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PUBLIÉ LE 28/09/2018

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Inexploré n°40

Au-delà : La psychologie et la science bouleversées !
Magazine » Enquêtes

L’effet Mandela

Notre petite merveille de cerveau n’est pas infaillible. Ce sont précisément ses imperfections qui le rendent si adaptable, si créatif. Des oublis intelligents aux illusions qui soignent ou souvenirs qui « buguent », exploration des brillants ratés de notre matière grise : de l’effet Mandela aux super-pouvoirs.

Avez-vous déjà entendu parler de l’effet Mandela ? On voit fleurir sur la toile des sites, majoritairement anglophones, dédiés à cet étrange phénomène. Certains évoquent un faux souvenir collectif, d’autres parlent d’un bug de la matrice. Quoiqu’il en soit, le buzz grandit, même si ce phénomène est méconnu en France. Ceux qui adhèrent à ce concept sont convaincus que la réalité est différente des souvenirs que nous avons, ou que notre mémoire navigue entre diverses réalités. Tout est parti du décès de Nelson Mandela (d’où le nom) : bon nombre de personnes ont « en mémoire » qu’il serait mort en prison. Or, il a été libéré en 1990 et est décédé en 2013. Lors d’une convention Dragon Con (science-fiction, heroic fantasy...), Fiona Broome, auteure et spécialiste du paranormal, ainsi que d’autres participants, réalisent qu’ils partagent le même (faux) souvenir : ils croient dur comme fer que « Madiba » est décédé pendant son incarcération et gardent en mémoire des images de son enterrement et autres détails convaincants. Le ton de l’échange est léger au départ, teinté de SF. Mais l’un des éditeurs de Fiona Broome, titillé par l’étrangeté de cette réalité parallèle largement partagée, l’encourage à créer, en 2009, un site Internet dédié à ce phénomène.


Kennedy, Blanche-Neige et Dark Vador



Très vite, la communauté « effet Mandela » explose. Des milliers d’individus de par le monde échangent leurs expériences et points de vue, débordant le cadre du site initial et l’histoire liée à Mandela. D’innombrables souvenirs collectifs, présentant le même type de bug, sont partagés. Ainsi, nombre de personnes disent se rappeler que lorsque John F. Kennedy a été assassiné, trois individus étaient avec lui dans la voiture – sa femme, le gouverneur Connally et le conducteur. Or, aujourd’hui, en faisant des recherches, les documents semblent montrer six personnes dans la voiture, disposées différemment. Détail plus léger, dans le dessin animé culte Blanche-Neige, la reine ne dirait pas, contrairement à ce que des générations ont retenu, « Miroir, miroir sur le mur, qui est la plus belle ? », mais bien « Miroir magique au mur, qui a beauté parfaite et pure ? ». Idem pour la célèbre réplique de Dark Vador dans La Guerre des étoiles (L’Empire contre-attaque) : ce ne serait pas « Luke, je suis ton père », que tous les fans se répètent en boucle, mais bien « Non, je suis ton père » (ça le fait moins !). Les exemples fourmillent sur Internet, des plus banals aux plus fantaisistes – allant du physique de Marilyn Monroe aux formes non conformes (elle aurait fondu sur les images actuelles, par rapport aux souvenirs d’un large public), aux logos officiels dont on retiendrait des détails qui n’existent pas, même au fil de l’évolution graphique des marques. Un point commun entre ces souvenirs « défaillants » : il n’y aurait pas de changement explicable... ni d’explication unique, probante ou définitive. « Nous avons des opinions différentes, mais ce qui nous connecte, ce sont ces mémoires extraordinaires », partage Fiona Broome.

D’innombrables souvenirs collectifs, présentant le même type de bug, sont partagés.

Pour elle, l’effet Mandela a une définition : « C’est quand quelqu’un a un souvenir clair de quelque chose qui ne s’est jamais produit dans cette réalité. » Beaucoup d’individus, qui ne se connaissent pas, se souviendraient exactement des mêmes événements, avec les mêmes détails. « Cependant, nos souvenirs sont différents de ce qui est consigné dans les livres d’histoire, les journaux et autres archives », souligne-t-elle. Pour Fiona Broome, cette mémoire alternative ne relève pas de la théorie du complot ni de faux souvenirs. « Nous sommes nombreux à spéculer sur l’existence de réalités parallèles. Et, jusqu’à présent, nous aurions glissé entre ces différentes réalités sans le réaliser. » Les spéculations sur l’origine de ces souvenirs alternatifs vont donc bon train. Parmi les théories couramment répandues sur le Net, certains pensent que ce serait l’effet de notre conscience collective qui aurait créé un saut quantique. D’autres évoquent des effets secondaires liés aux expérimentations du CERN (l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire) dus au grand collisionneur de hadrons, les particules et la matière pouvant avoir altéré le « tissu », la structure de notre réalité. Il n’en reste pas moins que ces réminiscences erronées par rapport à la réalité couramment admise sont notables et récurrentes. Sans apporter de réponse, une chose est sûre : « Voir, c’est concevoir », comme l’affirmait Paul Cézanne. Personne ne connaît réellement le monde objectif extérieur. Seul existe le monde intérieur. « Le regard n’est pas passif, il est actif », observe Christian Flèche, fondateur du décodage biologique, qui vient de publier Le monde extérieur n’existe pas.


