire, c’est que la plupart du temps, les hommes sont égoïstes, ils se battent pour le pouvoir ou la richesse, mais l’humain n’est pas fait pour cela ! Il est fait pour acquérir une dimension spirituelle, celle de s’élever vers son créateur, vers ses origines, afin de comprendre sa véritable dimension ! C’est la chose la plus belle qui soit. Dieu veut être aimé par des êtres libres, voilà pourquoi, à mon avis, il a créé le monde. Voilà pourquoi il nous a créés... Le sens de notre existence, c’est donc de devenir Dieu à notre tour, à une toute autre altitude !


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