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PUBLIÉ LE 05/03/2018

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Inexploré n°37

Être soi face au vertige de la nouvelle conscience
Magazine » Enquêtes

L’Éveil : Graal de la quête spirituelle

L’éveil est l’objet de nombreux fantasmes et idées fausses. Processus graduel ou réalisation soudaine, selon les traditions spirituelles, l’éveil est la prise de conscience de notre vraie nature. Cependant, une chose est d’en prendre conscience, une autre est de la vivre pleinement.

Pour essayer de dire ce qu’est l’éveil, il faut commencer par dire ce qu’il n’est pas. L’éveil n’est pas un intérêt nouveau pour les questions spirituelles, bien que cet intérêt puisse être un premier pas sur la voie. L’éveil n’est pas la cessation des souffrances, la guérison de toutes les maladies ou encore l’acquisition de pouvoirs surnaturels. L’éveil n’est pas non plus un état d’extase permanent qui « déconnecte » de la réalité matérielle. Selon les définitions les plus couramment employées, l’éveil est la dissolution du je, du moi, de l’ego, de la personnalité, et, finalement, la disparition de la personne elle-même. Il n’y a plus personne, et donc, « personne ne s’éveille », entend-on souvent dans la bouche des authentiques enseignants spirituels. Pour le commun des mortels qui est pleinement identifié à la fois à son corps et à sa personne, ce genre d’affirmation plonge d’emblée dans la perplexité, et c’est bien le but car il s’agit précisément de se « désidentifier » de ce que nous croyons être. La notion essentielle à saisir est alors que ce qui disparaît révèle ce qui était déjà là, notre nature profonde et véritable, et qui se trouvait simplement masqué, voilé par ces couches de croyance.


« Tu es cela »



Cette nature véritable qui est la nôtre, quelle est-elle ? La réponse est à la fois simple et vertigineuse : elle est l’absolu, elle est l’un, elle est tout ce qui est, ou encore la conscience de « je suis ». L’hindouisme enseigne ainsi (dans les Upanishad du Vedânta) que « atman est brahman », c’est-à-dire que la conscience individuelle, âme, soi ou atman en sanscrit, est identique à l’absolu, l’unique, dieu impersonnel ou brahman. Toute distinction ou séparation est illusoire. « Tu es cela », affirme par exemple la Chandogya Upanishad. L’absolu lui-même est inconcevable car il est, par définition, au-delà des mots et des concepts. Par conséquent, le langage réduit, enferme et déforme ce message d’identité ; c’est pourquoi il a donné lieu à d’innombrables débats et commentaires qui ont abouti à autant d’écoles et de courants au sein même de l’hindouisme puis dans le bouddhisme qui en est issu, et aussi dans le taoïsme chinois. La quête de l’éveil est donc une quête métaphysique, une recherche de sa véritable nature par-delà les apparences. Mais on se heurte immédiatement à moult paradoxes, que n’ont pas manqué d’exploiter

“Vous êtes ce que vous cherchez”, enseignait Nisargadatta Maharaj.

certaines écoles comme le bouddhisme zen et ses fameux « koans », qui visent à déstabiliser le chercheur par des impasses logiques. L’un de ces paradoxes est que la recherche elle-même est un piège, car elle présuppose que son objet est « ailleurs », alors qu’il est déjà là, de toute éternité.

« Vous êtes ce que vous cherchez », enseignait Nisargadatta Maharaj, l’un des « éveillés » du XXe siècle, ou encore : « Ce que tu cherches est si proche de toi qu’il n’y a pas de place pour une voie. » Ces enseignements viennent du courant de l’Advaïta Vedânta, la voie la plus radicale d’enseignements de la non-dualité, celle qui supprime la distinction entre l’objet et le sujet. Il n’y a donc « rien à chercher », disent les enseignants de cette voie, tels Ramana Maharshi, autre grande figure contemporaine de ce courant. Suffit-il alors de « réaliser » notre vraie nature ? Pas davantage, répondront certains, car cela est déjà « réel ». Il faut seulement reconnaître et accepter car, dans le taoïsme en particulier où il est question de non-agir (Wu Wei), on ne trouve l’éveil que lorsqu’on abandonne la recherche.


Au-delà du sujet et de l’objet



« L’éveil est un saut au-delà de la dualité sujet/objet », écrit José Le Roy dans son livre Le saut dans le vide, qui met en parallèle différents écrits sur l’éveil en provenance de nombreuses traditions, aussi bien de l’Orient que de l’Occident, où l’on parle plutôt d’expérience mystique. « Nous croyons, en effet, être un sujet percevant des objets à distance (…). Mais ce mode de relation est illusoire et mental. En réalité, il n’y a aucun sujet percevant des objets. La prise de conscience de cette illusion est l’éveil. » Que reste-t-il alors ? « La totalité du réel se donne dans une présence-absence sans dualité. Personne ne voit des objets ; il y a vision. » Il est intéressant de noter que ce type de constat ne provient pas seulement de plusieurs traditions spirituelles, mais qu’on le retrouve également dans des réflexions très contemporaines issues de la philosophie de l’esprit et même des neurosciences. Ainsi le neurobiologiste Francisco Varela parlait d’« énaction » pour décrire la coémergence du monde et de notre « point de vue situé » sur le monde.

