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© ALEXANDRE LEPAGE
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PUBLIÉ LE 25/02/2020

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Inexploré n°45

Sommes-nous tous reliés ?
Magazine » Entretiens

Jeremy Rifkin – Après le progrès, la résilience.

Spécialiste des prospectives économiques et scientifiques, classé par plusieurs journaux américains comme l’une des personnalités les plus influentes politiquement, cet activiste « presque optimiste » nous parle de demain…

Bio express
Jeremy Rifkin est un économiste, conseiller politique et activiste américain, fondateur et président de la Foundation on Economic Trends - FOET (Fondation pour les tendances économiques). Il est l’auteur d’une vingtaine de best-sellers dont Le new deal vert mondial.



À 74 ans, Jeremy Rifkin enchaîne les interviews. « Nous allons vivre le moment le plus difficile de l’histoire de l’humanité. Il faudra être résilients », déclare-t-il alors que nous sommes encore en train de nous installer. Rencontre avec ce conseiller de la Commission européenne et du Parlement européen, de la chancelière allemande Angela Merkel et de nombreux premiers ministres, ou encore de la République populaire de Chine.


Que se passe-t-il dans le monde actuellement, pourquoi avons-nous besoin de changer nos fonctionnements ?


Les êtres humains sont apparus il y a quelque 200 000 ans. Nous sommes l’espèce la plus jeune sur cette planète. Cependant, le train de vie que nous avons développé sur les deux derniers siècles, notre civilisation fondée sur l’énergie fossile, font que notre production de CO2 est en train de générer une sixième extinction de masse. Cette information primordiale ne fait pourtant pas les gros titres. La vie sur Terre a déjà connu cinq extinctions de masse, la dernière date d’il y a 65 millions d’années. Il a fallu à chaque fois 10 millions d’années pour que de nouvelles formes de vie prospèrent. Aujourd’hui, les scientifiques nous disent que nous allons perdre 50 % des espèces vivantes en moins d’un siècle. Nous entrons dans la période de crise la plus importante que nous n’ayons jamais eu à gérer. L’an dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies a publié un avertissement prudent. Il indique que nous avons une douzaine d’années pour complètement transformer notre civilisation. Car si le réchauffement climatique dépasse 1,5 degré, cela déclenchera une cascade d’événements qui pourraient nous mener vers un monde sans humains. La bonne nouvelle est que des millions de jeunes descendent dans la rue pour nous alerter.


Quelles sont les étapes de cette observation ?


Premièrement, le mental va ralentir, car le fait de l’étudier, de voir comment il fonctionne, de l’observer, a pour effet de le calmer. En ralentissant, il commence à se dissoudre, car il n’existe que parce qu’il bouge et qu’il est sans arrêt en train de « fabriquer » quelque chose. Et c’est là qu’un espace va pouvoir se libérer. Ensuite, l’esprit rejoint le coeur... Parce que la racine de l’esprit, c’est le soi, le coeur, c’est ce qu’on va découvrir. Le tout, c’est de ne plus le conceptualiser, de ne plus se séparer de cet espace, mais plutôt de se dissoudre dans l’espace ! Ça a l’air compliqué, mais cela arrive souvent : à chaque fois qu’on est vraiment heureux, amoureux, le moi comme identité n’existe plus. On est complètement dans la sensation de bien-être, d’amour. À ce moment-là, on est cet amour, ce bonheur, il n’y a plus de séparation. Dès qu’on se dit « ah oui, je suis heureux », on est déjà un peu séparé... On commente... Mais quand on est dans la sensation, on ne réfléchit pas, le coeur s’ouvre. Elle est toujours là, cette extase de liberté, mais on ne la voit pas, tellement on est entraîné à la contracter tout le temps, à l’emprisonner.


La jeunesse est-elle en train d’initier une prise de conscience planétaire ?


Le mouvement insufflé par Greta Thunberg est le premier mouvement de révolte planétaire connu dans l’histoire. Les autres étaient locaux. C’est la première fois que des jeunes font la grève partout dans le monde pour protéger le vivant. Ils disent que les autres créatures sur cette planète font partie de notre famille évolutive. S’ils souffrent, nous souffrons. S’ils meurent, nous mourrons. Donc oui, nous sommes témoins d’un changement majeur au niveau de notre conscience collective.

Les jeunes sont en train de nous montrer que nous sommes au début d’une nouvelle ère. Nous devons apprendre que nous n’avons jamais été des agents autonomes, que nous n’avons jamais pu contrôler la nature et en faire ce que nous voulions. Nous devons comprendre que nous avons besoin du vivant, que tout est relié et que notre mode de vie affecte les autres êtres vivant sur cette planète : notre façon de manger, de nous soigner, de consommer, de nous transporter, d’organiser notre économie, notre gouvernance, etc. Si nous voulons survivre en tant qu’espèce, c’est une obligation : nous devons adopter un mode de vie durable. Nous sommes donc en train de développer une conscience « biosphérique ». Nous ne pourrons jamais revenir en arrière, mais pourrons-nous être résilients et nous épanouir différemment ?


Il semblerait que ce soit la notion même de progrès qui est remise en question. Quel nouveau mode de vie devons-nous alors adopter ?


