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© Alexandre Gouzou
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PUBLIÉ LE 19/03/2018

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Inexploré n°37

Être soi face au vertige de la nouvelle conscience
Magazine » Entretiens

La spiritualité au quotidien

Tulku Trinley Rinpoché vit comme nous, à l’occidentale. Pourtant, il a été reconnu comme la réincarnation d’un grand maître tibétain à l’âge de trois ans. Alors, le bouddhisme comme science de l’intériorité ça donne quoi ? Rencontre avec un expert de la sagesse.

Que faire lorsque nous avançons sur le chemin de la spiritualité tout en nous sentant un peu perdus ?

La spiritualité ne peut pas être envisagée comme une simple chose que nous consommons, sans un véritable changement intérieur, sans une remise en question réelle. Nous ne pouvons pas l’utiliser comme un outil pour renforcer notre ego, notre position, notre image ou celui que nous sommes déjà dans la vie. J’ai l’impression que beaucoup de gens se posent, par exemple, des questions sur les vies antérieures avec le désir d’explorer d’autres siècles ou de combler une sorte de fascination pour ces époques... Alors que cela renforce justement un peu plus leurs illusions et leur ego, créant même parfois un deuxième ego avec cette vie passée. Il faut faire la part des choses entre la fantaisie que nous pouvons parfois nous créer par rapport à la spiritualité, et une vraie mise en application.


Comment savoir que nous ne sommes pas dans l’illusion ?

Déjà, par les preuves extérieures : avoir un plus grand calme, une plus grande sérénité, être naturellement moins attaché, plus compréhensif... Ensuite, le but est d’être un meilleur être humain et finalement de trouver un plus grand bien-être dans cette vie. Si la spiritualité, au contraire, vous pousse à éprouver plus de mal-être, à ne pas aimer la situation présente, c’est que vous n’utilisez pas la spiritualité comme elle se doit, et elle peut alors devenir artificielle, une sorte de distraction... Du point de vue de l’enseignement bouddhique, le prolongement de cette illusion est le sentiment du « je ». Pourquoi est-ce une illusion ? Non pas parce que le Bouddha l’a décrété un beau jour et que nous devons le croire, mais parce que lorsque nous pensons à cette idée, elle se traduit en nous comme l’idée que « je suis un », de manière permanente, que « je » suis le propriétaire du corps et de l’esprit qui vit, comme une chose indépendante. Or une telle chose est introuvable ! Vous pouvez passer au peigne fin tout ce dont nous sommes constitués, d’un point de vue physique ou métaphysique, nous ne pouvons absolument rien trouver qui soit permanent ou indépendant. C’est un présupposé instinctif que nous avons mais qui ne correspond pas à la réalité...


Si nous ne sommes pas ce « je », qui sommes-nous alors ?

Le bouddhisme dit que nous sommes des composés physiques et psychiques. Ces composés physiques sont des éléments que nous avons acquis par nos parents, par la nourriture que l’on a mangée, qui va ensuite se dissoudre et continuer sa vie en tant que matière... Et notre esprit, c’est en quelque sorte le prolongement de nos instants de conscience, une sorte de continuum, comme un fleuve. Le fleuve a une identité, mais indépendamment de tous les éléments qui le constituent, il n’existe pas ! L’eau s’écoule à chaque instant, elle est en mutation constante... Comme notre esprit, qui selon le bouddhisme, précède et continue après la mort. Ce pourquoi, lorsque nous parlons des vies passées ou futures, il s’agit plus exactement de la continuité de ce fleuve, sans qu’il n’y ait vraiment une substance irréductible qui en soit l’essence.


Que faut-il comprendre du concept de l’impermanence pour bien l’appréhender ?

Instinctivement, l’homme a une impression de permanence... Dès lors que nous pensons à quelque chose, nous pensons que cette chose sera toujours la même, indépendante et autonome. Cela est particulièrement vrai en Occident. La notion d’interdépendance nous amène à voir que les choses changent, non pas par accident, mais par leur nature !


C’est une chose que l’être humain a du mal à accepter...

