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PUBLIÉ LE 14/11/2019

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Inexploré Hors-Série n°8

Créativité - Comment révéler notre inspiration ?
Magazine » Enquêtes

Histoire de l’art et du sacré

La première inspiration fut sans doute céleste. Hommes des cavernes ornant les parois des grottes, pyramides de l’Égypte ancienne, cathédrales européennes... : l’art a séculairement été d’inspiration divine. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Difficiles d’accès, froides, ouvertes aux ours et autres bêtes, les grottes ornées pariétales étaient des lieux hostiles. D’après les archéologues, peu de personnes devaient y avoir accès et elles ne servaient pas d’habitation. Les restes trouvés sur les sols évoquent des rites et des cérémonies et l’acoustique particulière de certaines grottes était sans doute utilisée. Concernant les créations de ces époques, l’art pour l’art ou l’ornementation sont donc des pistes écartées par les historiens. Sans doute les multiples peintures, pochoirs, gravures de ces grottes, avaient- ils comme origine un élan spirituel, une création sacrée destinée aux premiers dieux ou esprits. Geste sociétal, rite de passage, protection ou ornementation céleste, ce sont là les premières traces mêlant l’art et le sacré, comme le résume Fabrice Huard, professeur d’histoire de l’art : « On peut légitimement penser que le moteur religieux fut la motivation première. Les grottes semblent être des espaces sacrés et l’art pariétal – ces premières représentations graphiques stylisées de la nature – est associé à la sacralisation de l’espace de la grotte. » La première fois que l’humain est inspiré, peut-être tourne-t-il son regard vers plus grand que lui, et dans un geste mêlant dévotion et crainte, il signe là, sur les parois de pierre, les gestes qui impriment son respect, son émerveillement et l’espoir fou d’être rassuré. Plus tard, à travers le monde, chaque reste retrouvé de civilisation ancienne comprend un lieu de culte, des tombes sacrées ou des statues de dieux.

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Vue du temple d’Amon-Rê et la salle hypostyle ouverte sur le ciel, Karnak, Égypte.

D’Ang kor au Machu Picchu, de l’île de Pâques à l’Égypte, partout l’humain construit à l’intention du divin des édifices extraordinaires qui défient les siècles par leur résistance. S’installe alors le rapport encore interrogé de nos jours entre le sacré et le profane, où l’art, pont matériel entre les deux, serait une porte ouverte ou fermée, selon les initiations. Le temple, le lieu de culte est la manifestation de ces espaces, déterminant à la fois le temps ainsi que les rôles de chacun, et incarne la réunification du divin et de l’homme selon des règles strictes. « Lieu saint par excellence, le temple resanctifie continuellement le monde, parce qu’il le représente et à la fois le contient », décrit Mircea Eliade dans Le sacré et le profane. D’après l’historien, le temple est l’imago mundi (l’image du monde), en tant qu’il est l’œuvre de Dieu par le biais des hommes. Les arts ici assemblés (architecture, peinture, chant, sculpture, etc.) unifient intemporellement toute la société, l’histoire et les dieux. Ce fut ainsi de par le monde pendant de nombreux siècles.


Égypte : l’art sacré omniprésent


En Égypte ancienne, l’art faisait partie de la vie, et la vie faisait partie de l’art. La recherche esthétique ne pouvait être comprise que dans une recherche spirituelle, un sens donné. Les artisans avaient comme objectif de saisir « l’esprit » de ce qu’ils représentaient. Même ce qui pouvait être apparemment « profane » avait une dimension sacrée et était rassemblé autour de croyances communes. L’art était une exaltation permanente de la vie.

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Statue de Ramsès II au musée de Louxor, Égypte.

Ainsi, derrière la moindre création, qu’elle soit architecturale, ornementale ou autre, on retrouvait une signification symbolique, éthique et spirituelle. « Les anciens Égyptiens avaient une vision holistique du monde, où tout était en correspondance : harmonie, équilibre, sagesse, beauté, bien-être. Ils ont donc excellé dans les constructions monumentales comme dans la statuaire, dans les fresques impressionnantes des grandes tombes royales comme dans les objets du quotidien, qui comportaient tous une dimension symbolique » , explique Florence Quentin, égyptologue. La spécialiste nous raconte que tout était sacré, même un objet du quotidien comme un miroir dont le manche représentait Hathor et permettait à sa détentrice de recevoir les bienfaits de la déesse, associée à la renaissance et à l’harmonie.

