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PUBLIÉ LE 16/07/2018
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

L'homme qui voulait être sage

Karan Bajaj
Editions Presse de la Cité
Magazine » Bonnes feuilles

L’Homme qui voulait être sage

Sur un coup de tête, un jeune homme à qui tout réussi part pour l’Inde, en quête de paix intérieure. Très bien documenté, ce livre de Karan Bajaj mêle roman initiatique et retranscription fidèle du phénomène d'une société en quête de spiritualité...

Extrait tiré du livre de Karan Bajaj, « L’homme qui voulait être sage », Presses de la Cité, 2018.
Page officielle du livre !
Pour en savoir plus sur l'auteur...

Au moins, ici, il était impossible de se perdre, songea Max. Un paysage plat, sans aucune culture, ni ferme ni abri s'étendait à l'infini. Il n'y avait que de la terre orange, traversée par un étroit sentier couleur ocre. Max versa une demi-bouteille d'eau sur la serviette nouée autour de sa tête et but le reste, son huitième litre depuis le matin. Marcher sous 45 degrés l'étourdissait légèrement, mais il n'était pas inquiet. S'il se retrouvait en difficulté, il avait suffisamment de nourriture et d'eau pour tenir une semaine.

Cependant, il avait commis une erreur. Même ses Nike étaient trop lourdes pour affronter le sol brûlant. Ses pieds étaient couverts d'ampoules. Il aurait dû s'acheter des sandales. Non pas qu'elles auraient été beaucoup plus pratiques. En Inde, il était aussi difficile d'éviter l'inconfort que de voir Dieu en face.
Il mangea une des dix barres chocolatées poisseuses qu'il avait achetées près de la station de bus de Pavur. Les lanières de son sac à dos écorchaient ses épaules. Cela faisait quatre heures qu'il marchait dans un four et il ne s'était pas arrêté une seule fois. À cette vitesse, il ne devait plus rester qu'une dizaine de kilomètres à parcourir avant d'atteindre l'ashram de Ramakrishna. Malgré le soleil de plomb de l'après-midi, il ne regrettait pas sa décision de faire à pied les trente kilomètres qui séparaient le village de sa destination. Du moins, pas pour le moment. Il avait besoin de surmonter la profonde impuissance qu'il ressentait depuis sa mésaventure dans l'Himalaya. Et le contraste était saisissant : lui qui avait tant souffert du froid dans les montagnes transpirait à grandes eaux depuis son arrivée à Pavur. Ce n'était pas uniquement le temps qui avait changé. La population du Sud lui avait paru plus petite, son teint, plus sombre et sa nature, plus silencieuse. Ici, les gens mangeaient davantage de riz et se montraient avares en conseils. Personne ne lui avait demandé pourquoi il n'était pas marié ni n'avait émis la moindre opinion sur ses projets de voyage.
S'ils l'avaient vu à présent, vêtu d'un simple caleçon, ils lui auraient probablement adressé le même sourire neutre et aimable qu'il avait vu au cours de son périple. Mais il n'y avait personne pour le regarder. Pendant ses vingt kilomètres de marche, il n'avait pas rencontré âme qui vive - ni homme, ni animal, ni insecte. Il n'y avait que le vent chaud et lui, comme s'il représentait la dernière trace de vie de l'univers. La chaleur semblait avoir réduit tout le reste en poussière.

Deux heures plus tard, Max ne voyait toujours rien. Un début de panique monta en lui. Il décida de faire demi­ tour après quarante-cinq minutes supplémentaires, ce qui lui permettrait de regagner le village avant la nuit. Au bout d'une demi-heure, il aperçut au loin quatre huttes au toit de chaume. Les larmes lui piquèrent les yeux. Il remercia le soleil rouge au-dessus de lui et s'assit sur la terre surchauffée. Un petit scarabée rond et noir, première forme de vie qu'il voyait de la journée, s'enfuit. Il enfila son tee-shirt et son pantalon, grimaçant de douleur lorsque le coton épais frotta contre sa peau brûlée. Il retira ses chaussures pour terminer la marche pieds nus. Le sol chaud collait à ses ampoules, mais il souffrait moins qu’avec ses chaussures.

