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PUBLIÉ LE 27/09/2019
  • Catherine Maillard
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré n°44

Quand l'inexplicable bouleverse notre vision du monde...

LE LIVRE À LIRE

Hildegarde de Bingen

Audrey Fella
Éditions Points
Magazine » Enquêtes

La médecine de l’abbesse Hildegarde de Bingen

Religieuse bénédictine du XIIe siècle, visionnaire, poétesse et musicienne d’exception, l’abbesse Hildegarde de Bingen est considérée aujourd’hui comme la première phytothérapeute. Presque mille ans plus tard, son nom sonne comme une référence en matière de santé, et ses principes sont d’une criante modernité.

Hildegarde de Bingen (1098-1179)

Née en 1098, dixième enfant d’une famille de petite noblesse rhénane en Allemagne, Hildegarde a des visions dès l’âge de cinq ans. D’une santé fragile, elle est confiée à l’abbesse d’un monastère proche de la maison familiale, à qui elle succède à l’âge de 38 ans, en 1136.
Date où ses visions s’intensifient, ainsi que les voix lui ordonnant d’écrire et de divulguer leurs messages. Son premier recueil, le Scivias, est présenté au pape Eugène III qui lui écrit en personne. Nombre de prophéties se révèlent exactes et, sa renommée grandissant, le couvent déménage à côté de la ville de Bingen, qui lui donnera son nom...
Elle y poursuit son œuvre prophétique et multiplie les correspondances avec les plus hautes personnalités de son temps. Nombre de miracles sont associés à l’abbesse, botaniste, médecin, visionnaire, artiste et compositrice émérite.
Le jour de sa mort, le 17 septembre 1179, date qu’elle avait prédite, le ciel s’illumine de deux arcs-en-ciel, un phénomène qui donne lieu au culte d’Hildegarde de Bingen. Le 28 mai 2012, Benoît XVI la proclame docteur de l’Église, un titre honorifique suprême.


La vision globale de la médecine d’Hildegarde de Bingen mêlait herboristerie, alimentation préventive, jeûne, prières et chants sacrés. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui se penchent sur ses écrits : ils pourraient bien répondre aux enjeux de notre époque pour un meilleur équilibre corps-esprit. En effet, ils font écho à nos aspirations pour une médecine plus respectueuse de l’environnement, de l’humain, en résonance avec une vraie dimension spirituelle.

« Quand Hildegarde n’est pas sur les routes en train de prêcher et de prophétiser, elle est au monastère, où elle se consacre corps et âme à son prochain [...] Elle soigne les malades qui viennent de tout l’empire germanique, leur administre ses propres remèdes », écrit l’essayiste Audrey Fella dans un livre qu’elle lui consacre. Alors qu’elle n’a reçu aucune formation scientifique, l’abbesse va s’atteler à la rédaction d’un ouvrage sur les sciences naturelles et la médecine : Les causes et les remèdes. Mue par l’impérieux désir de replacer l’homme à sa juste place dans l’ordre de l’univers, elle va chercher à percer les secrets de la nature, qui englobe l’animal, le végétal et le minéral, pour un retour à l’harmonie avec le reste de la création, en accord avec Dieu. Sa médecine s’appuie à la fois sur les produits de la terre, l’alimentation, les plantes, la gemmothérapie et la science du divin, qui comprend la prière, les chants et la recherche de la joie... ce qu’on qualifierait aujourd’hui d’approche holistique.

C’est principalement à deux praticiens allemands, le docteur Gottfried Hertzka (1913-1997) et le naturopathe, docteur en chimie et biochimie Wighard Strehlow, que l’on doit le regain d’intérêt pour l’abbesse ; ensemble, ils ont fondé en 1993 la maison de cure d’Hildegarde, au bord du lac de Constance. Récemment, en 2012, elle reçoit la nomination de docteur de l’Église par le pape Benoît XVI, qui n’a gratifié que quatre femmes à ce titre. Un honneur plus que mérité pour la grande dame, comme en attestent l’actuelle diffusion de son œuvre et la permanence de son culte, preuves de l’intemporalité de sa vision.


