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PUBLIÉ LE 06/05/2020
Magazine » Enquêtes

Pinocchio : conte pour enfants ou voyage initiatique ?

Véritable conte initiatique, l’histoire de Pinocchio dans sa version originale reprend toutes les étapes de la transformation d’un enfant en adulte. Les vestiges d’un chamanisme européen, évoquant les rites de passages des adolescents que nous avons perdus ?

Tous ceux qui connaissent l’histoire de Pinocchio savent très bien que ce vieux conte écrit par l’auteur italien Carlo Collodi narre les aventures d’un petit « morceau de bois », qui se transforme en une marionnette vivante, et dont les péripéties multiples et souvent rocambolesques permettent à ce petit personnage capricieux et indomptable de devenir enfin un jeune enfant fait de chair et d’os, posé et judicieux. De cette façon, Pinocchio pourrait apparaître comme un simple récit pour enfants inventé avec un but uniquement pédagogique. Toutefois, sous ce « vernis », l’histoire de Pinocchio se profile comme la description d’un véritable voyage initiatique : un itinéraire hautement symbolique permettant à un jeune initié de mourir à son enfance et d’atteindre finalement sa condition d’adulte, en bravant une vaste série d’épreuves fort dramatiques. Pour accéder à cette lecture ésotérique de Pinocchio, il nous faut parcourir ensemble certaines étapes fondamentales de cette histoire, au-delà de la relecture édulcorée et étincelante faite par Walt Disney. Vous rappelez-vous du conte dans sa version originale ?


Les aventures de Pinocchio comme épreuves d’un apprentissage intérieur


Tout commence avec Monsieur Geppetto, un vieil homme, menuiser toscan qui reçut comme cadeau de son ami Maître Cerise, un morceau de bois : un bois fort étrange ayant en effet la capacité de bouger et de s’exprimer. Geppetto accepta le présent et décida de le sculpter afin d’en faire une marionnette et ainsi gagner sa vie en proposant des spectacles de rue. Lorsque la tâche fut accomplie, sous les yeux ébahis de Geppetto, la marionnette commença à parler, à rire, à pleurer et chanter. Une fois ses jambes fabriquées, Pinocchio, n’obéissant uniquement qu’à son tempérament pétillant, curieux et indomptable, se lança sans hésitation à l’aventure. S’enfuyant de sa maison et des soins paternels, il commença alors à errer sans pause. Un jour, pendant ses pérégrinations, Pinocchio rencontra le sage « Grillon parlant », symbole de la « petite voix » de sa conscience. En lui reprochant sa conduite irresponsable, le Grillon lui rappela l’importance de la valeur de l’obéissance : Pinocchio lui lança pour réponse un lourd marteau, le tuant sur le coup. Cet épisode marqua le début d’une longue série d’expériences fort déroutantes et de rencontres insolites, avec de nombreux personnages représentants symboliquement soit le côté « sombre » et négatif de la réalité, soit au contraire celui « lumineux » et positif.

C’est sur la base de cette division nette entre « bien » et « mal » que chaque expérience dans laquelle se jette Pinocchio, poussé par son envie de liberté et de découverte, se transforme en une véritable « épreuve » ainsi qu’en une occasion potentielle d’apprentissage existentiel et de mûrissement intérieur. Dans ce contexte, apparaît donc un riche et tourbillonnant défilé de figures emblématiques, représentant chacune une partie profonde de l’inconscient de Pinocchio ainsi que la personnification de la « lutte » déchirante qui a lieu finalement en tout jeune destiné à devenir adulte. Nous rencontrons donc Mangefeu, le marionnettiste, méchant en apparence mais sensible au fond de son cœur ; puis le Chat et le Renard, qui faisant preuve de minauderie pour attirer Pinocchio, le trompent de façon maline en cherchant à voler son argent et en le pendant à un arbre pour le tuer ; et enfin l’apparition providentielle de la Fée bleue, qui finalement prendra soin du petit Pinocchio.


La Fée bleue : une maîtresse initiatique


C’est avec l’arrivée de ce dernier personnage fort énigmatique que l’histoire de Pinocchio se transforme en un véritable conte à valeur spirituelle. C’est à partir de ce moment qu’en effet la signification des aventures de la petite marionnette n’est plus seulement une « narration formatrice », visant tout jeune italien de l’époque au respect des règles et de l’obéissance aux parents, mais une histoire se transformant en un véritable conte initiatique décrivant en détails le difficile, ardu et souvent douloureux itinéraire intérieur que tout jeune doit forcément entreprendre pour devenir un véritable adulte, avec toutes les responsabilités et la sagesse qui devraient le définir. C’est ici que plusieurs éléments symboliques caractérisant de manière cohérente les rituels d’initiation collective propres des sociétés archaïques ou chamaniques font leur apparition.

