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PUBLIÉ LE 05/12/2017
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction
Magazine » Bonnes feuilles

Libérez votre cerveau !

Véritable manifeste de neurosagesse, Libérez votre cerveau ! nous apprend à exploiter les potentialités de notre cerveau. Idriss Arkane, professeur et chercheur émérite, prend soin de ne pas tromper ses lecteurs.

Entrez dans la neuroergonomie



Nous n'utilisons pas bien notre cerveau. À l'école, au travail, en politique, nous n'utilisons pas ergonomiquement notre cerveau. Les conséquences de ce mauvais usage sont diverses, mais elles ont en commun le mal-être, la pétrification mentale et l'inefficacité. Cela est particulièrement vrai dans notre économie : les corrélats nerveux y sont loin d'être optimaux, le cerveau collectif de l'humanité est confiné, parce que le cerveau individuel des humains est confiné.
À quoi tient ce confinement ? Comment peut-on s'en libérer ?
La neuroergonomie, c'est l'art de bien utiliser le cerveau humain. De même qu'une chaise est plus ergonomique qu'un tabouret parce qu'elle distribue mieux le poids de son utilisateur, on pourrait distribuer autrement, et plus efficacement, le poids de la connaissance, de l'information et de l'expérience sur notre cerveau. Lorsque nous le faisons, le résultat est à la fois profond et spectaculaire.
Quand l'humanité a découvert le levier, la poulie ou la machine à vapeur, le monde en a été transformé. Il en fut de même quand elle se dota de l'écriture, de l'imprimerie, de l'Internet ... Quand nous donnons un levier à notre vie physique, le monde se transforme. Quand nous donnons du levier à notre vie mentale, le monde se transforme plus encore, parce que ce ne sont plus les outils mais leurs opérateurs qui changent. Leurs perspectives, leur compréhension du monde, d'eux-mêmes ou des autres, leurs raisons d'agir se transforment, parce que leur vie mentale est plus libre. Faire de la neuroergonomie, c'est changer le monde, cerveau après cerveau, et changer la destinée de l'humanité. Faire de la neuroergonomie, c’est libérer la vie mentale des gens.

Nous pouvons mieux apprendre, mieux produire, mieux voter, nous pouvons mieux penser, mieux communiquer, mieux comprendre, tout cela en étant plus épanouis, plus heureux, plus productifs, et donc plus brillants. Alors, que signifie exacte­ ment sortir son cerveau du confinement ?
Libérer le levier de sa vie mentale, c'est par exemple ce que fait Rüdiger Gamm (né en 1971), qui divise des nombres premiers de tête jusqu'à la soixantième décimale. C'est encore ce que fit Shakun­ tala Devi (1929-2013) qui, en 1977, fut capable d'extraire la racine cubique de 188138517 plus vite qu'un ordinateur, la racine 23e d'un nombre à 201 chiffres en moins d'une minute, ou qui multiplia de tête et en 28 secondes deux nombres à 13 chiffres.
Priyanshi Somani (née en 1998) calcula dix racines carrées de nombres à 6 chiffres, jusqu'à 8 chiffres après la virgule, en moins de 3 minutes. Alberto Coto (né en 1970) détient le record mondial de vitesse, 17 secondes, pour une addition de termes à 1OO chiffres (soit au moins 6 opérations mentales par seconde). En 1976, Wim Klein (1912-1986) mit 43 secondes pour calculer la racine 73c d'un nombre à 500 chiffres.

Shakuntala Devi ou Rüdiger Gamm n'ont pas plus de neurones que vous et moi. Ils n'ont pas une grosse aire cérébrale en plus, ni un cerveau plus gros. En revanche, un haltérophile a bien plus de cellules musculaires que la moyenne humaine. Le record du monde actuel d'haltérophilie à l'arraché est détenu par le Géorgien Lasha Talakhadze, qui soulève 215 kilos ... Il mesure 1,97 mètres pour 157 kilos, il a donc beaucoup plus de matière musculaire que la moyenne des gens qui liront ce livre. Quand un athlète de la vie physique s'entraîne, ses muscles grossissent parce qu'ils ne sont pas contenus dans des os. Quand un athlète de la vie mentale s'entraîne, son cerveau ne grossit pas, car il est contenu dans la boîte crânienne. Son volume est essentiellement fixe. Du point de vue de la masse, de la matière, du volume et du nombre de neurones, un athlète du calcul mental comme Rüdiger Gamm a le même cerveau que tout le monde. Le hardware est le même, mais le système d'exploitation est différent. En d'autres termes : il n'est pas sous Windows. Si les performances de son cerveau sont différentes, il doit cependant y avoir une raison à cela, et si cette raison ne relève pas de la masse ou du nombre de cellules, elle doit relever de l'usage, c'est-à-dire de l'ergonomie : pas plus de neurones, pas plus d'aires, pas de synapses plus rapides ... mais des connexions différentes...

