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© Lilly Caspar
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PUBLIÉ LE 04/06/2018

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Inexploré n°14

Quand la vie s'arrête...
Magazine » Enquêtes

Mon copain est un fantôme

Le thème de « l'ami imaginaire » est un classique en psychologie enfantine. Pourtant, la frontière est parfois mince avec les perceptions extraordinaires et la médiumnité… Comment distinguer ces différents phénomènes ? La psychologue clinicienne Patricia Serin explore la question à travers deux histoires passionnantes.

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Nous sommes en 2008. Le jeune Lucas, âgé de 5 ans, m'est adressé car l'école le décrit comme ayant « un problème de communication ».
Seul, il ne se mélange pas aux autres, parle « dans le vide » et son comportement intrigue ses proches. Lors du premier entretien avec les parents, ces derniers évoquent d'emblée un événement qui pourrait expliquer les difficultés de leur fils : lorsque Lucas avait 4 ans, son jeune frère Alex, âgé de 20 mois, est mort noyé dans la baignoire, en sa présence. Les parents parlent de ce drame avec beaucoup de retenue. Catholiques pratiquants, très investis dans l'associatif paroissial, ils y voient « la volonté du Seigneur ». La mère est enfermée dans une souffrance palpable qu'elle masque par des propos convenus. Le père paraît beaucoup plus motivé pour que son fils soit aidé « parce qu'il en a besoin, il ne va pas bien », confie-t-il. C'est lui qui m'explique que Lucas a un « ami imaginaire » et qu'il dit des choses « bizarres ». Décrit comme un enfant calme et rêveur, Lucas passe « des heures à jouer tout seul et à s'isoler dans le jardin ». Sa réaction à la mort d'Alex est à l'opposé de celle d'Aymeric, son frère aîné âgé de 7 ans au moment de la noyade, sportif, sur-actif, extraverti. Le pédopsychiatre leur a expliqué que les réactions de repli sur soi étaient classiques après un tel drame; et que le fait que l'enfant parle tout seul était certainement lié au banal et répandu « ami imagjnaire ». « Tout ceci passera avec l'âge », a-t-il conclu. Ila également affirmé que l'enfant était en bonne santé et a conseillé avec sagesse de lui consacrer davantage de temps.


Les perceptions extrasensorielles de Lucas



Je propose alors un suivi psychothérapeutique familial qui va durer plusieurs mois. Dès notre première rencontre seul à seul, Lucas m'impressionne par sa sensibilité, son appli­cation et la force particulière qu'il dégage. Rapidement, il me teste. Mon téléphone vibre alors qu'il est en train de dessiner. Tout en continuant son œuvre avec application, il me dit sans me regarder : « C'est une dame qui ne peut pas venir ce soir; mais il y a une autre dame qui va téléphoner après et prendre sa place. » Je reformule ce qu'il vient de me dire et le remercie pour son avertissement... qui se révélera exact. En ne mettant pas en doute sa parole, j'instaure la confiance indispensable à la poursuite de la thérapie, au cours de laquelle je serai à plusieurs reprises le témoin de telles prédictions.
Lorsque l'enfant mis en confiance commence à se raconter, je réalise à quel point il ressent la gêne que ses prédictions occasionnent : « Une fois, à l'école, j'ai dit quelle maman allait arriver en premier et ce qu'il y avait à la cantine et aussi qui allait venir dans la classe, et on s'est moqué de moi, les autres ne voulaient plus jouer avec moi... » Il est également sensible à l'attitude paradoxale de son entourage qui le traite de menteur tout en constatant qu'il a raison, sans le lui dire.

Le décès d'Alex est venu réveiller un traumatisme

J'avais déjà suivi des patients - adultes et enfants – dotés de facultés extrasensorielles -psi - manifestées sous diverses formes : télépathie, prémonition, télékinésie... J'avais pu constater que l'expression de ces facultés varie suivant le contexte familial, culturel, l'état émotionnel du sujet, et ses relations aux autres. J'ai accompagné brièvement une enfant de 8 ans, déclarée précoce, qui avait trouvé elle­même un sens à ses capacités de télékinésie. Elle faisait glisser des jouets sans les toucher. Son regard était intense, et je percevais avant et pendant une grande tension à la fois musculaire et psychique. « Cela me déstresse. Mon éner­vement fait déplacer des objets », disait-elle. Très tonique, curieuse de tout, elle avait trouvé un moyen d'évacuer ses tensions lorsqu'elle se sentait frustrée et contrainte à l'immobilité. Elle m'avait confié s'en être aperçu en CP, classe qui exige de l'enfant un grand contrôle psychomoteur.

