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© Didier Cohen
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PUBLIÉ LE 19/06/2017
Magazine » Entretiens

« On a tous besoin
d’un espace sacré »

L’œil clair, le cheveu blanc, les tatouages apparents, Henri Loevenbruck a je-ne-sais-quoi d’un Petit Prince atterri au milieu du bitume. Traduit en plus de 15 langues, il est l’un des auteurs français de thrillers les plus lus. Friand d’ésotérisme, il en a fait le terreau de certains de ses livres.

Vous avez consacré un roman à l’identité cachée de l’alchimiste Fulcanelli. D’où vient votre intérêt pour ces questions ?

J’ai découvert Fulcanelli à la fin de l’adolescence. J’étais en train de lire un ouvrage d’ésotérisme de bazar sur un banc, dans le square où j’allais manger mon sandwich le midi, durant mon année d’hypokhâgne. Un jardinier m’a tendu Le mystère des Cathédrales, de Fulcanelli. « Lis plutôt ça », m’a-t-il dit. Je l’ai lu dans la nuit, puis je le lui ai rendu. Nous avons commencé à discuter. En journée, cet homme était jardinier pour la mairie de Paris, avec son costume vert et son balai ; le soir, il rentrait dans sa petite maison de banlieue et devenait alchimiste.


L’ésotérisme vous a-t-il toujours attiré ?

J’y trouve un intérêt intellectuel. A l’âge de 19 ans, j’ai découvert dans la bibliothèque de mon père des livres consacrés à la franc-maçonnerie. Je me suis régalé à les lire, les sujets qu’ils évoquaient me parlaient – Mozart, la troisième république, la sécurité sociale, la séparation de l’église et de l’état... Quand quelque chose me plaît, je ne me pose pas de question, j’y vais, quitte à me prendre un mur. J’ai donc cherché dans l’annuaire l’adresse de la Grande Loge de France et suis allé sonner à la porte. Un homme m’a ouvert. « Vous avez dû vous tromper », me dit-il. « Non, non, je veux devenir franc-maçon », lui répondis-je. « Mais ça ne marche pas comment ça ! rétorqua-t-il. Il faut être présenté par un parrain. » Comme je ne connaissais personne, il finit par me proposer de leur écrire une lettre, ce que j’ai fait. J’ai reçu une réponse un an plus tard, me demandant si j’étais toujours intéressé. Comme je l’étais, ils ont commencé les « enquêtes » nécessaires à l’intégration d’un nouveau membre. Je suis devenu franc-maçon à l’âge de 21 ans, et le suis resté pendant vingt ans.


Qu’est-ce que cela vous a-t-il apporté ?

J’y ai nourri ma curiosité intellectuelle et ma soif de connaissance. Deux fois par mois, j’ai pu assister à des exposés sur des questions très diverses, animés par des gens intelligents, issus de multiples milieux et de cultures. J’en suis parti non par désaccord ou par déception, mais par manque de temps.


L’avez-vous abordée aussi sous un angle spirituel ?

Je suis un véritable agnostique : je cherche tout le temps, je doute de tout, je questionne l’Univers et moi-même en permanence. L’intérêt de la vie, à mon avis, c’est qu’elle n’est qu’une question. La Grande Loge de France est déiste : elle affirme l’existence d’un principe divin. N’ayant aucune certitude et aucune croyance, je n’étais pas très l’aise avec cette idée. J’ai fini par rejoindre le Grand Orient de France, plus agnostique, plus axé sur une réflexion sociale et humaniste. Pour moi, la vérité historique et la beauté de l’être humain sont déjà de merveilleux domaines d’exploration.


Je questionne l’Univers et moi-même en permanence...

Les rituels maçonniques, très stricts et codifiés, ne vous ont-ils pas pesé ?