Absolument. L’âge du progrès est terminé. C’était une fiction. Nous avons pensé que nous pourrions construire une civilisation fondée sur l’énergie fossile, mais cette ressource est limitée et bien trop polluante. Il faut alors comprendre que nos styles de vie, et même nos modes de pensée, sont conditionnés par l’infrastructure de notre société. Le changement va donc surtout se jouer à ce niveau-là. Quand une société décide d’adopter une nouvelle source d’énergie en inventant de nouvelles technologies, cela provoque la mise en place de nouveaux moyens de communication, de transport, de gestion économique, de gouvernance. Cette nouvelle infrastructure change l’organisation de cette société et impacte la vie sociale et culturelle de ses membres. Par exemple, les hommes ont tout d’abord été des chasseurs-cueilleurs vivant en petites tribus. L’émergence des civilisations hydrauliques, qui ont développé l’agriculture, fait que nous avons commencé à gérer des stocks, à faire du commerce, à vivre dans des villes. Pour cela, il a fallu créer des canaux, des routes, une forme de vie urbaine et l’écriture cunéiforme. Les grandes religions sont nées et nous sommes passés d’une conscience mythologique à une conscience théologique. Résultat : le style de vie des êtres humains a radicalement changé.


Quelle transition vivons-nous actuellement ?


Le XIXe siècle a vu la première révolution industrielle, fondée sur l’essor du charbon et des moteurs à vapeur. Les nouvelles imprimantes ont produit des livres et des journaux distribués en masse. Le télégraphe et la construction d’un vaste réseau ferroviaire ont permis d’avoir des communications à distance et des trans ports plus rapides. Les marchés économiques ont pris une ampleur nationale, les villes se sont densifiées. Nous sommes passés d’une conscience théologique à une conscience idéologique. Au XXe siècle, la deuxième révolution industrielle s’est faite grâce à l’énergie fossile et au moteur à combustion. Les voitures, les camions, les avions ont amplifié notre capacité de transport. Le téléphone, puis la radio et la télévision ont décuplé nos moyens de communication. Nous avons vu l’émergence d’une globalisation économique et avons basculé dans une conscience psychologique. Cependant, cette civilisation fondée sur l’énergie fossile ne peut pas durer. Le pic pétrolier est déjà passé. Les gens se demandent pourquoi l’économie ralentit. Je peux leur répondre : c’est parce que l’infrastructure sur laquelle repose notre économie est en train de devenir obsolète.


L’infrastructure construite autour des énergies fossiles appartient-elle déjà au passé ?


Les gens ne se rendent pas compte, mais ce qui se passe actuellement est énorme ! En 2019, le coût moyen des énergies renouvelables est devenu inférieur à celui des énergies conventionnelles. Les énergies solaires et éoliennes coûtent maintenant en moyenne moins cher que le charbon, le pétrole, le gaz. Cela implique que les fonds investis dans l’exploitation des énergies fossiles sont en train de devenir des investissements « à perte ». Ainsi, à l’heure actuelle, les banques réalisent qu’elles sont assises sur une infrastructure – les puits, les plateformes pétrolières, les pipelines, les pétroliers, les raffineries, les pompes à essence, etc. – qui va être abandonnée et sur cent milliards de dollars d’investissement à perte. Le réseau financier des énergies fossiles est la plus grande bulle économique de l’histoire. De nombreuses études récentes, commandées par les industries, les banques, les assurances, indiquent que l’infrastructure carbone est en train de s’effondrer. Onze milliards de dollars d’investissement ont déjà été retirés de cette industrie. C’est donc le marché lui-même qui devient aujourd’hui un acteur de la transition. Celle-ci doit maintenant être accompagnée par les gouvernements et l’ensemble de la population.


Voyons-nous émerger une nouvelle infrastructure ?


Oui, elle émerge en temps réel. J’ai notamment eu le privilège de travailler avec l’Union européenne afin de développer Smart Europe et avec la République populaire de Chine, qui a mis en place des projets similaires. L’idée est toujours la même, il faut créer un nouveau New Deal – similaire à celui initié dans les années 1930 aux États-Unis pour relancer l’économie. Cette fois, il est fondé sur les énergies renouvelables : c’est un Green New Deal. Il s’agit de créer une nouvelle convergence entre une nouvelle source d’énergie et de nouvelles technologies. Nous savons que 4,5 billions de personnes sont connectées entre elles via Internet. À cela il faut ajouter l’Internet des objets qui connecte des milliards de dispositifs entre eux. Nous avons donc notre nouveau système de communication. Les énergies renouvelables seront produites partout, par exemple grâce à des immeubles intelligents producteurs d’énergie, et distribuées grâce à l’Internet de l’énergie. Le transport sera assuré par des véhicules électriques autonomes et intelligents, connectés à l’Internet de la communication et de l’énergie. Ainsi, nous allons quitter une organisation centralisée pour entrer dans une gestion distribuée, agile et plus économe.

On parle alors de « glocalisation » : c’est une manière locale de gérer des données globales, sans organe central de contrôle et via des structures coopératives. Bien sûr, tout cela nécessite de gérer les risques liés au cyberterrorisme et au Dark Net. Néanmoins, le changement climatique ne nous laisse pas le choix. La clé est de comprendre que nous formons avec les autres êtres vivants une seule famille, que cette planète est notre seule habitation. Cette conscience écologique et biosphérique est le début d’une nouvelle ère, celle de la résilience.

Deux concepts pour mieux comprendre le monde de demain


L’Internet des objets, aussi appelé IoT (Internet of Things), est fait de l’interconnexion d’un nombre croissant d’objets ou de dispositifs via Internet. Équipés de senseurs intelligents, ils peuvent émettre des informations numériques sur des situations physiques et se coordonner. Cela crée des environnements interactifs et permet d’accéder à de nouvelles formes de savoir. En 2025, plus de 150 milliards d’objets devraient être ainsi interconnectés.

L’Internet de l’énergie, appelé aussi Enernet (Energy Network) ou IoE (Internet of Energy), désigne une façon de distribuer l’énergie similaire à Internet et gérée par Internet. Chaque consommateur peut être producteur de son énergie, mais aussi fournisseur puisqu’il peut échanger ou vendre son surplus via un réseau distribué, connecté à Internet.


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