Max frappa aux portes des quatre cabanes. Personne ne répondit. Le guru devait être aux champs. Il se débarrassa de son sac à dos et s’assit sur le long banc installé entre les habitations, puis posa la tête sur la table de bois brut. Il comptait se reposer un instant avant de partir à sa recherche.

Quelqu’un lui toucha le dos. Max se redressa vivement. Un Indien d’âge mûr, mince, avec une fine barbe et de grands yeux sereins se tenait à ses côtés. Max ne put détacher son regard de l'homme. Une lumière blanche émanait de sa peau lisse et sans défaut.

- Excusez-moi, je crois que je me suis endormi. Êtes­ vous Ramakrishna-ji ?
Ji, le suffixe indien pour signifier le respect, dont il avait pris connaissance dans un guide touristique mais qu'il avait eu du mal à utiliser, lui était venu naturellement.
L'homme hocha la tête.
- J'ai fait un long voyage pour venir vous voir, poursuivit Max.
- Tu as marché depuis le village ?
Il parlait parfaitement l'anglais et prononçait chaque mot doucement, poliment, un peu comme Viveka. Max songea à sa rencontre avec ce dernier, seulement quinze jours auparavant : il lui semblait qu'elle avait eu lieu dans une autre vie.
Il acquiesça et Ramakrishna ferma les yeux.
- Mahadeva. Fort, obstiné et tenace, dit-il comme pour lui-même, puis il ouvrit les yeux. Tu peux te reposer, maintenant, si tu préfères.
Max remit ses chaussures et le suivit en direction d'une des huttes. Une femme blanche aux cheveux auburn et au corps ferme, âgée de moins de trente ans, balayait la poussière sur le sol orange et compact de la cour. Elle leva la tête et les regarda approcher à travers ses lunettes à monture d'écaille.
- Voici Shakti, annonça Ramakrishna en tendant vers elle une longue main souple. Et voici Mahadeva, ajouta-t-il en posant délicatement l'autre sur l'épaule de Max. Shakti, le visage dénué d'expression, hocha la tête.

Mahadeva. La sueur salée et brûlante qui coulait de son front piquait les yeux de Max. Ses ampoules le faisaient souffrir. Non, il n'avait pas besoin d'un nouveau nom.
La jeune femme se remit à balayer avec application. Max la fixa. Il n'était pas l'Occidental typique souffrant d'un complexe paternel et cherchant un guru pour diriger sa vie. S'il devait apprendre quelque chose, il pouvait le faire sous son propre nom. Et quelle importance pouvait bien avoir cette affaire d'identité dans le monde spirituel ? Il reviendrait sur le sujet lorsqu'il connaîtrait mieux le guru.
Même en baissant la tête, Max ne put éviter de cogner le plafond en passant le seuil de la hutte. Un amas d'herbes sèches et de brindilles tomba dans sa nuque. Max l'enleva avant de pénétrer à l'intérieur.
Deux pans de tissus colorés séparaient la cabane nue en trois parties.
- Hari est à gauche, le milieu est libre. Tu peux t'installer à droite, si c'est plus pratique, proposa Ramakrishna.
De ce côté de la hutte, le lit formé d'un cadre en bois et d'un sommier de cordes tressées était couvert d'un drap blanc et propre que l'on venait de poser, comme si Max était attendu. Anand avait-il appelé ? Pourtant, Max n'avait aperçu aucun câble téléphonique durant sa marche. Alors comment cet homme avait-il su qu'il viendrait ? En dépit de la chaleur, Max frissonna.
- Puis-je t'apporter à manger ? demanda Ramakrishna.
Max secoua la tête. Tout ce qu'il souhaitait, c'était rester seul et poser sa tête sur l'oreiller fin.
- Ici, nous gardons le silence neuf jours sur dix. Nous en sommes au quatrième jour du cycle. Si tu as besoin de quelque chose, s'il te plaît, viens me voir dans l'autre hutte. Demain, je t’en dirai plus, si tu le souhaites, expliqua Ramakrishna.
Max le remercia et, quand il fut sorti, appuya sur l’interrupteur. Mais l’ampoule suspendue au plafond de s’éclaira pas. Il examina ses pieds gonflés à la faible lueur du crépuscule et s’allongea sur le dur lit de corde. Les murs en terre et le toit de chaume protégeaient légèrement de la chaleur. Il transpirait moins. Un gecko se précipita vers l’ampoule éteinte au plafond. Max ferma les yeux pour retenir ses larmes. Il se sentait tellement seul.