En 2001, une équipe française a étudié le cerveau de Rüdiger Gamm par tomographie à émission de positons (TEP), en le comparant à des calculateurs normaux. La TEP met en relief les aires cérébrales qui consomment plus de glucose durant une tâche donnée. En l'occurrence, il s'agissait du calcul mental. Ce que Pesenti et al. ont découvert, c'est que si Gamm utilisait bien des aires communes à lui et aux calculateurs « normaux », il en utilisait aussi d'autres. Il s'agissait d'aires, de son cortex ou de son cervelet, que tout le monde possède, mais que la plupart des gens ne sollicitent pas pour effectuer des calculs : on notait en effet chez Gamm une activation entorhinale, hippocampique, et cérébelleuse...

Le cervelet est un excellent calculateur. Physiquement, il est organisé comme un véritable data center : des rangées de neurones (les cellules de Purkinje), alignées comme dans un cristal, qui prennent part à nos mouvements, à notre équilibre, à l'accélération de nos membres et à notre posture sans même que nous ayons à y penser. Cet organe est doté d'une grande autonomie de fonctionnement, qui est corrélée à sa position anatomique : il se trouve en retrait du reste du cerveau, s'organise différemment de lui, selon un fonctionnement qui évoque une carte graphique. Si nous savions comment employer son autonomie de calcul, elle serait un levier pour notre vie cérébrale. En bref, le cervelet est un élément essentiel de la coordination de notre vie physique, mais il peut l'être aussi de notre vie mentale, et c'est ce que semblent démontrer les calculateurs prodiges.

Que font des gens comme Gamm et Klein ? Pensez à une grosse bouteille d'eau en verre. Imaginez qu'elle représente un problème mathématique (comme calculer la racine 73 d'un nombre à cinq cents chiffres de tête). Elle a un certain poids. Ce poids représente la « charge cognitive » du problème. Imaginez votre main ouverte. Elle représente votre cerveau ou votre vie mentale. Pour résoudre le problème et soulever la bouteille, vous et moi n'utiliserons que notre petit doigt. Du coup, l'exercice sera fastidieux, voire impossible. Gamm et Klein, eux, utilisent toute leur main. Ils peuvent soulever la bouteille plus facilement et plus longtemps. Dans cette métaphore, notre petit doigt représente notre mémoire de travail, ou encore le « calepin visuo-spatial », des modules limités de notre vie mentale, mais que nous sollicitons tous les jours et auxquels nous sommes habitués à recourir en premier pour résoudre une épreuve mentale. Cette mémoire de travail, par exemple, sera à coup sûr saturée en quinze secondes... Pouvez-vous répéter la phrase que vous avez lue il y a quinze secondes ?

Si notre main représente notre vie mentale, les autres doigts de la main peuvent désigner notre mémoire spatiale, notre mémoire épisodique, notre mémoire procédurale (à laquelle prennent part le cervelet et le cortex moteur). Ces modules sont beaucoup plus puissants, ils peuvent soulever des poids cognitifs plus vite et avec moins d'effort que le calepin visuo-spatial ou la mémoire de travail (celle que nous utilisons, par exemple, pour retenir un numéro de téléphone). Nous avons tous une mémoire épisodique, une mémoire procédurale et une mémoire des lieux, peut-être aussi développées que celles de Wim Klein ou Rüdiger Gamm, simplement nous ne les sollicitons pas pour faire des calculs mentaux. Nous les utilisons pour savoir où nous avons grandi (mémoire épisodique ou biographique, comment faire un nœud de cravate (mémoire procédurale), où nous avons garé notre voiture (mémoire spatiale ou bien épisodique).