La théorie visionnaire des humeurs



Dans son traité Les causes et les remèdes, devenu l’ouvrage emblématique de sa médecine, l’abbesse pointe le rôle des humeurs sur la santé et la maladie. « Selon Hildegarde, l’homme est un ensemble de parties sèches et humides, chaudes et froides et c’est l’équilibre de ces caractéristiques qui induit la santé », précise la naturopathe Mélanie Schmidt-Ulmann, diplômée de l’Institut Hildegardien. Pour mieux en comprendre le fonctionnement, on peut se référer à l’une de ses visions rapportées par Audrey Fella : « À l’image des vents du sud, de l’est, de l’ouest, du nord qui régulent les forces cosmiques et régissent le mouvement de l’univers, elles pénètrent l’homme et conditionnent sa santé. » Ainsi, les maladies seraient dues à un désordre des humeurs, ou encore à des inflammations de liquides internes. « Un principe en cours depuis Hippocrate et les médecins de l’Antiquité, mais aussi dans la médecine chinoise ou ayurvédique », ajoute le journaliste Paul Ferris. Comme les médecins de ces traditions, Hildegarde établissait son diagnostic en déterminant lequel des quatre éléments (froid, chaud, humide et sec) était en faiblesse et cherchait un remède pour équilibrer les différentes forces en présence.


Les plantes, stars de la pharmacie



Au cœur de la médecine d’Hildegarde de Bingen : les plantes ! « Au Moyen Âge, l’enseignement des grands médecins grecs, latins, ou égyptiens est oublié », rappelle Paul Ferris.

Elle consignera sans relâche ses recettes, ses observations, qui aujourd’hui sont passées dans le savoir populaire.

À ce titre, toutes préparations – baumes, mixtures à base de plantes – pouvaient même s’apparenter à de la sorcellerie, ce qui n’affecte en rien l’abbesse, qui étudie, observe, pratique et surtout écrit. Elle consignera sans relâche ses recettes, ses observations, qui aujourd’hui sont passées dans le savoir populaire. « Elle découvre les propriétés selon les principes des “signatures” : les plantes rouges soignent les affections sanguines, celles avec des alvéoles, les bronches... », détaille le journaliste. La pratique des tisanes comme remèdes était d’ailleurs répandue à l’époque, à juste titre. « Les conditions sanitaires de l’époque étaient loin de répondre à nos exigences actuelles et l’eau n’était pas potable, il fallait la faire bouillir », explique Mélanie Schmidt-Ulmann. Pour une pharmacie hildegardienne actuelle, on peut compter une trentaine de plantes « vedettes », dont les vertus ont été validées par la science. Nos experts en ont pointé trois essentielles : « L’ail devrait avoir bonne place dans tous nos repas. Il stimule le cœur, facilite la circulation, lutte contre l’hypertension », indique Paul Ferris. Pour Hildegarde, il avait « une chaleur positive ».

Considérée il y a peu encore comme une mauvaise herbe, l’ortie était une plante médicinale de tout premier ordre chère à l’abbesse, « qui la recommandait pour purger l’estomac », rapporte Mélanie Schmidt-Ulmann. Des études ont mis aujourd’hui en évidence sa composition en nombreux minéraux, vitamines et autres substances comme les flavonoïdes, la sérotonine, les tanins, etc., corroborant les indications de la botaniste. Enfin, la bardane fait l’unanimité. Préconisée au Moyen Âge pour les calculs rénaux et les problèmes respiratoires, elle était déjà nommée Philanthropos (la bienveillante) par les médecins grecs de l’Antiquité. Un titre en lien, sans doute, avec sa forte concentration en inuline et son pouvoir antibiotique, avérés par la science. (...)


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