La sensation aiguë d'une piqûre le réveilla. Un bourdonnement. Un moustique. Max l'écrasa entre ses mains. Une centaine d'autres l'attaquèrent au visage, aux mains et aux bras. Il s'enroula dans le drap comme une momie et ferma les yeux.
Le paludisme.
Max sauta au bas du lit. Depuis son arrivée en Inde, il n'avait pris aucun médicament. S'il tombait malade dans cet endroit perdu, il était fichu. Il avala deux comprimés avec de l'eau. 2 h 40. Le lever du jour était encore loin. Il retourna se coucher et se rendormit immédiatement, indifférent aux bourdonnements et aux piqûres de moustiques.
Le mur trembla.
Max, engourdi de sommeil, se réveilla. Quelqu'un tapa de nouveau sur le mur. 3 h 30. Qui cela pouvait-il être à cette heure ?
- Mahadeva, appela une voix profonde.
Étaient-ils tous des malades mentaux ? Avait-il débarqué dans une secte de cinglés ? Il pouvait aussi bien mourir dans un sacrifice rituel et personne ne le saurait jamais. A l'exception d'Anand, qui était peut-être aussi l'un des leurs.
Le mur vibra de nouveau. Max serra les poings, puis se souvint du visage lumineux de Ramakrishna, la veille. Du calme, ne sois pas stupide. Il ouvrit les poings.
- Oui, je suis réveillé, répondit Max.
- C'est l'heure des asanas de yoga.
Maintenant ? Max se leva et poussa le drap qui séparait la pièce. Il découvrit un géant tout en muscles, aux épaules carrées, aux cheveux bouclés et aux yeux vert vif.
- Hari ? demanda Max. L'homme hocha la tête.
- OK, j'arrive, annonça Max.
Il considéra le pantalon ample d'Hari et son tee-shirt rouge avant d'attraper le sien ainsi qu'un short large acheté à Mumbai.
Max avança dans la nuit noire à la lueur de deux lampes à huile posées sur le long banc de bois. Ramakrishna était assis en tailleur à même le sol. Il portait une tunique d'un blanc éclatant et un drap orange ceignait sa taille. Trois tapis en caoutchouc étaient étendus en face de lui. Hari et Shakti avaient pris place sur les deux premiers, le troisième, gris et fin, étant visiblement destiné à Max. Il s'y assit en croisant les jambes, dans une parfaite imitation des deux autres élèves. Les muscles de ses cuisses lui firent mal. Il changea de position, écarta les genoux et se pencha en avant, mais la posture demeura douloureuse.