Ce qui fait de Klein et Gamm des prodiges, ce n'est donc pas une quantité de cerveau supplémentaire mais une capacité à l'utiliser ergonomiquement. Leurs performances sont de purs cas de neuroergonomie. Je suis convaincu qu'avec cinquante mille heures de pratique (tout de même !), tout le monde pourrait atteindre ces performances. Mais tout le monde ne veut pas devenir haltérophile, athlète de la mémoire ou du calcul mental. Car ces précisions en matière d'ergonomie cérébrale sont largement acquises, très peu innées, et elles relèvent souvent d'une pratique à la fois acharnée et inspirée.
Notre cerveau a des articulations, il y a des mouvements qu'il peut ou ne peut pas faire, il a des limites claires, des empans. L'empan de la main, c'est la distance qui va du bout de notre pouce au bout de notre petit doigt, main ouverte. Il conditionne ce que l'on peut saisir. Mais nous pouvons saisir des objets bien plus gros que notre main s'ils ont une poignée. Les objets de la vie mentale sont d'une nature comparable : notre cerveau peut soulever des idées plus larges que l'empan de notre conscience, mais il faut qu'elles soient dotées d'une poignée. En psychologie, on appelle « affordance » la partie d'un objet physique qui est la plus naturellement prise par nos mains. La poignée d'une casserole, par exemple, est son affordance. Eh bien, les idées aussi ont des affordances, et le bon professeur sait munir les notions abstraites d'une poignée intellectuelle simple. Ça aussi, c'est de la neuroergonomie.

On dit souvent que nous n'utilisons que 10 % de notre cerveau. C'est un mythe, et c'est même un non-sens évolutif. Que signifient ces « 10 % » ? Sont-ils 10 % de sa masse ? De son énergie consommée ? De son nombre de cellules ? Notre cerveau a été optimisé par l'évolution ; des centaines de millions d'humains et d'hominidés sont morts dans son affûtage, et même s'il est remarquablement flexible, plastique et adaptable, il n'y a pas grand-chose à jeter dedans. « 10 % », ce n'est pas faux, mais ça ne veut rien dire. Que signifierait une phrase comme « Nous n'utilisons que 10 % de nos mains » ? Ou « Tu n'as utilisé que 10 % de ce stylo » ? Ces 10 % de cerveau ont attiré notre attention parce que nous sommes condi­ tionnés à réagir aux chiffres, aux notes, aux pourcentages... C'est ce que l'auteur René Guénon a appelé « le règne de la quantité » : nous sommes incapables d'évaluer réellement la qualité des choses, alors nous nous conditionnons à ne voir que des quantités, des notes, même quand elles sont fausses ou hors sujet.

Ce qui est vrai, cependant, c'est que nous n'utilisons pas tout le potentiel de notre cerveau, de même que nous n'utilisons pas tout le potentiel de nos mains : diriger une symphonie, peindre un chef-d'œuvre, façonner un violon, briser un parpaing ... Tout cela fait partie des ressources de nos mains, mais ceux qui réaliseront ne serait-ce qu'une seule de ces prouesses dans leur vie doivent se trouver dans la proportion d'un sur cent mille à l'échelle mondiale. De même, nous n'utilison s qu'une maigre partie du potentiel de notre cerveau. Le Massachusetts Institute of Technology s'est donné pour devise « l'esprit et la main » ; d'une certaine manière, cette métaphore signifie que nous sous-employons notre esprit. Si nous contemplons le chemin parcouru par l'usage de nos mains, du biface au piano, nous pouvons imaginer les horizons insoupçonnés que recèle la maîtrise fine de nos mouvements - ce que nous appelons la « kinésphère ». Il en est de même pour notre vie mentale.

Sans doute les interfaces du futur feront-elles dialoguer subtilement les potentiels de notre vie physique et de notre vie mentale, parce que les deux sont entrelacés aussi bien par leur évolution commune que par leur mise en œuvre. Le neurone, en effet, est apparu dans l'évolution pour prendre le contrôle d'un mouvement de la vie physique. Ce n'est que plus tard qu'il a pris le contrôle d'un mouvement de la vie mentale. Le potentiel de précision de nos mains, dans cette gestuelle fine qui produit aussi bien un Giant Steps de John Coltrane qu'un Paradis du Tintoret, pourrait demain piloter des instruments beaucoup plus subtils et nuancés qu'un piano-forte, aussi bien pour guider des astronefs que pour réaliser des opérations chirurgicales. L'instrument, qu'il soit de musique ou d'autre chose, est un isthme sacré entre notre vie physique et notre vie mentale. Et dans l'art d'explorer cet isthme, il nous reste un chemin immense à parcourir.


Tous prodiges ?