Ah non, j’adore ! Les rituels font partie de ma vie. J’en ai très vite perçu la légitimité. Ils sont la clé pour entrer dans un espace sacré. Les enfants le font de manière totalement inconsciente. Adolescent, lorsque je jouais à Donjons et Dragons avec mes copains, nous débutions chaque partie par un rituel. On éteignait les lumières, on allumait des bougies, on écoutait en silence un morceau spécifique de musique. Cela nous permettait d’entrer dans l’espace sacré du jeu. En franc-maçonnerie, c’est la même chose : le rituel extrait de la banalité et de la routine du quotidien ; il met dans un état de prédisposition à la réflexion. Aujourd’hui, je suis très impliqué dans les milieux motards, où il existe aussi tout un tas de rituels, inspirés des clubs privés masculins américains du début du vingtième siècle – eux-mêmes inspirés de la franc-maçonnerie. Les meetings de clubs de bikers sont proches de ce qui se passe en loge. Nous avons un président, un trésorier, un secrétaire. Il existe trois stades d’intégration – hangaround, prospect et membre –, qui font écho aux grades d’apprenti, de compagnon et de maître de la franc-maçonnerie. On y retrouve l’initiation, le secret, une certaine circulation de la parole durant les réunions. En franc-maçonnerie, l’espace sacré c’est la loge ; chez les bikers, c’est le club house. A l’extérieur, nous avons nos signes de reconnaissance. A mon sens, la franc-maçonnerie, comme les clubs de motards, sont une tentative de recréer la cabane au fond du jardin de notre enfance. Celle que nous construisons nous-mêmes, où les adultes ne viennent pas nous ennuyer. Notre petit espace sacré. Quelles que soient nos croyances, nous en avons besoin. Certains, comme les alchimistes, le vivent de façon totalement solitaire ; d’autres, comme les francs-maçons, de manière collective. La moto conjugue le plaisir de la solitude et le bonheur d’être plusieurs à l’éprouver. Quand on roule ensemble, une égrégore se crée. C’est le sujet de mon livre Nous rêvions juste de liberté.


Vos recherches sur l’identité de l’alchimiste Fulcanelli vous ont amené à une découverte étonnante…

C’est un truc de fou, que je n’avais pas prévu ! Pour mon roman, je souhaitais arriver à la conclusion que Fulcanelli était une femme. J’avais élaboré toute une démonstration, qui marchait plutôt bien, en allant fouiller du côté de la famille De Lesseps, jusqu’au jour où une amie généalogiste me révèle qu’un homme correspondait à tous les critères donnés sur Fulcanelli par Eugène Canseliet – son prétendu disciple et préfacier du Mystère des Cathédrales. Cet homme, nommé Léon Fould, avait le bon âge, le bon lieu de naissance, les bonnes décorations, les bonnes fréquentations, la bonne adresse… Troublant ! Cette possibilité m’amuse parce qu’elle pose l’hypothèse que Fulcanelli était juif, ce qui n’a pas été apprécié par certains alchimistes très vieille France ! Au fond, je continue cependant à penser que Fulcanelli, c’était Canseliet. Cet homme excentrique et brillant a donné le goût de l’ésotérisme à des milliers de lecteurs. C’est lui qui a fait de Fulcanelli une légende, lui qui a fomenté cette histoire, lui qui l’a fait vivre dans les médias. L’idéal, c’est que personne ne sache jamais la véritable identité de Fulcanelli. Le mystère fait partie de son aura. C’est à mon sens, avec Romain Gary qui gagne un second prix Goncourt sous le pseudonyme d’Emile Ajar, l’une des histoires les plus rigolotes de l’édition au XXe siècle. Deux livres sans succès à leur parution finissent par rencontrer un enthousiasme phénoménal, et personne ne sait qui les a écrits !


J’ai envie de ré-enchanter le quotidien...

Pourquoi sommes-nous tant attirés par le secret ?

