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PUBLIÉ LE 30/03/2018

A RETROUVER DANS

Inexploré n°38

La conscience de la nature : son intelligence peut-elle nous inspirer ?

LE LIVRE À LIRE

La vie secrète des arbres

Peter Wohlleben
Éditions Les Arènes
Magazine » Enquêtes

La forêt qui cache l'arbre

C’est un fait établi, les arbres communiquent, échangent et s’entraident. Si l’on voyait simultanément sous la terre, la forêt nous apparaîtrait même comme un seul organisme. Découverte d’un univers végétal aux connexions vertigineuses.

« Deux arbres sont connectés l’un à l’autre, comme un couple d’amoureux ; ils prennent soin l’un de l’autre et poussent de façon à ne pas se gêner », observe Peter Wohlleben, ex-ingénieur forestier devenu spécialiste de La vie secrète des arbres (1), titre de son best-seller. Il poursuit : « Au niveau des racines, c’est l’inverse, ils sont complètement entrelacés, comme s’ils ne formaient qu’un. Et si l’un des arbres venait à tomber, l’autre mourrait très vite, comme un vieux couple. »
Ce nouveau regard sur la forêt, aux accents plus poétiques que botaniques, fait aujourd’hui autorité au plan scientifique. Aucun doute, les arbres forment « une petite société, avec ses couples, ses amis et ses familles », selon Peter Wohlleben. Il y a même des « arbres mères », qui allaitent véritablement leurs enfants, en transmettant par les racines du sucre à leurs… rejetons.


Comme un réseau de neurones



Ce fait a été confirmé par de nombreuses expériences scientifiques, conduites notamment au pays des vastes forêts, le Canada. Enseignante-chercheuse à l’Université de Colombie-Britannique, Suzanne Simard a démontré ces dernières années que les arbres communiquaient entre eux. Une expérience consiste par exemple à couvrir un pin, un bouleau et un cèdre de sacs plastiques, puis à injecter du dioxyde de carbone marqué au carbone 14 dans le sac du bouleau, et du dioxyde de carbone marqué au carbone 13 dans le sac du pin. Au bout d’une heure, le bouleau et le pin ont échangé leur carbone et le cèdre, n’étant pas connecté aux deux autres, est resté en dehors de l’échange. On sait aujourd’hui que plusieurs dispositifs sont utilisés par les arbres pour communiquer. L’un d’eux est aérien : le chercheur Wouter van Hoven a montré en Afrique du Sud que les acacias qui étaient mangés par les antilopes koudous émettaient par leurs feuilles un gaz, l’éthylène, qui se déposait sur les arbres voisins. En réaction, ceux-ci augmentent fortement la sécrétion de tanin dans leurs feuilles, jusqu’à des doses mortelles pour les koudous.

L’autre dispositif est donc racinaire, et emprunte également le réseau de mycélium, la partie végétative des champignons qui relie les racines d’arbres éloignés les uns des autres. Les arbres s’échangent donc du carbone, de l’azote, du phosphore, du sucre, de l’eau, des hormones… Comme un véritable réseau de neurones, un arbre peut être connecté à des centaines d’autres, développant des liens plus ou moins forts avec les membres de sa propre espèce ou ceux d’autres familles.


Une « mémoire » de la forêt



Plus étonnant, le documentaire L’intelligence des arbres a montré comment ces derniers s’informent d’attaques de parasites ou d’un manque d’eau. Toute situation provoquant un stress peut activer une réponse génétique chez les autres individus comme la production, par exemple, d’une substance insecticide. Mais surtout, Peter Wohlleben et Suzanne Simard expliquent que les souches d’arbres ne meurent pas, car les congénères les alimentent en sucres. Ces souches renfermeraient une « mémoire » de la forêt, c’est-à-dire qu’elles conservent des informations relatives à des événements passés, qui sont utiles si la même situation se représente.

Les souches d’arbres ne meurent pas, car les congénères les alimentent en sucres.

Outre la métaphore des neurones, on peut ici parler d’un véritable système immunitaire. Peter Wohlleben n’hésite pas pour sa part à parler de système nerveux en évoquant l’activité électrique de la plante. Des recherches menées au laboratoire de l’Inra de Clermont-Ferrand montrent qu’en plaçant une électrode sur la tige d’un jeune plant, et une autre dans le sol, on peut mesurer une sorte d’électroencéphalogramme de l’arbre. Un tracé régulier apparaît à l’écran et, lorsqu’on tord une feuille, le graphique marque une chute brutale ! Des travaux prolongeant ceux, controversés, de Cleve Backster dans les années 1960, avec son fameux « détecteur de mensonges », montrent qu’il était sur la bonne voie. En poursuivant la comparaison de l’organisme des plantes avec celui des animaux, Catherine Lenne, chercheuse à l’Inra, évoque les « muscles » de l’arbre qui se redressent après avoir subi une tempête. On voit, en effet, sur une section de tronc que le nouveau bois qui se constitue après la tempête de 1999, par exemple, n’a pas du tout le même aspect que le précédent.

Si elle réfute pour sa part l’utilisation du mot « intelligence » pour parler des arbres et de la forêt, c’est que Catherine Lenne met en garde contre un excès d’anthropomorphisme. D’autres chercheurs n’ont pas ces réserves, tel Ernst Zürcher, l’homme qui « écoute battre le coeur des arbres » ! Bien sûr, il s’agit d’une métaphore, mais son livre Les arbres entre visible et invisible (2) va très loin. Ses études publiées dans Nature ont montré que les arbres avaient des pulsations du tronc en fonction des marées, et donc de la Lune, qui influencent également les pulsations des bourgeons. C’est pourquoi le chercheur suisse n’hésite pas à parler d’un « pouls cosmique » !


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