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© Adam Shemper
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PUBLIÉ LE 11/01/2020

A RETROUVER DANS

Inexploré n°45

Conscience Collective, sommes-nous tous reliés ?

LES LIVRES À LIRE

Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre

Joanna Macy, Molly Young Brown
Éditions Le Souffle d'Or

L'espérance en mouvement

Joanna Macy, Chris Johnstone
Labor et Fides
Magazine » Enquêtes

La Terre-veilleuse

Alors que le spectre de l’effondrement progresse, l’écophilosophe et militante écologiste Joanna Macy oeuvre depuis des décennies à transformer le désespoir en espérance active, via le « Travail qui relie ». Itinéraire d’une tisserande de vie sur la toile du monde.

Notre époque nous bombarde de signaux de détresse... En tant que société, nous sommes pris entre un sentiment imminent d’apocalypse et l’incapacité à l’admettre. » Ce constat amer est d’une actualité brûlante. Pourtant, il date de 1979. Dans l’article Comment faire face au désespoir , Joanna Macy pose déjà les fondements de son engagement – écologiste, pacifiste, spirituel – qui font d’elle, à 90 ans, l’une des voix les plus respectées de la transition, adulée par les jeunes générations d’activistes. Docteur en écophilosophie, spécialiste du bouddhisme, de la théorie générale des systèmes et de l’écologie profonde, passionnée par la poésie de Rainer Maria Rilke, elle est une femme de synergies. Selon cette visionnaire, imprégnée de bouddhisme et de systémique, point de salut sans reconnaissance de la souffrance ; la nôtre en écho à celle de la planète, interconnectés que nous sommes dans la trame de la vie.

« Nous sommes intrinsèques à notre monde vivant, comme les arbres et les rivières, tissés des mêmes flux complexes de matière-énergie et d’esprit » , déclare-t-elle dans un livre-plaidoyer, L’espérance en mouvement. En ces temps d’« incertitude radicale », seul l’élan solidaire peut répondre au désespoir que fait naître l’effondrement de la planète. « Aussi déprimante que puisse apparaître la réalité, on ne s’enferme véritablement dans la dépression que si l’on refuse d’agir, si l’on se ligote soi-même » , affirme-t-elle, appelant de ses voeux le « changement de cap » qui nous fera passer d’une société qui détruit la vie à une société qui la soutient. Cette transition, pour cette bouddhiste, passe par la spiritualité : « Sans un enracinement minimal dans une pratique spirituelle qui tient la vie pour sacrée et promeut une communion joyeuse avec tous les êtres vivants, il est quasiment impossible de relever les énormes défis auxquels nous sommes confrontés. »


Cercles de vie


« Je vis ma vie en cercles expansifs tracés au-dessus des choses. » Ce poème de Rilke (poète auquel elle a consacré un recueil), découvert dans les années 1950, a révolutionné sa vie et son cheminement spirituel. Elle le cite volontiers pour définir son parcours palpitant, commencé en 1929 à Los Angeles. Cette métaphore a d’ailleurs inspiré le titre de son autobiographie (non traduite), Widening Circles (2000). Parmi ces cercles de vie, son premier choc mystique, esthétique, d’interconnexion avec la nature et l’âme du monde survient lorsqu’enfant, elle passe ses vacances à la ferme chez son grand-père, pasteur presbytérien, dans l’ouest de l’État de New York – ce qui la sort de l’agitation de New York City, qu’elle déteste. De son observatoire préféré, « un érable », elle commence à réfléchir en conscience au sens de la vie, de sa vie.

Elle y puise une résonance avec le vivant, « clé de voûte » de son parcours, dit-elle. Imprégnée par le christianisme protestant libéral propre à ses racines et le ressenti d’une chaleureuse présence divine, elle pense un temps donner sa vie à l’Église, mais adolescente, elle éprouve des difficultés à accepter le paradigme religieux de la séparation entre le corps et l’esprit. « En amour avec le sacré » , elle décide cependant d’étudier les sciences bibliques au prestigieux Wellesley College, près de Boston. La théologie universitaire, très démystifiante, la piège dans ce qu’elle appelle une « claustrophobie spirituelle » et l’éloigne de l’Église. Elle pense alors transmuter son envie de servir au profit de la politique ; ce qui l’amène à faire Sciences Politiques à Bordeaux, où elle étudie le Parti Communiste... ce qui ne manque pas d’intéresser la CIA, en pleine guerre froide (encore « candide », elle travaillera à l’orée de la vingtaine pour la CIA durant deux ans). En France, elle approfondit sa connexion avec la nature ensauvagée, en campant et en parcourant les montagnes, avec son mari. « C’était comme être dans une cathédrale... » Forte de cette résonance, son doctorat en théorie générale des systèmes lui donne ensuite des outils pour une compréhension holistique et organique de la planète – à laquelle elle a été initiée par le philosophe Erwin Laszlo et Gregory Bateson. Cette vision interconnectée de la réalité constitue, pour Joanna Macy, « la plus importante révolution cognitive de notre temps, de la physique à la psychologie ». Elle montre que « nous tissons notre monde en une toile vivante qui forme notre demeure qu’il ne tient qu’à nous de perpétuer ».

Autre éveil essentiel sur son parcours, Joanna Macy s’initie au bouddhisme à travers la rencontre avec des maîtres (en particulier Choegyal Rinpoché) et en travaillant avec des réfugiés tibétains en Inde, où – avec ses trois enfants – elle rejoint son mari Francis Underhill Macy, nommé en 1964 directeur adjoint du Peace Corps. Elle y fait l’expérience de la compassion en action et y apprend la nécessité de regarder la souffrance en face. « Le bodhisattva est l’incarnation de la compassion qui agit simplement et résolument au nom de tous les êtres, et qui se laisse vivifier – libérer en fait – par son interdépendance avec eux » , témoigne-t-elle dans son livre Écopsychologie pratique et rituels pour la terre. Ce qui nous mène à un autre levier de sa vie : l’écologie profonde, développée par le philosophe Arne Naess. Dans cette mouvance, Joanna Macy crée le Conseil de tous les êtres, avec le défenseur de la forêt tropicale, John Seed. Elle y initie un rituel transformateur, où les participants sont invités à « penser comme une montagne » – à déposer les masques de leur moi humain pour endosser l’identité d’un autre être de la nature, lui donner la parole et entrer en empathie avec lui.
(...)

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