Article


© D.R
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 07/11/2019
  • Catherine Maillard
    Auteur

A RETROUVER DANS

Inexploré n°44

Quand l'inexplicable bouleverse notre vision du monde...
Magazine » Enquêtes

La permaculture, ou comment habiter durablement la planète

S’inspirer des écosystèmes naturels pourrait nous permettre de relever de nombreux défis. En s’appuyant sur l’expérience de la Ferme du Bec Hellouin (Normandie), la référence internationale en matière de permaculture, Charles Hervé-Gruyer évoque les fondements et les enjeux de cette approche, pour l’humanité de demain.

Charles Hervé-Gruyer
Éducateur de formation, Charles Hervé- Gruyer a sillonné le globe à bord d’un voilier- école pendant 22 ans. Auteur de nombreux documentaires et livres sur la nature, il a fondé avec son épouse Perrine, en 2004, la Ferme du Bec Hellouin, une référence internationale en matière de permaculture.



La permaculture a été formulée à la fin des années 1970 par deux Australiens, Bill Mollison et David Holgrem, fortement marqués par la pensée aborigène et la manière d’interagir avec la Terre-Mère. Le fondement de cette approche est de prendre la nature comme modèle ; son objectif est de concevoir des installations humaines qui fonctionnent comme des écosystèmes. Majoritairement perçue comme une méthode de jardinage naturel, la permaculture est avant tout une philosophie, une science, qui englobe largement les différents aspects du vivant. Ses principes s’appliquent à de nombreux domaines, jardins, fermes, mais aussi aux entreprises, à l’urbanisme, à la politique... Elle n’invente rien mais reprend différentes approches, comme les monnaies locales, les systèmes d’échange libre, les nouveaux modes de gouvernance, qui sont pratiqués au sein de mouvements. Elle répond à la question : comment peut-on habiter durablement la planète Terre ? Comment nourrir l’humanité de demain ? Cette vision simple et cohérente, que l’on pourrait qualifier de bio-inspirée, répond aux besoins de notre époque.


Votre périple à bord du voilier-école Fleur de Lampaul, auprès de nombreux peuples premiers, a réorienté votre mode de vie. En quoi vous ont-ils inspiré ?


J’ai sillonné le globe à leur rencontre pendant une quinzaine d’années. Mon premier voyage date de 1992, auprès des peuples de l’eau (Mauritanie, Guyane...). Puis j’ai poursuivi mon périple en Australie, Nouvelle-Calédonie, Asie... Ces immersions dans des mondes, des cultures si diffé- rentes m’ont totalement transformé. L’accueil des Aborigènes, des Papous, des Kanaks m’a ouvert à d’autres possibles, à commencer par notre manière d’habiter la Terre. Leur capacité à faire corps avec les éléments naturels me fascinait. C’est un engagement à la fois physique, spirituel, émotionnel, global. Leur approche, qui valorise les ressources naturelles et biologiques du territoire, m’a inspiré pour la création de la ferme. Leur spiritualité également ; ils conçoivent l’être humain comme une partie intégrante de la nature.


Votre rapport à la nature en a-t-il été profondément transformé ?


Je suis né à Paris, et je souffrais d’un manque de nature, d’où mon questionnement sur les relations entre les humains et leur environnement. À l’issue de ces rencontres, j’ai cherché à concilier mon occidentalité et l’apport de ces peuples premiers. Je rêvais de vivre comme un indien, mais en Occident. Après plusieurs années d’intégration, de questionnements et de formation en tant que psychothérapeute holistique, le projet de la ferme a pris forme... La nature est pure beauté et face à la dégradation galopante, avec ma compagne Perrine, nous avons ressenti un puissant besoin de contribuer à sa guérison et de restaurer son intégrité. C’est notre quête d’harmonie, de beauté et cet appel à retrouver notre place dans la nature qui ont initié la naissance de la ferme en 2004. La productivité n’a jamais été notre moteur... et pourtant, des récoltes abondantes étaient au rendez-vous.


La permaculture est un courant qui va à l’encontre de celui dominant, profondément destructeur pour notre planète, selon vous...