En effet, la conscience de « ce que nous voyons » émerge simultanément à celle de « ce que cela fait de voir ». Au bout du compte, il s’agit d’une seule et même conscience et la triade « observateur – observation – observé » ne fait qu’un, comme l’enseigne l’advaïta. C’est le langage qui introduit de la « séquentialité » dans cette expérience, car dire « je – vois – une table – devant moi » crée une séparation et une durée qui sont illusoires. En réalité il n’y a pas de discontinuité entre le voyant et ce qui est vu ou, comme le disait le philosophe Maurice Merleau-Ponty, « entre la chair du corps et la chair du monde ». C’est ce type de prise de conscience qui a amené un mystique comme l’Anglais Douglas Harding à enseigner une méthode d’éveil appelée « vision sans tête » : ce que je vois du monde depuis mon point de vue situé comprend mon propre corps et, au-dessus des épaules, non pas une tête mais un espace qui accueille l’univers entier ; et tout cela ne fait qu’un.


« Réaliser » ce qui est déjà là



On peut trouver ces considérations trop philosophiques ou intellectuelles mais elles incitent au contraire à revenir à « l’expérience pure », selon la formule du philosophe Michel Bitbol, expérience simple et directe qui n’est pas une abstraction mais le fruit d’une déconstruction de l’acte de percevoir et d’une suspension du jugement. « La plus grande difficulté dans l’éveil réside dans sa simplicité, ce qui rend complexe le fait d’en parler sans en dénaturer la pureté », écrit l’enseignant Alain Chevillon. C’est bel et bien le mental qui rend complexe ce qui relève en effet d’un vécu « pur et simple ». Et puisque l’éveil est « une disparition, une dissolution du je individuel qui est limité dans le temps et l’espace », poursuit Alain Chevillon, la phrase « je suis éveillé » est une contradiction logique. Attention donc aux faux gourous qui prétendent avoir atteint l’éveil, car certains sont aussi très forts pour employer un langage qui… fait illusion parce que le « je » en est exclu.

Une autre question importante est de savoir si l’éveil est le fruit d’un processus. Il faut en fait distinguer l’éveil qu’on dira permanent et ce qui constitue des « expériences d’éveil ». Les expériences d’éveil sont ces moments où la prise de conscience de l’illusion est authentique mais fugace et sporadique. On parle dans les traditions orientales de samadhi (hindouisme et bouddhisme) ou de satori (bouddhisme zen) pour désigner un éveil transitoire ou permanent, selon les écoles. La plupart des enseignants spirituels expliquent que l’état d’éveil permanent, qu’on appellera aussi « réalisation » ou « illumination », est extrêmement rare. Et dans la majorité des cas, l’éveil est, en effet, présenté comme le résultat d’un long travail d’introspection (méditation ou yoga) et d’étude, même si les voies plus radicales de l’Advaïta Vedânta ou du Dzogchen dans le bouddhisme enseignent qu’il existe des « raccourcis ».


« Faire un avec le cosmos »



Qu’il s’agisse d’épiphanie dans un contexte plutôt chrétien ou d’expérience paroxystique en psychologie transpersonnelle, le fait est que l’éveil est aussi une notion entièrement laïque. Il est très significatif que le philosophe américain Sam Harris y ait consacré son dernier ouvrage, lui qui avait pourfendu les religions et les croyances dans le précédent. Spécialiste des neurosciences, Sam Harris a ainsi intitulé son livre S’éveiller. « Il est tout à fait possible de perdre le sens d’être un moi séparé et de faire l’expérience d’une sorte de conscience ouverte et illimitée ; de se sentir, en d’autres termes, faire un avec le cosmos », écrit-il. Les neurosciences ont montré que les aires cérébrales impliquées dans le sens d’être soi et d’avoir une position dans l’espace étaient inactivées dans la méditation profonde, ce qui est cohérent avec l’expérience décrite.

La triade « observateur – observation – observé » ne fait qu’un.

Il s’agit dans tous les cas de rechercher la source, de retourner l’attention vers soi-même pour trouver « ce qui regarde en nous ». « Qui pose la question ? », répondait quasi invariablement Ramana Maharshi à toute question qu’on lui adressait, obligeant l’interlocuteur à ce retournement constant de l’attention. Enfin, même si le contexte oriental y fait moins de place, l’éveil est également associé en Occident à l’amour, puisqu’il s’agit de « tomber amoureux de ce qui est », comme y invite l’enseignant britannique Jeff Foster. Si, en effet, nous ne sommes pas (seulement) nos corps et nos pensées, nous sommes aussi cela, qu’il ne s’agit aucunement de mépriser. S’il s’agit donc, au départ, d’engager un processus de désidentification du moi et du corps, l’éveil véritable consistera à boucler la boucle en réintégrant ces éléments incarnés de notre identité dans la totalité de notre être. Et l’on est, ici, de nouveau confronté à un paradoxe, celui de devoir aimer le monde, tel qu’il est, pour pouvoir le changer. « Arrêtez d’attendre que le monde vous rende heureux, écrit Jeff Foster. Arrêtez de faire que votre joie intérieure dépende des choses extérieures – des objets, des gens, des circonstances, des expériences, des événements – qui sont en dehors de votre contrôle direct maintenant. » Puisqu’il lève le voile de l’illusion, l’éveil est aussi « apocalyptique » (une révélation), comme le souligne très justement Marie-France de Palacio dans un livre fort.

S’éveiller est donc à la fois simple et compliqué, parce que cela relève d’un lâcher-prise que nous n’avons pas appris à effectuer dans un monde où il faut au contraire être « en contrôle » permanent, et qu’il procède d’une forme de grâce que l’on ne maîtrise pas davantage. Mais quand le « je » disparaît et que le « je suis » se révèle, un autre mode d’être au- monde se fait jour, qui consiste à être-le-monde, ni plus ni moins.


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