Dans ce contexte, l’arbre sur lequel la marionnette est pendue n’est pas simplement le support sur lequel Pinocchio est attaché par le Chat et le Renard, il est davantage un véritable « outil initiatique » permettant à la marionnette de « mourir » à sa condition de morceau de bois pour « renaître » en tant qu’humain.

Grande maîtresse de cette cérémonie, la Fée bleue se présente ici comme un personnage singulier et impénétrable, qui en dépit de la réinterprétation moderne faite par Walt Disney est décrite dans le conte original comme ayant la double identité d’enfant morte et de fée en même temps. En tant que « pont » entre le monde des vivants et le royaume des morts, elle a de ce fait le rôle de grande prêtresse des mystères de la naissance, de la mort et de la renaissance. C’est justement grâce à elle que Pinocchio pourra mourir à sa nature de marionnette pour renaître en tant qu’humain. Après avoir été pendu longtemps à la branche de l’arbre, Pinocchio se « réveille » dans la maison de la Fée.

C’est le début d’une vie nouvelle. À partir de maintenant Pinocchio ne peut définitivement plus être le même : le germe de la métamorphose est désormais en lui. Il s’agit d’un germe fort mais pas encore tout-puissant : à chaque fois que Pinocchio avance dans son apprentissage, son corps en bois se transforme en celui d’un véritable garçon en chair et os ; à chaque fois qu’il reprend ses anciennes habitudes, il redevient au contraire une marionnette, avec le risque conséquent de régresser à son état original d’être appartenant au règne végétal.


L’âne et le requin : des passages pour conquérir l’âge adulte


Cette alternance entre la marionnette et l’enfant constitue le pivot de la plupart des aventures de Pinocchio dans son long périple pour devenir un homme et un initié. Nous la retrouvons au moment où Pinocchio se transforme en chien de garde suite au vol de raisin dans un champ ou bien quand il risque de se transformer en friture dans une énorme poêle avec d’autres poissons au moment où le « pêcheur vert » le capture dans son filet.

Nous retrouvons cette même bascule aussi dans le fameux épisode de la visite de Pinocchio au Pays des jouets où il se rend suite à la dangereuse rencontre avec son ami Lucignolo. Le long séjour de plusieurs mois dans ce lieu suprême de loisirs représente pour Pinocchio la menace concrète de revenir complètement à sa condition de petit enfant sans jugement et sans conscience, livré uniquement à la satisfaction de ses plaisirs et de ses instincts sensoriels les plus primordiaux. Pinocchio et son ami paieront très cher leur manque de jugement, ils sont en effet punis en étant prodigieusement transformés en ânes : une punition qui encore une fois prend la forme d’une régression à un état pré-humain ; ici ce n’est pas végétal mais animal.

Cette dernière mutation – qui nous rappelle de façon très similaire un autre important conte initiatique ancien, les Métamorphoses de l’écrivain-initié latin Apulée – ouvre les portes à la partie finale de l’histoire de Pinocchio. Pinocchio-âne est en effet vendu au directeur d’un cirque qui mécontent de ses mauvaises performances, décide de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans la mer. Ici Pinocchio est obligé d’expérimenter une nouvelle épreuve. Il doit mourir pour une deuxième fois avant d’être avalé par un énorme requin. Même si des nombreuses versions modernes de Pinocchio parlent ici d’une baleine, la version originale de Collodi mentionne au contraire un pescecane, c’est à dire un requin ; pas un simple poisson mais un monstre-dévoreur tout à fait semblable aux animaux mythologiques qui dans de nombreuses traditions indigènes ont la tâche d’initier les enfants de la tribu en les avalant en tant que petits et en les vomissant en tant qu’adultes.

Dans ce lieu mystérieux, sombre et primordial – rappelant symboliquement l’utérus maternel et la gestation spirituelle – Pinocchio retrouve son père Geppetto, qui désespéré et solitaire, depuis des années était parti à la recherche de son fils. Leur rencontre est une véritable retrouvaille couronnée par des larmes d’amour et par de nombreuses promesses capables de sceller la transformation définitive de Pinocchio. Sortant de la bouche du requin, Pinocchio est en effet un être renouvelé. Ainsi derrière lui se dresse une longue liste de personnages et de passages appartenant désormais au passé : le morceau de bois parlant ; la marionnette pendue ; le Pinocchio chien de garde ; le petit malin, rebelle et menteur chronique ; le Pinocchio-âne noyé par son patron et enfin englouti par un requin… Oui une longue et tortueuse route, celle qui marque les étapes de l’exploration parfois douloureuse mais nécessaire permettant à un « petit » de devenir définitivement un « grand » !


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