- Nous allons commencer par nos exercices de pranayama, afin d'accroître notre énergie vitale par l'utilisation de la respiration, expliqua Ramakrishna.
Pour le bénéfice de Max, il enseigna en pratiquant lui-­même. Il inhala profondément en sortant le ventre, puis le rentra brusquement. Il répéta le geste deux cents fois.
Immédiatement après, il retint sa respiration pendant quatre-vingt-dix secondes. Ils répétèrent le cycle trois fois bloquant leur souffle chaque fois plus longtemps, jusqu'à atteindre trois minutes.
Max postillonnait et déglutissait en essayant de suivre le rythme. Il parvint à réaliser les mouvements de ventre mais ne put retenir sa respiration plus d’une minute et demi. Ensuite, ils passèrent aux exercices de bandhas, ou verrous énergétiques. Max avait acheté à Londres sur cette pratique ancienne par laquelle, grâce à des exercices de contractions musculaires, on améliorait la circulation de l’air et du prana – l’énergie vitale – dans le corps. À présent, il suivait consciencieusement les instructions de Ramakrishna.
Tout d'abord, il prit une profonde inspiration puis rentra le menton afin d'empêcher l'air inhalé de remonter dans sa gorge. Simultanément, il bascula son périnée - la partie du corps située entre les parties génitales et l'anus - vers la colonne vertébrale afin que l'air ne puisse pas s'échapper de son abdomen. L'oxygène qu'il venait d'inhaler était donc bloqué dans son torse. Aussi, tant que ces verrous énergétiques étaient en place, l'oxygène circulait lentement, mesurément, dans et autour du cœur, du foie, des poumons, des intestins, de la vessie et de la région pelvienne, revivifiant chaque nerf, chaque vaisseau sanguin, chaque cellule. L'oxygène était de l'énergie. L'énergie était la vie.
Si l'on pratiquait les bandhas suffisamment longtemps et correctement, l'oxygène revitalisait les cellules, ralentissait le processus de vieillissement, voire l'inversait. Le corps du yogi devenait un système complet et autonome capable de s'autogénérer, résistant à la vieillesse, à la maladie ou au déclin ; en fait, le yogi pouvait conquérir le temps. Peut­ être était-ce pour cela que le visage de Ramakrishna brillait comme une lampe et que l'éternelle jeunesse du médecin brésilien était mentionnée dans chaque post de blog. Pourtant, il y avait une faille quelque part dans ce raisonnement, parce que...
Le sang afflua dans sa tête. Son cœur, alimenté par un flux d'air frais, cogna violemment. Max ne parvint tout simplement plus à penser.
- Allonge-toi, mon garçon. La posture du cadavre, déclara Ramakrishna.
Max s'étendit sur le dos, bras et jambes écartés, et jeta un regard à ses voisins expérimentés qui étaient passés à l'exercice de respiration suivant.
Plus tard, il apprit les salutations au soleil, une série d'exercices où chaque partie du corps, de l'extrémité des bras à l'arrière des jambes, s'étire et ploie en une danse gracieuse.
Après dix, onze, douze enchaînements, le cœur de Max menaça une nouvelle fois d'exploser dans sa poitrine.
Il s'allongea et observa les autres terminer leurs huit séries supplémentaires. C'était si différent du cours de yoga qu'il avait suivi dans une salle de Chelsea. Le professeur, une femme mince, élancée et souriante, psalmodiait des Om et exhortait les élèves à aller au plus profond d'eux-mêmes et à ressentir leurs vibrations et leurs champs énergétiques. Max avait alors rejeté le yoga, le considérant comme trop mou et New Age. Mais maintenant, l'effort lui tournait la tête. Il sentait son ventre vide, la douleur ravivée, lancinante, dans ses chevilles et ses genoux.
L'« échauffement » était terminé, annonça Ramakrishna.
Ils étaient prêts à commencer les asanas.
Commencer ? Une heure s'était déjà écoulée. Max sentit la panique le submerger. La lumière s'accentuait et l'air déjà chaud lui brûlait les yeux. La terre orange, les ruisseaux de sueur sur le tapis, les hectares de désolation alentour - combien de jours tiendrait-il ? Où cela le mènerait-il ? Il n'avait pas parcouru quinze mille kilomètres juste pour sculpter ses muscles.
- Nous allons commencer par Sirsasana, la posture sur la tête, dit Ramakrishna. Shakti et Hari se penchèrent en avant, posèrent leurs coudes au sol, calèrent leur tête entre leurs mains et desserrent leur corps à la verticale, en une parfaite ligne droite.
Je ne pourrai jamais faire ça.
Tandis que son esprit agité se fermait, Max s’agenouilla sur son tapis. Il n’avait pas besoin de se tenir sur la tête. Il était en pleine forme. Il avait démissionné de son travail pour apprendre la philosophie orientale, les comment et les pourquoi de la vie, pas pour tordre et tourner son corps dans tous les sens. Il partirait le jour même.