Il est également important de saisir que les grandes constructions égyptiennes, comme les pyramides ou les temples, étaient aussi l’occasion de former un véritable ciment sociétal. Florence Quentin y voit l’origine de la stabilité de la société égyptienne, qui a duré des millénaires : « Lorsque les ouvriers participaient à la construction d’une pyramide – le tombeau de leur roi considéré comme un “escalier” lui permettant de s’unir aux “étoiles impérissables” –, à travers lui, ils accédaient eux aussi à l’immortalité. » En Égypte ancienne, l’art et le sacré étaient donc intimement liés. La spécialiste conclut : « L’art pour l’art, la recherche de l’esthétique dénuée de “sens” n’ont jamais eu cours en Égypte ancienne : l’artisan ne recrée pas à l’identique l’apparence des choses, mais il saisit plutôt l’esprit d’une personne, d’un animal ou d’un objet pour le retranscrire ensuite. Même ce qui relève apparemment du profane a le plus souvent une dimension sacrée, religieuse, qui unit une communauté autour de croyances communes. » Ici, la notion de sacré prend le sens que lui donnait Marcel Mauss, soit une notion sociale, un produit de l’activité collective.


Les cathédrales, liens entre sacré et profane


L’art et le spirituel se retrouvent donc autour de la notion vaste du sacré : le culte nécessite des rituels et ceux-ci sont célébrés dans le « temple », quelle que soit sa forme architecturale. Souâd Ayada, philosophe et historienne, explique : « L’art est partie prenante du rite, comme en témoigne de manière exemplaire l’architecture. » Les cathédrales catholiques d’Europe sont un exemple de ces manifestations architecturales du culte. Selon Mathieu Lours, spécialiste des cathédrales, « l’œuvre d’art est une révélatrice objectale du monde spirituel, de la mort et de la structure sociale à laquelle elle appartient [...] Les arts rendent possible le fait que ce qui est le plus sacré et donc le moins accessible aux simples fidèles soit pourtant visible ».

À la manière des constructions en Égypte, l’édification des cathédrales créait une cohésion sociale.

Ainsi, le profane – de pro fanum : « celui qui se tient devant le temple » – a, de manière temporaire et ritualisée, accès au suprême, dans un lieu magistral, qui le relie au divin, à son intermédiaire – les prêtres, les œuvres –, mais aussi aux autres profanes, ses pairs, puisque la fonction du sacré est de rassembler ce qui est spirituel et ce qui est « vulgaire », le haut et le bas, le sublime et l’ordinaire. On pourrait même rappeler la parole de saint Paul aux Corinthiens : « Ignorez-vous que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous ? » Le lieu de culte, image du cosmos, réduit dans le corps de l’homme, comme métaphore de la quête spirituelle à chercher en soi ?

À la manière des constructions en Égypte, l’édification des cathédrales créait une cohésion sociale : le peuple participait aux travaux. Les religieux étaient présents, « car leurs connaissances en matière d’art sacré, d’astronomie étaient nécessaires pour calculer les phases de la lune, les positions solaires des levers et des couchers, les dates des saints qu’il fallait repositionner sur l’année liturgique, ainsi que les caractéristiques présidant à la consécration de la nouvelle église », enseigne Raymond Montercy, spécialiste de la géométrie sacrée, notamment en art médiéval. Ainsi se mêlaient au rythme du chantier des rites et des lectures dispensés par les moines et le développement de la foi allait de pair avec celui de l’édifice. C’était également l’époque des premiers compagnons, des confréries, qui s’associaient autour de ces projets architecturaux et de la transmission du savoir, dans une conscience du travail bien fait, mais aussi grâce à l’utilisation des symboles. Ces derniers étaient à la fois des clés de compréhension pour les initiés ou souhaitant l’être, à la fois un pont avec le divin.

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Les voûtes majestueuses de la cathédrale romane Notre-Dame de Chartres.

« Par la symbolique exprimée au moyen de ces œuvres et agissant comme inducteurs grâce à la conscience des artistes du sacré, il s’agissait avant tout de se rapprocher du divin, en lui offrant ce qu’il y avait de meilleur chez les humains. La création est un acte sacré entre tous. Pour cela, un circuit pédestre, avec son rituel approprié, était utilisé dans l’espace sacré (circumambulation) avec, sur le cheminement, la disposition des objets du sacré choisis pour le rite concerné par les officiants », précise Raymond Montercy. Ainsi, les cathédrales offraient des messages secrets, cachés sous forme de symboles, de chiffres (nombre de colonnes, de marches, dimensions...). « Le symbole est par excellence le langage cryptographique utilisé depuis de nombreuses générations pour protéger les secrets. Le compagnonnage (le vrai) l’a utilisé et l’utilise toujours. Les “marques” des compagnons bâtisseurs regorgent de ces codes, qui cachent parfois le nom de route ou bien une solution géométrique originale, un emplacement particulier, une méthode, une mesure, un procédé géométrique important. Toutes ces particularités avaient pour finalité d’éveiller le nouveau compagnon ainsi que l’ancien, sous couvert d’aller toujours au plus près du divin, grâce à l’évolution spirituelle », conclut Raymond Montercy. (...)


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