Peut-être par envie de surprise, ou par désir de posséder quelque chose que les autres n’ont pas… Quand j’étais enfant, pendant sept ans, j’ai parcouru tous les jours le même trajet pour aller à l’école. Je le connaissais par cœur. Un jour, pour la première fois, une porte cochère qui se trouvait sur mon parcours était ouverte. Derrière, au bout d’une cour, il y avait une maison à colombages. J’étais époustouflé… Tous mes romans, d’une certaine manière, font passer les gens devant la porte cochère en leur disant : « Il y a un truc caché derrière. Et si vous allez jusqu’au bout du livre, vous allez savoir ce que c’est. » J’ai envie de ré-enchanter le quotidien, d’amener les gens à se dire qu’il y a quelque chose derrière la porte. Je me souviens de cette chanson de Brassens où au lieu de parler de son « petit bonhomme de chemin », il disait : « mon chemin de petit bonhomme ». Tout à coup, en changeant l’ordre des mots, il attirait l’attention sur l’expression, il l’éclairait d’un sens nouveau. Je fais partie de la Ligue de l’Imaginaire, un collectif d’écrivains destiné, entre autres, à soutenir les littératures de l’imaginaire - souvent considérés par les médias, en France, comme un sous-genre. Or quoi de plus sérieux et de plus crucial que l’imagination ? C’est la force vive dont nous manquons cruellement ! Nous sommes tellement tout le temps dans le concret, le calcul, la planification… Il faut savoir la considérer, la reconnaître, la saisir, la cultiver et la chérir.


Avez-vous déjà vécu des expériences extraordinaires ?

Un jour, je suis allé à Béziers pour une séance de dédicaces. Je n’y avais jamais mis les pieds. En arrivant, à peine sorti du train, je me suis dit : « Bon sang, je me sens bien, ici ! » Le climat, la couleur de la terre… Pendant tout le weekend, je me suis senti vraiment bien. Le seul lieu qui me procure la même sensation, c’est Montmartre. Je m’y sens chez moi, alors que je n’y ai jamais vécu. En rentrant de Béziers, j’ai fait part de mon enthousiasme à ma compagne et lui ai proposé qu’on y loue une petite maison pour les vacances. Ce que nous avons fait, trois ou quatre années de suite. Un jour, mon père m’a demandé ce qu’on faisait pour les vacances. Je lui ai dit qu’on retournait dans ce coin, que je m’y sentais vraiment bien, paisible. Quand je lui ai précisé le nom du lieu, il m’a dit : « C’est là que ton arrière-grand-père est né ! » Je n’en savais rien, mais ça m’a paru évident ; mon corps s’en était souvenu. Du coup, je soupçonne l’un de mes ancêtres d’avoir vécu à Montmartre ! Plus globalement, les expériences qui me marquent sont toujours des histoires d’hommes. Dans un sens comme dans l’autre : il y a des gens avec qui je sens tout de suite que ça ne va pas coller ; très vite je deviens froid, je me protège, je mets une distance ; et d’autres avec qui je sais en quelques secondes qu’on ne va plus se lâcher. Il y a dans ces rencontres une magnifique magie.


Il y a dans ces rencontres une magnifique magie...

Quel sera le thème de votre prochain livre, à paraître à l’automne ?

Ca s’appelle J’irai tuer pour vous. C’est l’histoire vraie d’un type brillant, d’une culture et d’une philosophie étonnantes, qui, à la fin des années 80, a été embauché par la DGSE pour intégrer la cellule Alpha, c’est-à-dire un petit groupe de gens missionnés pour tuer les personnes qui mettent en péril la sécurité de l’Etat. L’aventure pour lui a duré trois ou quatre ans, puis elle s’est très mal terminée. Il a été totalement lâché par la France, abandonné dans une situation horrible, où il a été torturé. Quand il est revenu, c’était comme si personne le ne connaissait. Mais lui n’en veut pas à personne ; il considère vraiment, profondément, que c’était normal qu’on le lâche. J’ai aimé le paradoxe de cet homme qui a mis sa compassion et son abnégation au service du meurtre d’individus, au nom de la raison d’Etat. Beaucoup d’entre nous sommes contre la peine de mort, mais ne sommes-nous pas contents qu’il y ait des gens nous débarrasser des salauds ? Une ambivalence intéressante à explorer.


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