- Tu peux essayer de le faire. Sois présent, c'est tout.
Pendant l'asana, les pensées ne peuvent dévier vers d'autres dimensions.
Max leva les yeux vers le visage lumineux de Ramakrishna. Il aurait voulu posséder le même calme, la même assurance.
- Maintenant, pose tes coudes, devant la poitrine, et croise les doigts.
Max suivit les mouvements de Ramakrishna. Il appuya les coudes au sol, puis les poignets et la tête. Il monta sur la pointe des pieds, cambra le dos avant de faire quelques pas en avant. Ses jambes s'élevèrent. De quelques centimètres seulement, rien à voir avec la parfaite verticalité de Shakti et d'Hari, mais au moins ses jambes étaient-elles suspendues en l'air.
- Reste là. Mets le poids sur tes coudes. Contracte ton abdomen. N'essaie pas d'aller plus haut aujourd'hui.
Max ne voulait aller nulle part. De l'air frais circulait dans son corps. Il se sentait calme et éveillé. Il ferma les yeux.
- Maintenant, redescends doucement.
Max s'exécuta et se retrouva sur le tapis. Shakti et Hari étaient toujours en équilibre sur les coudes et la tête. Max inspira profondément avant de lever les yeux vers le soleil de plomb. Ce n'était pas la première fois qu'il se trouvait loin derrière les autres. Lors de sa deuxième semaine à Trinity, le professeur d'anglais avait demandé à chaque élève de lire à haute voix sa rédaction sur ses vacances en famille. L'un d'eux avait raconté son voyage auprès de tribus indigènes en Amazonie, un deuxième ses visites des musées de Florence, d'autres, une mission pour aller construire des églises au Guatemala ou le sauvetage d'éléphants en Tanzanie. Max, lui, avait fait le récit de son déjeuner avec sa mère au Boathouse Lakeside Restaurant de Central Park. Ils avaient économisé un an pour pouvoir se l'offrir. Ses camarades l'avaient dévisagé et il avait eu le sentiment accablant qu'il ne serait jamais à la hauteur. Pourtant, il avait réussi. Il lui avait simplement fallu travailler beaucoup plus que les autres. Pendant les deux heures suivantes, Max se concentra, poussé par la même rage de vaincre qui lui avait permis d'entrer à Trinity et à Harvard. Il refoula toutes ses pensées. Il n'y avait plus ni futur ni passé, juste le moment présent. C'était sa seule chance et il devait tout donner. Alors il suivit les autres, souleva son corps pour le mettre en appui sur les épaules dans la posture inversée de la charrue, puis passa ses jambes tendues derrière la tête, cambra le haut du clos à l'image d'un cobra, releva ses jambes comme un insecte avant de les tendre en un arc parfait. En haut, en bas, en avant, en arrière, les élèves étiraient et allongeaient leur colonne, soufflaient l’air usé pour inhaler des bouffées d’air frais, revivifiant toutes les parties de leur corps. Max gardait le rythme, se relevait après chaque chute et affrontait la douleur afin de se maintenir dans les postures, ainsi que l’exigeait Ramakrishna.
- Gardez la pose. Plus longtemps, plus longtemps, leur intimait le guru avec un mélange de douceur et de fermeté. Asana signifie : la stabilité de la posture. Vous augmentez votre concentration en la maintenant. Tenez bon. Concentrez-vous.
Enfin, ils s’allongèrent dans la posture du cadavre. Max se détendit et redonna libre cours à ses pensées, réfléchissant de nouveau à ce qu’il était en train d’expérimenter. Lorsque Ramakrishna leur fit répéter les deux bandhas, Max comprit ce qui l’avait tracassé au départ. L’hémoglobine transportait l’oxygène dans le sang et le délivrait aux cellules. En retenant l’air dans son abdomen, il ralentissait la fabrication d’hémoglobine et entravait la circulation de l’oxygène dans le reste de l’organisme. Au bout de 5 minutes, Ramakrishna leur demanda d’arrêter l’exercice. Max leva la tête. Il était 7 heures. Le cours avait duré trois heures trente. Il se redressa. La gêne qu'il avait ressentie dans la colonne vertébrale s'était dissipée. Il n'avait plus mal aux genoux. Il fit quelques pas. Les ampoules sur ses pieds semblaient résorbées, ses douleurs s'étaient apaisées. Il secoua la tête. Ça ne pouvait pas provenir des bandhas. Comment l'oxygène emprisonné pouvait-il voyager dans tout son corps ? Il était perdu dans ses réflexions lorsque Ramakrishna l'invita à le suivre dans sa hutte. Hari et Shakti disparurent sans lui jeter un regard. Hari et Shakti. Super noms. Maintenant, lui aussi devait assumer le sien, tout aussi cool...

