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PUBLIÉ LE 18/09/2019
  • illustration de Matthieu Stricot Matthieu Stricot
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Magazine » Air du temps

À l'école, la pleine présence vaut mieux que les grands discours

Avec le déploiement du programme Peace, depuis fin 2014, la pleine présence essaime dans les établissements scolaires de plusieurs pays francophones. À ce jour, plus de 10 000 élèves en ont bénéficié. Se recentrer sur le souffle et le corps, savoir prendre le temps, tisser du sens... Les pratiques méditatives permettent l'épanouissement intellectuel et émotionnel des enfants. Des outils précieux pour développer les compétences transversales sur lesquelles insiste le projet de l'Éducation nationale.

De nombreux enseignants sont présents dans la salle, à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), pour la conférence de l’Association méditation dans l’enseignement (AME). Ils observent avec attention Élisabeth Couzon, qui inspire et expire, gonflant et dégonflant la balle de respiration avec ses mains. C’est avec cette balle extensible, composée de plusieurs arêtes reliées entre elles, que les enfants apprennent à respirer selon des rythmes qui permettent de s’apaiser ou de se concentrer, dans le cadre du programme Peace (1). La formatrice et instructrice s’applique à développer ce programme laïque de méditation de pleine conscience auprès des jeunes.

Créé il y a quatre ans, Peace s’étale sur dix semaines, à raison d’un quart d'heure, deux fois par semaine. « On commence par le souffle et le corps les quinze premiers jours », explique l’instructrice MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction ou « Réduction du stress basée sur la pleine conscience »). À l’aide de la balle, les jeunes apprennent à respirer selon des rythmes qui permettent de s’apaiser ou de se concentrer. La troisième semaine, ils travaillent l’ancrage et la verticalité avec des méditations sur l’arbre. La concentration et l’attention sont abordés la quatrième semaine, au son des clochettes ou en écoutant les bruits environnants. La cinquième semaine est consacrée aux émotions, afin de s’attaquer au stress la semaine suivante. « La septième, on aborde la confiance en soi : il vaut mieux se focaliser sur ses qualités plutôt que de s’acharner sur ses défauts. Ce qui permet d’aborder, ensuite, l’écoute, la bienveillance et l’altruisme. Et on termine par la capacité à transmettre », précise Élisabeth Couzon.


La respiration du petit écureuil



Si les thèmes sont les mêmes de la maternelle au supérieur, la méthode pédagogique utilisée varie. « Avec les plus jeunes, on raconte, par exemple, l’histoire du petit écureuil : on va regarder comment il respire, il va sentir son ventre, son corps », précise l'instructrice MBSR. Dans les établissements ayant expérimenté la méthode, les effets sont notables. « On note des effets positifs sur les qualités d’attention et de concentration, une réduction de l’impulsivité, une capacité à repérer ses émotions, les nommer, savoir les accueillir et les laisser glisser sans arriver à des comportements compulsifs », explique Élisabeth Couzon.

Sa collègue Patricia Pinna met en place le programme, depuis deux ans, au collège de Pont-Rousseau, à Rezé (Loire-Atlantique). L’année dernière, toutes les classes de sixième, soit 152 élèves, l’ont pratiqué. Douze enseignants sont pleinement engagés dans la démarche, auxquels il faut ajouter d’autres enseignants volontaires.
Lancer un tel programme n’a pas été sans difficulté. « La première inquiétude était liée au temps pris sur le programme de progression pédagogique ». Aussi, les résultats sont différents d’une section à une autre. Un programme de deux fois quinze minutes a ses limites. « Pour certains profils plus sensibles, il y aurait besoin d’un accompagnement plus approfondi », fait remarquer l'instructrice.


« La pleine présence, du pas à pas »



Mais notant des résultats positifs, le collège de Pont-Rousseau souhaite continuer l’expérience l’année prochaine. « Je n’imaginais pas les différents effets positifs que le programme pouvait avoir. Le programme Peace a essaimé chez les enseignants, qui en profitent à titre personnel aussi bien que professionnel », reconnaît le principal, Vincent Payen. Ça demande du temps et un investissement financier mais avec un vrai retour dessus ». À tel point que d’autres chefs d’établissement intéressés le contactent pour appliquer le programme chez eux.