Ce courant dit dominant est pourtant apparu récemment en Occident, mais il a rencontré un engouement croissant et rapide. C’est un produit de notre époque... À bien des égards, on pourrait croire à un retour à un mode de vie de nos ancêtres. Par exemple, le modèle d’écoculture favorise l’autonomie des paysans, et la sécurité alimentaire des communautés locales. Il invite à créer localement des îlots de fécondité de nature vivante, à chercher des voies d’autosuffisance, à moins dépendre du système. En réalité, c’est une approche postmoderne qui cherche à corriger les défauts de la modernité sans forcément chercher à renier son époque. Concrètement, à la ferme, les techniques agricoles que nous utilisons sont pour la plupart très anciennes ; nous les croisons avec les dernières avancées scientifiques, notamment la connaissance du sol, le fonctionnement des écosystèmes. Croiser les héritages du passé avec ces avancées contemporaines se montre efficace. On peut observer qu’en cherchant à créer des communautés solidaires, résilientes, autonomes, et en revenant au local, un autre phénomène émerge : le génie créatif des citoyens. Ce mode de vie ouvre la porte à des innovations dans le domaine de l’écologie, des sciences humaines, du développement personnel, du respect des valeurs féminines ; là où des modèles patriarcaux, mondialisés, centralisés créent des impasses. C’est un véritable pied de nez à la mondialisation !


Concrètement, quelle vision d’avenir propose la permaculture ?


Notre modèle de société touche à ses limites, il faut le transformer en profondeur. La permaculture, par son aspect pragmatique, apporte une vision et des solutions qui relèvent somme toute du bon sens. C’est une sorte de boîte à outils qui permet à chacun de prendre en charge sa vie... pour qu’elle s’harmonise avec les lois du vivant. Cela passe par changer son alimentation, ses modes de transport, sa manière de consommer, faire appel à de nouvelles sources d’énergie, transformer son habitat... Un des fondamentaux en permaculture est de se passer des énergies fossiles, d’inventer des solutions qui n’en dépendent plus, pour s’orienter vers d’autres ressources comme le soleil, par exemple. C’est une vision profondément éco-citoyenne, qui redonne du pouvoir à chacun. Nous pouvons dès maintenant changer nos modes de vie et chercher à diminuer notre empreinte écologique, d’une manière joyeuse. Ce n’est plus une transition subie, imposée comme une punition, mais une option choisie qui nous relie aux autres, à la nature, qui crée du bonheur.


Vous associez la permaculture à une voie de bioabondance. Que voulez-vous dire ?


Il semble évident que notre modèle agricole actuel, destructeur des terres et de la biodiversité, émetteur de gaz à effet de serre, ne pourra plus assurer cette tâche.

La permaculture, par son aspect pragmatique, apporte une vision et des solutions qui relèvent somme toute du bon sens.

Ce qu’on a pu constater dans notre ferme, en croisant les différents éléments précités, c’est une production abondante de nourriture, sans avoir recours aux moteurs thermiques, ni aux énergies fossiles, etc. La ferme a atteint un niveau de productivité qui a surpris tous les pronostics, au-delà de nos attentes. Les résultats font l’objet d’études scientifiques depuis 2011, qui ont permis de poser des jalons pour quantifier l’impact de ces nouvelles pratiques sur le milieu environnemental. Le constat est le suivant : à une forte productivité s’ajoute une amélioration de la fertilité des sols. Ce qui veut dire qu’on peut produire de la nourriture en abondance tout en améliorant la fertilité des sols, sans polluer la planète. Ces recherches inspirent des agriculteurs du monde entier, mais aussi des politiques, des responsables de collectivités territoriales, l’enseignement agricole, l’Éducation nationale...
De plus, la miniaturisation des cultures, que la permaculture préconise, permet l’implantation de microfermes en tous lieux, y compris en milieu urbain, entraînant création d’emplois et résilience des territoires.


Quel est le lien entre ce mode de culture et les bienfaits pour les hommes ?


Les deux vont de pair dans cette approche. À quoi bon prendre un soin extrême de la Terre, si on ne bâtit pas en même temps une communauté résiliente et solidaire ? L’humain fait partie de la nature. Si on prend soin des humains, on prend soin de la nature et vice versa. C’est un même mouvement. Nous avons pu constater que notre modeste aventure familiale rentre en résonance avec l’aspiration de nombre de gens. Alors que nous recherchions notre propre cohérence, notre quête a rejoint celle de nombreuses personnes. Autour de la ferme s’est créée une communauté chaleureuse, avec une grande mixité sociale, issue de toute l’Europe. Nous sommes à l’amorce d’une grande transition sociétale, le niveau de conscience change très vite, et cet engouement croissant pour la permaculture en est un bon indicateur.


Mots-clés associés :

NOS SUGGESTIONSArticles