Max s'assit en tailleur face à Ramakrishna, sur le sol en terre battue.
- Est-ce que tu te sens bien ?
- Je n'avais presque jamais fait de yoga, précisa Max après avoir acquiescé.
Ramakrishna sourit, et son visage s'illumina au point que Max faillit détourner la tête.
- Tu as déjà pratiqué le yoga, déclara-t-il. Ces postures n'en sont qu'une infime partie.
Respirer avec attention, c'est du yoga. S'absorber entièrement dans son travail, c'est du yoga. Penser aux autres plutôt qu'à soi, c'est du yoga. Tout ce qui nous fait oublier notre modeste personne pour ne faire plus qu'un avec l'infini, c'est du yoga. Max demeura curieusement bouche cousue. Comme à l'accoutumée, un flot de questions le submergea, mais Ramakrishna dégageait une telle paix, une telle plénitude que Max mit un terme à ses divagations.
- Tu as bien accompli tes asanas. Tu as un don, déclara Ramakrishna.
Max ne put dissimuler son étonnement, lui qui se trouvait si maladroit, à des années-lumière derrière Shakti et Hari.
- Cependant, ton regard est fébrile, poursuivit le guru.
Max se raidit. Ces paroles, énoncées de manière si polie et douce, lui firent l'effet d'une gifle. Il posa les yeux sur les fissures qui zébraient les murs nus de la hutte.
- Tant d'agitation. Tant d'énergie perdue. Si tu es incapable de faire taire ton esprit, tu feras bien peu de progrès ici. As-tu l'intention de rester quelques jours ?
Non, je veux retourner dans le monde où les gens pensent que je sais garder mon calme sous la pression.
Max hocha la tête.
- Très bien. Tu as beaucoup à m'apprendre sur les asanas, même si cette idée peut te paraître insensée pour le moment.
Le dos de Ramakrishna était aussi droit que celui de Max était voûté. Ce dernier gigotait, cherchant une position confortable pour demeurer jambes croisées.
- Nous pratiquons l'asana tous les matins, de 3h30 à 7 heures, puis de nouveau l'après-midi, de 15 heures à 18 h 30. Durant la journée, nous travaillons aux champs. Après le dîner, nous méditons pendant trois heures, avant d'aller nous coucher à 22 heures.
Et quand dort-on ?
- Quatre à cinq heures de sommeil sont suffisantes pour un yogi. Au fur et à mesure de ta progression, ce sera même trop. Si tu le souhaites, tu pourras utiliser ce temps pour lire les livres que les gens ont laissés ici.
Comment pouvait-il répondre au x questions que Max n'avait pas formulées à voix haute ? Lisait-il dans ses pensées ? Max essaya de vider sa tête de tout ce qui le troublait.
- Tu vas expérimenter beaucoup de choses ici, Mahadeva, et certaines seront difficiles à comprendre pour un esprit rationnel. Prends-les pour ce qu’elles sont, des signaux t’indiquant le chemin, mais pas le chemin en lui-même. Cherches-y des réponses. Je vois que tu aimes parler, débattre, questionner. Rien ne perturbe d’avantage le flux des pensées. C'est pour cela que nous ne parlons qu'une fois tous les dix jours, et c'est à ce moment-là que nous allons livrer de la nourriture au village. Ce jour-là, tu pourras aussi trouver tout ce dont tu auras besoin dans la ville de Pavur. Contrairement à l'idée que Ramakrishna se faisait de lui, Max ne se sentait pas intimidé par le silence. Bien au contraire. Ces derniers temps, il avait pris conscience de l'incapacité des mots à exprimer les pensées réellement essentielles, et le silence total l'attirait. Aujourd'hui, ils en étaient au cinquième jour du cycle. Il lui en restait cinq autres pour montrer ce qu'il avait dans le ventre.
- Nous livrons de la nourriture ? demanda-t-il.
- Quelle que soit la quantité que nous produisons, nous donnons la moitié au village. Dépasser l'étroit cercle de la famille et des amis, nourrir un étranger avant de se nourrir soi-même sont une nécessité. Cela nous purifie et rend notre vie plus simple.
Max acquiesça avant de marquer une pause.
- En fait, excuse-moi, je voulais dire : devons-nous marcher jusqu'au village pour apporter la nourriture ?

