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PUBLIÉ LE 14/05/2019

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Inexploré n°42

Le corps, une voie spirituelle pour libérer nos mémoires et révéler notre potentiel

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Des jeux et des hommes

Eric Berne
Ed. Stock
Magazine » Enquêtes

La trinité infernale

Envisagé d’ordinaire sous l’angle des relations interpersonnelles, le triangle dramatique influencerait aussi les organisations, la société et la marche du monde. Enquête singulière au cœur du trio infernal « victime / bourreau / sauveur »

Du « je » au « jeu » psychologique, il n’y a qu’un pas... que nous franchissons sans même nous en rendre compte. « Le mot “jeu” sonne juste parce que l’exagération, la dramatisation théâtrale et l’insincérité latente sont perceptibles. De même, ces situations négatives sont étrangement standard et semblent obéir à des règles quasi immuables », décrypte Christel Petitcollin, spécialiste de la manipulation et des rouages du triangle dramatique(1). Qu’il s’agisse d’une dispute familiale répétitive ou d’une négociation improductive, le jeu est identique : au coup d’envoi succèdent des enjeux et des règles codifiées, où s’immisce le rapport de force. Nous devons à Éric Berne, célèbre psychiatre américain, fondateur de l’analyse transactionnelle, la découverte de l’existence de ces jeux psychologiques banalement humains(2). Ses travaux ont été complétés par Stephen Karpman qui a modélisé le fameux triangle dramatique, nommé « Triangle de Karpman »(3). Les jeux décrits par Éric Berne balisaient plusieurs rôles : le naïf, le chat, la poire... Stephen Karpman a synthétisé ces personnages en trois rôles complémentaires, que l’on retrouve systématiquement dans les jeux : la victime, le bourreau (ou le persécuteur) et le sauveur. Ils sont caractérisés par des profils types, que Christel Petitcollin résume ainsi : « La victime apitoie, attire, énerve, excite. Le bourreau attaque, brime, donne des ordres et provoque la rancune. Le sauveur étouffe, apporte une aide inefficace, crée la passivité par l’assistanat. » On endosse ces rôles, qui s’ancrent dans l’enfance et le rapport à l’autorité parentale, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Lorsque nous sommes englués dans des relations négatives, frustrantes et décourageantes, il y a fort à parier que nous soyons tombés dans le panneau de ces jeux psychologiques... « Le triangle dramatique est un vrai fléau qui nous touche tous. On le retrouve dans la cour de récré, au sein des couples, en entreprise ou encore dans les guerres. Ce triangle a l’avantage de la simplicité : il est très parlant pour déjouer les mécanismes de la psychologie », partage Françoise Collard, coach professionnelle et de vie.

Une société qui tourne en triangle

Notre société tout entière serait bâtie sur ce triangle, car nombreux sont ceux qui croient à la réalité des « rôles » attribués à chacun sans nuance ni réflexion : l’infirmière-sauveuse, l’ouvrier-victime, le fisc-bourreau, etc. « Comme le triangle est systémique, il est facile de le reporter d’un individu à un groupe : une entreprise, une organisation ou un pays », relève Françoise Collard, rappelant que des études ont montré qu’en-deçà de huit ou neuf personnes, les personnalités s’additionnent, alors qu’au-delà on obtient une nouvelle entité dont le QI est plus bas. Le groupe est régressif. Certains groupes peuvent alors subrepticement devenir persécuteurs et créer des clans qui se fi gent. Sans généraliser, il arrive ainsi que des organisations et initiatives, sous le (bon) prétexte d’aider sur le plan humanitaire, confortent les populations en position de victimes, glissant insidieusement du rôle de sauveteurs à celui de persécuteurs. « Les populations assistées vont alors intégrer leur statut de victimes. Ce qui les éloigne de l’autonomie, de leur dignité et peut créer des problèmes capables de perdurer de génération en génération, faisant le lit possible de conflits et de guerres, où les victimes peuvent à leur tour devenir des persécuteurs », poursuit Françoise Collard, prenant le contre-exemple de Matthieu Ricard qui, appelé sur des zones sinistrées, encourage les victimes à réunir leurs forces et compétences, en préalable à la reconstruction : « Ce qui les sort de l’impuissance et de la sidération. »

La guerre des mondes

Ce triangle a l’avantage de la simplicité : il est très parlant pour déjouer les mécanismes de la psychologie.

Plus largement, l’engramme psychologique de tout mal subi peut se diffuser sur le plan transgénérationnel et refaire surface comme un boomerang, parfois des générations plus tard. La psychogénéalogiste Anne Ancelin Schützenberger le soulignait dans son best-seller Aïe, mes aïeux (Éd. Desclée de Brouwer), à propos des génocides ou encore de l’esclavage dont les traces sont au cœur d’enjeux et de rapports de force actuels. Elle envisageait aussi la montée de l’islamisme comme un contrecoup des croisades et du vécu des Arabes de l’époque – ressenti, écrivait-elle, par les musulmans actuels comme « un massacre d’innocents et un génocide ». Dans la foulée, certains analystes voient, dans la révolte sociale qui secoue actuellement la France, des répliques « sismiques » de la Révolution française. Pour Françoise Collard, il est clair que le triangle dramatique est « le terreau de la guerre ». « A contrario, un processus de paix durable nécessite de sortir de ce triangle infernal », dit-elle, en soulignant que cela implique un énorme travail de conscience. Pour Anne Ancelin, la sortie de crise, quel que soit le conflit, n’est pas seulement politique ou économique. « Elle est peut-être liée au fait de pouvoir dire l’indicible et l’impensé, de pouvoir se faire entendre, de faire reconnaître les faits, les torts, et essayer de “réparer la mort”, l’injustice subie, l’éviction, le rejet. »

Chaises musicales

Bien souvent, les personnages vont donc changer de rôle à un moment donné, initiant un jeu de chaises musicales délétère. (...)

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