« L’idée, c’est que les enseignants s’imprègnent de l’outil pour être libres de l’utiliser à tout moment, précise Patricia Pinna. On continue d’alimenter les élèves de cinquième avec des professeurs formés. On espère ensuite qu’ils porteront la parole en quatrième et en troisième ».
L’instructrice ne souhaite toutefois pas vanter le programme Peace comme une solution miracle : « On ne dit pas qu’on a des enfants présents, attentifs et gérant bien leurs émotions en seulement dix semaines. Par contre, on observe des prises de regards. La pleine présence, c’est du pas à pas », tempère-t-elle.


Méditer pour créer, coopérer, dialoguer



« L’éducation du futur sera beaucoup plus ouverte à l’intuition et à la pensée sensible », abonde Florent Pasquier, qui forme les futurs professeurs en master éducation et enseignement à La Sorbonne. « Le souffle, la conscience du souffle et la répartition du souffle sont des méthodes dont l’école peut s’emparer au moment de la récréation ou de la pause méridienne, avant de commencer les séances d’enseignement ». Le maître de conférences se réjouit de pouvoir utiliser des outils issus de la méditation dans un cadre laïque.

D’autant plus que la pratique répond à la nécessité de développer des compétences transversales, liées au savoir-être et au savoir devenir : créativité, capacité de coopération et de dialogue, prise de recul. « Des compétences encouragées, depuis 2005, par la création du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, qui peut tout à fait inclure les pratiques méditatives », précise Florent Pasquier. Ces facultés sont défendues dans d’autres textes officiels, notamment la convention internationale des droits de l’enfant, qui dit que « l’enfant doit être associé à toutes les décisions qui le concernent ».


« L'enseignant doit être un tisseur de sens »



« Il n’y a rien de subversif à l’épanouissement intellectuel et émotionnel des enfants », ajoute Vincent Paré, qui regrette qu’il y ait, en France, « une confusion entre spiritualité et religions. Jules Ferry en personne estimait que ce qui ne vient pas du cœur ne va pas au cœur ». Depuis dix ans, l’inspecteur de l'Éducation nationale forme les enseignants aux compétences psycho-sociales, leur apprend à abandonner de mauvaises habitudes : le scepticisme ambiant, l’activisme, la dépendance au « chronomaître »... « Il faut savoir prendre le temps de s’arrêter, reconnaître qu’on a le droit de ne rien faire ».

Vincent Paré dénonce également le culte de l’objectif et de la performance mesurable qui abîment, selon lui, le capital d’estime. « Nous sommes des êtres d’émotions avant tout. Il faut croiser les besoins de l’adulte avec ceux des enfants. L’enseignant doit être un tisseur de sens, un chef d’orchestre. L’autorité ne s’impose pas mais se partage ».

Pour Élisabeth Couzon, les résultats, manifestes, sont très encourageants pour la suite. « Quand je demande à un enfant comment il a pratiqué la méditation et qu’il me répond “à la récréation, on m’a donné un coup de pied, moi j’ai respiré”, et qu’un autre me dit “ma maman était en colère, je l’ai prise par la main et je l’ai invitée à respirer ensemble”, je sais que je n’ai pas perdu mon temps ».

(1) L’Association Méditation dans l’enseignement, basée à Toulouse, conçoit, met en place et diffuse des programmes de pleine conscience (Mindfulness) au sein des établissements scolaires, de la maternelle à l’enseignement supérieur. Son programme Peace (Présence Écoute Attention et Concentration dans l’Enseignement) propose une approche ayant pour but de développer l’attention, la bienveillance, le bien-être, l’apprentissage et la citoyenneté, dès le plus jeune âge et au sein même du temps scolaire. Il a vu le jour en novembre 2014, sous l’impulsion de Candice Marro (psychothérapeute, ostéopathe, praticienne en mindfulness). Le programme se développe aujourd'hui en France, en Suisse, en Belgique, au Canada et au Maroc. Depuis sa création, plus de 10 000 élèves l'ont suivi dans 400 établissements scolaires, et 600 instructeurs ont été formés.



Plus d'infos :
www.meditation-enseignement.com


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