Je fais partie de ceux qui pensent que nous pourrions tous être des « prodiges ». Le problème ne vient pas de nos capacités, mais de notre définition du terme « prodige », qui est au fond très puérile. Prenons le quotient intellectuel (QI), qui procède typiquement du « règne de la quantité », diagnostiqué par René Guénon. À l'origine, il relève du « facteur G » développé par le psychologue anglais Charles Spearman. En 1904, ce dernier découvrit une corrélation significative entre les performances scolaires à travers les disciplines : un enfant qui excelle en anglais a, par exemple, plus de chances d'exceller en mathématiques, de sorte qu'il y a fréquemment des « premiers de la classe » excellant dans toutes les disciplines. Constatant cela, Spearman voulut trouver le dénominateur commun à cette excellence scolaire, et il le nomma « facteur G », pour « général ». La notion de quotient intellectuel était en gestation.

On ne peut dissocier les découvertes de Spearman de la tendance générale à l'eugénisme et à l'« hygiène sociale » qui prévalait à l'époque ; les mesures de l'intelligence ont, en effet, été popularisées par l'eugéniste Galton, qui avait établi une échelle pseudo-scientifique aux capacités intellectuelles des peuples et ju stifiait ainsi, entre autres, la colonisation. Or ce que Spearman observait, c'était une forte corrélation dans la nature intellectuelle des épreuves scolaires, rien de plus. Ce qu'un élève doit mobiliser pour avoir une bonne note en anglais n'est pas très loin de ce qu'il doit mobiliser pour en avoir une aussi bonne en mathématiques. En aucun cas l'école ne capture toute la vie : c'est la vie qui contient l'école, pas l'inverse. De même, l'école ne capture pas l'humanité, et le facteur G encore moins. S'il vient souligner un aspect petit et reproductible de l'intelligence, il serait pseudo-scientifique de dire qu'il saisit l'excellence, même cognitive. Le facteur G est à l'intelligence ce que l'ombre est à la tête humaine. Il porte de la connaissance, c'est-à-dire de l'information « réplicable », mais il en porte très peu, et il faudrait être ignorant ou arrogant pour l’assimiler à ce phénomène multidimensionnel qu’est l’intelligence, et que seule la vie est à même de juger. Sélectionner des gens selon le facteur G dans la vie mentale, ce serait comme sélectionner des gens selon leur taille dans la vie physique : cela a du sens pour certaines épreuves ... Mais une personne de petite taille n'est pas exclue par principe de la pratique du basket, ou une personne lourde intrinsèquement inapte à l'équitation.

J'aime aussi me rappeler que, pendant plus de dix ans, le chef mafieux Vincent Gigante, surnommé « The Chin », parvint à convaincre de sa faiblesse intellectuelle des dizaines de psychiatres, parmi les plus brillants et les plus respectés, alors qu'il est considéré comme le plus puissant parrain de New York dans les années 1980. La religion du facteur G n'est elle-même qu'un culte dans la grande religion de la quantité - impitoyable avec ses hérétiques, d'ailleurs. Or s'il existait un dénominateur commun physique à la réussite scolaire, si la taille ou la couleur des yeux se corrélaient à la réussite scolaire, n'importe quel humain sensé en viendrait à la conclusion que c'est l'école qui est mauvaise, puisqu'elle ne respecte pas la diversité physique - un bien en soi, car généré par la nature après une longue sélection. Alors pourquoi ce que nous appliquons de bon sens à la vie physique, refusons-nous de l'appliquer à la vie mentale ? Très souvent, le bon sens qui prévaut dans notre appréciation de la vie physique reste à construire dans la vie mentale, parce que si nous voyons nos mains, nos mouvements en action, nous ne voyons pas notre cerveau, notre esprit, fonctionner. Si le facteur G suffisait à prédire à tous les coups les performances scolaires, cela voudrait dire qu'une mesure noométrique 2 serait capable de capturer toute l'école ... Ce serait une mauvaise nouvelle pour l'école, pas pour notre esprit ; de même que réduire le succès scolaire à la taille ou à la couleur des yeux montrerait toute la faiblesse, non pas des humains aux yeux noirs ou de petite taille, mais de l'école qui prétend les comprendre et les noter.