« Les enfants seraient plus en contact avec leur inconscient, non encore barré par la conscience ; celui-ci apparaît encore ouvert, libérant son contenu au quotidien », explique Joachim Soulières dans son livre « Les Enfants et le paranormal ». « L'enfant n'a pas encore acquis les codes sociaux... qui déclarent hors-jeu les perceptions extrasensorielles et les facultés psychokinétiques; il peut les exprimer tant que son milieu ne les bannit pas. » Certains sont doués d'une sensibilité particulière. Ils ont la capacité de se retrancher du monde quotidien. Ce qui est surprenant est que les fantasmes d'évasion, les émotions de peur ou de colère « prennent corps » et se cristallisent en une énergie psi qui se matérialise. Chez certains sujets, cette énergie psychique se décharge sur un objet. C'est le verre qui glisse de la table, tombe et se casse, ou la porte qui claque sans qu'aucun courant d'air ne l'ait poussée.

Les émotions dues au traumatisme familial et la tension qu'elles engendrent doivent s'exprimer d'une manière ou d'une autre. Contrairement à d'autres enfants, Lucas ne traduit pas ses conflits par des douleurs diverses, de l'agitation, de l'agressivité. Y aurait-il alors une forme d'expansion de conscience et/ou d'exacerbation des sens lui permettant de saisir des événements à la fois dans le présent et le futur proche ?
Outre les prémonitions qui s'imposent à lui comme des évidences, Lucas, à travers les jeux, les dessins et la parole, témoigne de « visions ». Il m'explique qu'il voit des images, « comme en vrai », et des « petits films » dont il est le spectateur. Ce ne serait pas comme quand il regarde la télévision. Il est « devant » et m'assure qu’il sait pourtant faire la différence entre le « vrai dans la vie » et ces images ou films. C'est avec son grand frère Aymeric que Lucas a réalisé qu'il est différent des autres, en comprenant qu'Aymeric ne « voit » pas comme lui. L’incrédulité des autres membres de la famille et de ses copains d'école l'a troublé. Il s'est alors replié sur lui-même.


Le rappel du « fantôme »



Tout en constatant la réalité des perceptions psi de Lucas, je me centre sur la communication du petit garçon avec son ami imaginaire. Ce compagnon avec qui il joue, Lucas est le seul à le voir et il a bien compris que les autres ne le perçoivent pas. Il l'appelle « mon copain ». L’ami imaginaire est un thème classique en psychologie enfantine : la plupart du temps, cela permet à l'enfant d'exprimer son potentiel créatif, ses peurs et ses désirs. Pour Lucas, cette manifestation fera office de révélateur du malaise familial, de ce que les adultes cherchent à masquer et refoulent. Au cours de la thérapie, un dessin retient particulièrement mon attention. Il représente deux poissons qui « volent » au-dessus de la mer. L’enfant commente : « Ces deux poissons - des garçons selon lui - aiment bien jouer tranquillement dans Le ciel personne ne Les embête et ils peuvent s'amuser avec les oiseaux qui leur racontent des histoires. C'est comme ça que les choses marchent. (…) Et ils peuvent poser toutes Leurs questions, on n'est pas fâché après et comme ça tout le monde est content ». Je lui demande si ces poissons ont une famille : « Oui, elle est de l'autre côté, et là ils peuvent tous les voir.»

À 5 ans, un enfant commence à intégrer dans son univers les personnes et les objets qu'il connaît. Toutefois, il ne dessine pas encore la réalité : il représente « ce qu'il sait et non ce qu’il voit ». Plus précisément, il représente non pas le modèle qu'il a sous les yeux, mais ce qu'il en connaît. En disant « ils peuvent tous les voir » et « comment les choses marchent », on peut supposer que Lucas puise dans son imaginaire des histoires qu'il invente, des personnages, des situations. Peut-être exprime-t-il également sa perception de l'inconscient familial.

Les poissons peuvent être interprétés comme ce qui cherche à émerger de la conscience, à se distinguer du maternel si proche. Du milieu marin jaillissent les forces de vie originelles et toutes les potentialités. Il est le lieu de naissances, de transformations et de renaissances. Il est le symbole des origines et de la mère. La mer, eau en mouvement, évoque un état transitoire entre les possibles encore abstraits et les réalités formelles. Quant aux oiseaux (absents du dessin), ils évoquent la métamorphose de l'âme, leur chant est associé au langage des dieux. Poissons et oiseaux révèlent le caractère sensible et spirituel de Lucas. Bien entendu, on notera qu'il y a deux poissons, comme deux frères, comme Lucas et son ami imaginaire, un « enfant » du même âge qui vient lui tenir compagnie et jouer avec lui quand il se sent trop seul, malheureux ou incompris.