Oui, car cela va à l’encontre de nos espoirs ! Cela remet en question ce que nous construisons, ce que nous acquérons... Tant que nous ne reconnaissons pas l’impermanence, eh bien nous sommes conditionnés à être déçus. Parce que les choses se font et se défont. C’est en ce sens que le Bouddha a dit que toutes les unions finissent nécessairement par la séparation. Toutes les accumulations finissent aussi par la dispersion. Tout ce que l’on érige finit par se désagréger. C’est la nature des choses. Or, nous mettons justement notre énergie à ériger, à accumuler, à s’unir... Et nous y mettons beaucoup d’espoir, afin de rendre toutes les conditions extérieures favorables ! Nous manipulons l’extériorité pour trouver le bien-être intérieur. Alors que notre for intérieur a toutes les qualités pour être heureux.


Nous pouvons maladroitement penser que le bouddhisme nous invite à être imperméable à tout... Qu’en est-il vraiment ?

Certaines personnes voient dans le bouddhisme une sorte de pessimisme, car le terme de « renoncement » y est présent. Mais il y a un problème de traduction ! Nous ne sommes pas obligés de laisser de côté toutes les bonnes choses de la vie... Dans le bouddhisme, nous ne sommes pas du tout dans la lignée des traditions monothéistes (si l’on souffre, Dieu nous voit et nous récompense) mais dans une autre perspective qui ne reconnaît pas que notre devenir et notre élévation spirituelle puisse dépendre d’une altérité. Le vrai terme tibétain pour « renoncement » signifie : « l’éveil prend uniquement racine en nous ». Ainsi, lorsque nous comprenons l’impermanence, il y a une désillusion qui amène à une forme de renoncement. Cette maturité intérieure amène à un contentement, à une satisfaction, à une plus grande quiétude. Certains maîtres, qui vivent au fond des grottes, dans une grande simplicité, peuvent être les plus heureux des hommes ! Ils ne souffrent pas... Alors que nous, nous perdons parfois du temps sur des frivolités qui ne nous mènent nulle part et nous promettent simplement la déception.


Notre vocation est donc de se tourner vers plus d’altruisme...

C’est ce que nous pouvons faire de mieux pour nous ! Pour l’autre, et pour nous. Souvent, nous pensons que cela est un sacrifice de penser à l’autre... Si je pense aux autres, je ne vais pas penser à moi. Non ! Car en pensant à moi, je crée une séparation et une souffrance... Un texte le dit très bien : « Tous les bonheurs du monde viennent de vouloir le bonheur des autres, tous les malheurs du monde viennent de vouloir le bonheur pour soi seulement. »


Comment cela marche-t-il exactement ?

Être altruiste, c’est prendre une distance par rapport à notre ego et par rapport à l’attachement au soi, nous poussant à accentuer les qualités innées que nous avons. Nous avons tous la capacité d’éprouver de l’affection, de l’admiration, un certain degré d’abnégation... Un autre exemple de ces qualités est l’amour non-égoïste et désintéressé. Dès que nous sommes altruistes, nous avons ce sentiment d’appréciation de l’autre, et à cet instant même, notre esprit est dans un état d’appréciation, il connaît à ce moment-là un degré de bien-être. Donc en plus d’être une attitude agréable pour l’autre, c’est aussi agréable pour soi ! Puis, il y a un effet miroir, si nous cultivons cette bienveillance, elle se reflète aussi dans les yeux et dans les attitudes des autres.


Malgré certaines intentions, il y a une violence perpétuelle dans notre société...

Une personne ne peut pas changer le monde. Nous pouvons juste changer notre propre attitude... La violence du monde vient de l’égoïsme du monde et de chacun des êtres. Nous avons, par exemple, l’impression d’être exploités, sans cesse... Alors, même si nous ne pouvons pas nous extraire de ce monde, nous pouvons le regarder différemment afin de réagir dans la bienveillance. Cette simple attitude, autour de ses proches, peut ainsi changer complètement une relation familiale. Et par ce biais, nous pouvons influencer de plus en plus de monde, mais il faut commencer par soi... Si nous pointons sans cesse du doigt les autres, rien ne changera, alors qu’avec plus d’altruisme, même si les autres ne changent pas, mon attitude m’aura permis de supporter le monde et ses difficultés sans en être réduit et limité. Autre exemple, si quelqu’un vient et vous insulte, vous ne pouvez pas changer le fait qu’il vous ait insulté... Mais comment allez-vous réagir par rapport à ça ? Là est votre liberté ! Vous pouvez choisir de réagir à la violence par la violence, ou faire preuve de longanimité, de distance, et ça fait une grande différence ! Cela permet d’éviter d’accroître la violence, mais aussi d’en être moins troublé. Souvent le problème ne vient pas tellement du mal que l’on nous fait, mais surtout de la réaction que nous avons par rapport à ce mal que l’on nous fait.