Comme l'ombre d'un corps, le facteur G est reproductible. Sa mesure tend à demeurer la même sur une bonne portion de la vie d'un individu, il est assez bien héritable. Cependant, si la longueur des ailes d'un oiseau demeure constante à l'âge adulte et est aussi bien héritable, elle ne suffit pas à capturer le vol de tous les oiseaux et la nature ne l'a pas sélectionnée chez toutes les espèces. Le phénomène de l'intelligence humaine est une chose bien plus complexe, subtile et diversifiée qu'une mesure unidimensionnelle. Cependant, nous aimons forcer la réalité à se conformer à nos mesures plutôt qu'étendre nos mesures à la réalité. Si le facteur G se corrèle facilement aux notes et au salaire, c'est le fait d'une tautologie sociale. Notre école et la portion limitée de notre société qui est basée sur les résultats scolaires sélectionnent assez bien les gens sur ce facteur. Mais le simple fait que des humains au facteur G moins éminent aient survécu deux cent mille ans démontre que la nature, elle, ne nous a pas sélectionnés sur ce principe. La nature est bien plus sophistiquée que nos modes de sélection rudimentaires, politiquement biaisés et intellectuellement naïfs.

Alors, qu'est-ce qu'un prodige ? On peut être un prodige sans avoir un facteur G supérieur à la moyenne, c'est une certitude. On peut également être un grand compositeur en étant devenu presque sourd (ce fut le cas de Beethoven), un des plus grands généraux de tous les temps en ayant des performances moyennes aux académies militaires et en ayant eu les plus grandes difficultés à apprendre à lire (ce fut le cas de Patton). Quant au général Giap, qui mit en échec les armées les plus entraînées du monde pendant la guerre du Viêt Nam, et les esprits les plus émoulus des académies de son temps, iln'avait reçu aucune éducation militaire formelle. C'est ça, la réalité, qu'elle entre ou non dans les cases de nos préjugés .

Là où Bernard Law Montgomery était un élève moyen, le désastreux et bien nommé Maurice Gamelin sortit major de Saint-Cyr, en 1893. J'ai appris cette leçon d'un grand policier et diplomate français : ce sont les circonstances qui font les héros, leur formation seule n'est pas déterminante. Si ce principe devait être vérifié, cela signifierait que nos techniques de sélection ne sont que de pâles copies de celles qui prévalent dans la vraie vie, qui est à la fois plus ancienne, plus vaste et plus diversifiée que la vie notée (dont fait partie la vie scolaire).

La vie notée est à la vraie vie ce que le cheval de bois est au vrai cheval. Vous pouvez avoir échoué à une multitude d'examens sur cheval de bois et exceller sur un vrai cheval par la suite, laissant loin derrière vous les premiers de la classe. Or, dans la société que nous créons, celui qui excelle sur un cheval véritable sans être passé par le cheval de bois, on le traite d'imposteur ou d'arriviste. L'humain est ainsi fait, mais ce bizutage est le réflexe des faibles d'esprit. Si votre vie entière repose sur un cheval de bois, ilvous sera plus facile d'affirmer que le cheval véritable n'est qu'une légende.

On nous a fait croire que la vraie vie (professionnelle, scientifique...) ne pouvait plus exister sans la vie notée. C'est pourquoi un scientifique doit passer son temps à surveiller sa note dans les classements de citation, sans quoi il n'existe pas. Pour avoir voulu très tôt libérer ma vie mentale de la vie notée, j'ai appris une sagesse essentielle : la vie réelle peut contenir la vie notée, la vie notée ne peut pas contenir la vie réelle. La première est plus ancienne, plus vénérable, plus vraie et plus noble que l'autre, qui a fait sur elle un coup d'État. Quiconque critique ce coup d'État s'expose à des punitions redoutables, car le système par lequel la vie notée a décapité la vie réelle et s'est couronnée à sa place possède tous les attributs d'une religion sadique, avec ses prêtres, son inquisition et ses expiations.

Sous la IIIe République, l'école française enseignait la nage au tabouret. On utilisait pour apprendre des machines, des appareils, sans jamais aller dans l'eau. Imaginez que l'on établisse un système de permis de nage, avec épreuves théoriques et mécaniques obligatoires. Imaginez un moniteur de ce permis rencontrant un enfant d'Amazonie ou des Caraïbes qui aurait, lui, appris à nager en se jetant à l'eau. Comment réagirait cet homme ? Il passerait par toutes les étapes de la dissonance cognitive et chercherait probablement une explication fantaisiste pour maintenir le système de pensée sur lequel ila bâti toute sa vie. Son explication se trouverait quelque part entre « cet enfant est un cas particulier », « cet enfant a été formé à la nage sur un tabouret mais il nous le cache » et « cet enfant n'existe pas ! ». C'est une déformation professionnelle bien connue des scientifiques : si je l'ignore, ça n'existe pas, et si ça n'existe pas, ça ne peut pas exister. (…)


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