Ramakrishna sourit. De nouveau, son visage rayonna, éclairant la sombre hutte. - Marcher te paraîtra bientôt plus facile. Mais nous n'allons pas au village à pied. Les sacs de nourriture sont lourds. L'un de leurs tracteurs viendra jusqu'ici.
- Je n'ai jamais travaillé dans une ferme.
- Cela nécessite de la force et de l'habileté. Tu as un peu des deux. Ta posture est relâchée et ton corps est lourd. À mesure que tu perdras du poids et que tu te tiendras plus droit, ça deviendra plus aisé.
Je ne suis pas gros. Je suis un marathonien. Mais le guru ne semblait
qu'exprimer la vérité sans fard. Max redressa le dos.
- Aurais-tu d'autres questions ?
Max commença à parler puis s'interrompit. Il ne voulait pas être à nouveau accusé de fébrilité. Ramakrishna sourit. De toute façon, il savait probablement ce que Max voulait lui demander.
- Quel est le but de tout cela ? Au fond, que cherchons nous à accomplir ? demanda-t-il précipitamment.
- Les gens ont des avis différents, répondit le guru en haussant les épaules. Je n'enseigne rien, Mahadeva, je vis ici, c'est tout. Toi seul décides de ce que tu veux, et comprends ce que tu reçois. Pour moi, le yoga est à la fois mon chemin et mon but.
- Et ce nom, Mahadeva, est-ce bien nécessaire ? Ne pourrais-tu pas m'appeler simplement Max ?
- Je m'en remets à ton souhait, Max. Cependant, Mahadeva est un bon nom. Il signifie « Celui qui est puissant ».
Mais Max désirait transcender son être, et non pas lui attribuer un nom différent.
Abandonne la futilité. Deviens un yogi, Max.
- Mahadeva me convient, fit-il.
- Ce sera tout, annonça Ramakrishna. Il ferma les yeux puis les rouvrit.
- Tu dois savoir que moi-même, je n'ai pas atteint la fin de mon yoga. Mon esprit n'est pas encore assez silencieux pour accéder à la réalité absolue. À toi de décider si tu veux recevoir l'enseignement d'un maître imparfait.
Max se sentit brusquement abattu. Si Ramakrishna n'avait pas atteint la transcendance, quelles étaient ses propres chances d’y parvenir ?
- Nous avons tous notre destinée, Mahadeva, poursuivit Ramakrishna. Si tu as pris ce chemin dans une autre vie, tu feras probablement plus de progrès ici en un jour que moi en une vie.
Max hocha la tête. S’il parvenait à lire dans les pensées des gens, comme l’homme en face de lui, il serait déjà comblé.
- Je vais rester. Merci de m’avoir accepté parmi vous.



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