D’illusions en guérisons



Et si cette représentation subjective pouvait aussi nous guérir ? Car, oui, notre cerveau interprète la réalité... et cela augure de passionnantes innovations thérapeutiques. Ces approches, qui visent à tromper le cerveau pour (le) soigner, utilisent les illusions d’optique et autres distorsions de nos perceptions. Cette voie est au coeur des travaux menés par Yves Rossetti, professeur de physiologie à la faculté de médecine de Lyon et chercheur au Centre de recherches de neurosciences de Lyon (CNRS/ Inserm). « Notre cerveau n’a jamais accès directement à la réalité, il se la construit. Il est en permanence en train de faire des calculs, des interprétations, des reconstructions complexes. Cette relativité de la perception ne doit pas amener à accuser notre cerveau de nous tromper. Il se construit et se structure de par ses interactions actives avec le monde. En outre, la perception produite dans le cerveau dépend étroitement du contexte au sens large – temporel, spatial, historique... – car le contexte fournit des clés pour percevoir le monde plus efficacement », explique-t-il. Le visuel formé sur la rétine ne nous est en effet pas transcrit directement. Or, les éléments d’une scène visuelle sont souvent ambigus. Le cortex cérébral, habitué à réceptionner des images, se charge de les interpréter pour mieux les décoder et construire une perception qui ait une signification pour nous. Le cerveau compose donc avec l’imperfection des capteurs, dont la rétine, mais aussi avec l’environnement et notre histoire (personnelle, culturelle). « Le cerveau cherche à mettre du sens partout, même là où il n’y en a pas. Alors il en fait trop, amplifiant les contrastes, créant contours, perspectives et autres reliefs, en fonction de ce qu’il connaît », précise Yves Rossetti. D’où des erreurs d’interprétation ou illusions d’optique : espaces et objets là où il n’y en a pas, perception de mouvements, de couleurs ou d’images inexistants, erreurs d’appréciation de taille, de distance… L’illusion d’optique peut aussi être détournée et servir d’approche thérapeutique. « On va chercher à modifier le cerveau... mais pas avec un bistouri ! Nous allons donner des stimuli qui vont changer l’histoire du cerveau.

Ne pas se souvenir de tout permet également de retenir l’essentiel.

Par exemple, avec des lunettes prismatiques, on va faire voir des choses là où elles ne sont pas – avec un prisme, on dévie les rayons lumineux, projetant une image virtuelle de l’objet là où il n’est pas. On demande ensuite à la personne d’attraper l’objet, et la main part naturellement dans une direction erronée, car le cerveau est habitué à envoyer des commandes en fonction de ce qu’il voit. Ce qui est fabuleux, c’est que peu à peu, le cerveau va se réorganiser et créer de nouvelles connexions pour arriver à attraper l’objet. Quand on enlève les lunettes, le cerveau se sera habitué à cette nouvelle perception »
, témoigne le Pr Rossetti.

Cette technique est notamment utilisée avec des patients atteints d’héminégligence (30 000 cas par an en France). Suite à un AVC, ils « ignorent » la moitié du monde : « Le cerveau n’interprète généralement pas les informations venant de la gauche. » Si on demande, par exemple, à ces personnes de dessiner un autoportrait, elles omettent le côté gauche. Avec cette technique des lunettes prismatiques, on force le cerveau à compenser, à aller de lui-même plus vers la gauche, et il se réorganise en fonction. « J’ai des patients qui redeviennent ainsi capables de voir du côté gauche. Ils vont par exemple réussir à manger leur assiette en entier », s’enthousiasme Yves Rossetti, qui souligne la simplicité du dispositif. Autre piste thérapeutique : le Pr Rossetti obtient une diminution significative des douleurs fantômes chez les patients amputés, grâce à un miroir placé au bon endroit. Ce dernier crée l’illusion visuelle d’avoir « retrouvé » le membre amputé en renvoyant l’image de l’autre membre (bras, jambe...) ; la personne peut donc en quelque sorte le masser et obtenir un effet de relaxation.


Des erreurs intelligentes



Ce sont ainsi les erreurs, les imprécisions, qui rendent notre cerveau « supérieur à n’importe quel ordinateur », dixit Henning Beck, qui livre un plaidoyer pour Les erreurs de notre cerveau : un super-pouvoir. Selon ce neuroscientifique, ce sont elles qui nous permettent de nous réinventer. « Notre cerveau prétendument défaillant utilise les erreurs pour mieux se sortir de toutes sortes de situations sociales, développer de nouvelles idées et générer du savoir. » Dans son ouvrage, Henning Beck nous fait la démonstration que c’est dans ces errements et cette déconcentration que réside le pouvoir de notre intellect. Il est primordial, par exemple, de ne pas retenir les noms du premier coup si nous voulons construire des souvenirs dynamiques. Ne pas se souvenir de tout permet également de retenir l’essentiel. Et se laisser distraire facilement a du bon quand il s’agit de penser de façon créative. Faute de quoi, nous serions prisonniers d’une mémoire statique. Tout le contraire de notre cerveau, super plastique ! « Toutes nos faiblesses cérébrales sont en réalité les armes secrètes de notre cerveau », conclut Henning Beck. C’est ce qui nous rend imparfaits, mais uniques ! Le progrès est à ce prix.


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