C'est la répression des émotions liées à un deuil qui crée des déséquilibres

Alors que je reçois la mère en séance individuelle, mon pressentiment se confirme. Sa gêne à évoquer sa propre histoire familiale trahit une zone d'ombre, un défaut de transmission de ce qui ne peut être représenté. Un secret de famille ? Je lui propose de me parler de sa relation avec sa mère, son père, sa fratrie. L’émotion la déborde. Ce qu'elle contenait derrière ses digues de dignité et cette façade si bien contrôlée s'effondre ...

Deux poissons, deux oiseaux... Deux enfants noyés à une génération d'intervalle. Le décès du petit Alex est venu réveiller un traumatisme enfoui : la noyade du propre frère cadet de la mère, à 20 mois également, dans des circonstances similaires. L’oncle de Lucas s'est noyé dans le plan d'eau du jardin familial, en présence de sa sœur aînée. Le petit a échappé à la vigilance de sa mère, la sœur était bien trop petite pour le secourir... Elle s'est crue responsable. Les adultes se sont enfermés dans leur douleur. C'est ainsi que le chagrin, la culpabilité, la honte engendrés par cet accident ont été enfouis dans la mémoire familiale. La référence à la « volonté divine » primait et faisait écran aux émotions naturelles et à l'élaboration de ce deuil atroce. Le déni de la responsabilité parentale au moment du décès de l'oncle a accentué ce traumatisme et rappelé son « fantôme ».

La séance suivante réunira toute la famille : les parents et les deux garçons. La communication apparaît plus fluide, libérée : on donne du sens aux difficultés de Lucas. Lors de cette séance, le croquis de la « maison de famille », chez les grands-parents maternels, révèlera que le plan d'eau du jardin a été obstrué après la mort du petit Jean-Baptiste, le jeune frère de la mère de Lucas. À des fins de sécurité naturellement, mais contribuant au refoulement du souvenir. Progressivement, Lucas commence à être reconnu pour lui-même, avec ses particularités. Lors d'un rituel de réparation, c'est Lucas qui suggérera que toute la famille plante un arbre à l'endroit où son oncle s'était noyé.


L’ami imaginaire dévoilé



Un autre temps fort marque cette thérapie. Alors que l'on illustre l'arbre généalogique avec des photos, on voit nettement sur l'un des clichés le petit Jean-Baptiste dans les bras de sa mère, entouré de son frère et de sa sœur. La photo a été prise l'été où a eu lieu la noyade de l'enfant. Je vois alors la mère pâlir. Elle semble traversée par la douleur du souvenir de la perte de son jeune frère, alors que ce traumatisme avait été si bien enfoui jusqu'à la mort accidentelle d'Alex. Lors d'un tête-à-tête entre la mère et la grand-mère, l'émotion enfin exprimée est à son comble, avec un effet libérateur et cathartique. Emprisonnées par les non-dits, malades d'un deuil impossible car empoisonnées par la honte de n'avoir pas pu protéger leur enfant, elles croyaient que le silence était une protection.

Serge Tisseron, Christophe Fauré entre autres, l'ont clairement expliqué : c'est davantage la répression des émotions liées à un deuil plutôt que l'événement dramatique lui-même qui entrave la personnalité et crée des déséquilibres. « Pour que les défunts soient en paix, et pour que les survivants la retrouvent, il est nécessaire que des paroies de vérité puissent être dites et des sentiments authentiques exprimés », écrit Claude Nachin dans « Les Fantômes de l'âme ».

À l'issue de ce suivi clinique, le copain imaginaire de Lucas a disparu, laissant place à des amis bien vivants. Toutefois, il manifeste toujours une très vive sensibilité et des facultés psi, comme la télépathie et la prémonition. Il conserve son caractère rêveur, intuitif, sensible. Ses proches l'acceptent dorénavant tel qu'il est, le soutiennent et l'aident à s'exprimer, à se protéger, à discerner ce que l'on peut dire et ce qu'il vaut mieux garder pour soi. Leur soutien est essentiel pour l'aider à intégrer ces phénomènes dans sa vie quotidienne.