Vous parlez des souffrances comme d’une limitation... Pourtant, elles sont souvent le moteur de notre transformation ?

Les épreuves sont constructives uniquement selon notre manière de réagir. L’épreuve en elle-même ne garantit pas notre manière de réagir... Nous pouvons voir la chose encore plus horrible qu’elle ne l’est, ou la rendre plus acceptable et évoluer. Il n’y a pas de réponse simple... La vieillesse est une épreuve, la mort est une épreuve, la vie est jalonnée d’épreuves en permanence. L’étude d’une spiritualité va nous enseigner comment faire face à ces épreuves afin qu’elles deviennent constructives et qu’elles nous apportent des outils pour faire face à toutes les situations, qu’elles soient heureuses ou pénibles. Selon notre réaction, nous pouvons en sortir grandis.


Faut-il accepter la dualité du monde ?

La non-dualité n’est accessible que par l’amour, en quelque sorte, ou grâce à la méditation... Mais cela demande de l’exercice ! Nous qui ne sommes pas des méditants avancés, nous accédons à la non-dualité lorsque nous ne faisons plus la distinction entre les autres et soi... Dans le bouddhisme, une pratique nous invite à « considérer l’autre avec autant d’affection que nous nous considérons nous-mêmes ».


Mais nous n’avons parfois pas beaucoup d’affection pour nous-mêmes...

« La spiritualité ne peut pas être envisagée comme une simple chose que nous consommons. »

Parce que nous nous focalisons sur les mauvais côtés de l’homme, qui viennent essentiellement, et encore, de notre ego. Nous voulons être les meilleurs... Et quand nous voyons que nous ne le sommes pas, nous ne nous aimons pas. Pourtant, nous avons des qualités extraordinaires... Alors il faut réussir à les voir, au fond de nous, nous avons le potentiel d’éprouver de l’amour, ou de la sagesse, afin de s’éveiller, ce sont des qualités innées.


Lorsque nous devenons parents, nos perceptions peuvent changer, l’attachement peut survenir, qu’en pensez-vous ?

Quand nous avons des enfants, nous leur consacrons toute notre énergie et tout notre temps. Ils peuvent être laids, crier, quoi qu’il arrive, nous les aimons ! Et nous ne voulons rien d’autre que leur bonheur. Je crois qu’il y a là un enseignement très profond. Il faut essayer de cultiver ce même amour pour les autres, et l’exprimer... Aussi, une forme d’attachement peut venir. Ce n’est pas le côté positif de l’expérience ! Mais il est important de garder en tête que ce sont des êtres à part entière, il faut les laisser vivre et grandir.


Quelle est la finalité de l’éveil ?

L’éveil est considéré comme étant une liberté, une transformation par laquelle toutes ces qualités innées dont on a parlé sont réellement actualisées. Le trésor se cache en nous, il suffit de le trouver et de l’exploiter.


Pourtant, on ne peut pas échapper au Samsara, qui dit que les hommes naissent, meurent et renaissent sans cesse dans un cycle infini...

C’est effectivement un processus sans fin... Avoir certaines souffrances ou certaines entraves sont des conséquences de nos façons de penser ou de nos actions passées. À ce titre, le samsara est une prison, absurde, qui n’a pas de sens en soi, une sorte de labyrinthe qui est construit pour s’y perdre perpétuellement. La prison en elle-même ne produit pas de mécanisme de sortie, mais l’important est de savoir comment, nous, nous pouvons sortir de cette prison.
Et finalement, pourquoi sommes-nous là, dans ce cheminement d’évolution ?

Nous ne sommes pas obligés de réfléchir à tout ça... Si nous avons ce discernement qui nous permet de transcender l’ego et que nous arrivons à stabiliser notre esprit, nous sommes libres, nous avons atteint l’éveil !


Le Bouddha a-t-il vraiment pensé que nous nous éveillerons tous, un jour ?

C’est ce que nous souhaitons en tant que bouddhistes, que tous les êtres sensibles sans exception puissent s’éveiller et ne pas s’égarer. Est-ce possible ou pas ? Oui, dans la mesure où chacun a ce potentiel... Mais est-ce que cela va vraiment se réaliser, quand et comment, les questions demeurent. Le Bouddha a dit : « Je peux vous montrer comment atteindre l’éveil, je ne peux pas l’atteindre à votre place. Que vous l’atteigniez ou pas dépend uniquement de vous et de vos efforts ! ».


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