J'ai suivi également il y a quelques années un enfant de 10 ans pour des problèmes scolaires. Clément avait lui aussi un ami imaginaire. Il était fils unique, passionné de jeux de construction et de modélisme au point de négliger ses études. La perspective de l'entrée en 6ème inquiétait beaucoup son entourage. Rapidement, Clément m'a parlé de cet ami imaginaire dont sa famille au demeurant ne se souciait guère. Dans ce cas également, le pédiatre s'était voulu rassurant, expliquant que ce phénomène était classique. Pourtant, un élément était saisissant : son ami imaginaire avait l'apparence d'un oncle de sa mère, décédé alors qu'il avait une vingtaine d'années. Clément m'expliqua qu'il avait reconnu son oncle sur des photos de famille. Il me dit que ce « fantôme » lui tenait compagnie lorsqu'il s'isolait dans sa chambre, incompris et malheureux devant ses livres et ses cahiers de classes. Un dialogue s'était instauré entre ces deux lointains parents, le vivant et le mort, à une génération d'intervalle. Il n'avait jamais dit à personne que son ami imaginaire représentait pour lui le « fantôme » de son oncle ; ceci par crainte de passer pour un fabulateur. Apparemment, il y avait un mystère autour des causes du décès de ce jeune homme ; mais les parents n'ont jamais pu l'évoquer devant l'enfant. Et, au contraire de Lucas, le copain imaginaire est resté aux côtés de Clément.


Deuil, mémoire et fantôme



Pour de nombreux auteurs, à la fois théoriciens et praticiens de la psychologie, l'imaginaire du bébé est d'abord celui de sa mère. La capacité de rêverie maternelle initie un processus de pensée dès le premier mois de vie et tout au long de la phase dite d'indifférenciation entre le bébé et sa mère. Si l'imaginaire de l'enfant se met peu à peu à exister indépendamment de celui de sa mère, la transmission de la vie psychique reste au cœur de toute vie familiale. On hérite des gènes mais aussi de tout le vécu conscient et inconscient des générations précédentes.

Dans le premier cas, un ami imaginaire s'est invité auprès de Lucas pour compenser une absence, rassurer l'enfant en proie à des angoisses et au chagrin de la perte de son frère, pour mettre le doigt sur un secret de famille. On peut supposer que l'énergie de la souffrance a bloqué la « communication vivante » et s'est réfugiée dans le passé lointain, dans un monde irréel : le monde de l'imaginaire mais aussi celui des morts. Ce pourrait être comme une tentative inconsciente de ramener la mémoire du disparu à la vie familiale, de soigner sa mère, sa grand-mère... et d'être enfin aimé pour lui-même, l'innocent, le vivant, le présent. Ce copain imaginaire a constitué un révélateur et une aide précieuse au dénouement des conflits familiaux. Après avoir été reconnu, il a disparu, laissant la place à de vrais amis pour cet enfant.

Dans le second cas, le « fantôme » de l'oncle est sans doute également venu rassurer Clément qui se sentait seul et incompris. Mais nous sommes amenés à penser que ce personnage pouvait être une « entité », « l'esprit de son oncle », et pas uniquement une construction mentale, imaginaire, propre à l'enfant. Dans ce cas Clément serait ce qu'on appelle un médium. Médiumnité apparemment centrée sur son oncle défunt. Seul l'avenir nous dira si cette médiumnité continuera à l'âge adulte. « Esprit » d'un défunt ou construction imaginaire, ces deux histoires ont concerné des personnes touchées par des deuils d'enfants, des traumatismes non soignés, des non-dits enfouis dans la mémoire familiale. Naturellement, s'il le facilite, un deuil non fait n'a pas obligatoirement pour conséquence le développement de facultés psi.


Éclairage

Qui sont les amis imaginaires ?


Avec Patricia Serin

De manière générale, qui sont ces amis imaginaires ?

On estime que ce phénomène concerne deux tiers des enfants entre trois et huit ans ; il peut se prolonger et peut persister jus qu'à l'adolescence ou même apparaître à ce moment-là. Ce type de personnage - être humain, objet, animal - inventé par l'enfant, possède souvent une personnalité. Il reflète les peurs, les désirs et les perceptions du monde dans lequel l'enfant se développe. Il exprime une partie de son potentiel créatif.

Les parents doivent-ils s'inquiéter de voir leur enfant en conversation avec un ami imaginaire ?

Les parents doivent s'inquiéter si ce compagnon imaginaire devient trop envahissant et coupe l'enfant de la vie familiale et scolaire. Une petite enquête sur son comportement à l'école est alors nécessaire. Un pédiatre ou un pédopsychiatre pourront s'ils le jugent nécessaire prescrire un bilan approfondi. Si les parents ont l'impression que l'enfant déprime, somatise ou a de grosses angoisses, s'il parle de façon incohérente, cela doit également les alerter. Aider l’enfant à décrire ce qu’il voit est toujours utile. On peut penser que l’ami imaginaire est une « entité – l’esprit d’un défunt par exemple – l’esprit d’un défunt par exemple – s’il est d’un âge différent et surtout si sa présence effraie l’enfant. Dans ce cas, il faut lui apprendre à se protéger, comme il le ferait avec un copain réel. »


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