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PUBLIÉ LE 04/04/2017
  • Chloé Goudenhooft
    Auteur
Magazine » Enquêtes

Préserver de l'oubli
l'esprit des plantes
sud-africaines

Parler du pouvoir des plantes pour préserver les savoirs ancestraux sud-africains, tel est l'objectif de Tracy Du Plessis. Installée dans les montagnes du Cedeberg, cette fabricante de cosmétiques artisanaux rencontre les populations locales pour perpétrer leurs traditions. Rencontre.

L'air est lourd en cet après-midi de décembre, dans les montagnes du Cedeberg sud-africain. Alors que l'hémisphère sud se plonge délicieusement dans l'été, la température peut grimper dans les quarante degrés. Qu'à cela ne tienne. Tracy du Plessis, kinésiologue aujourd'hui fabricante de cosmétiques naturels, a prévu une promenade dans la vallée du Pakhuys, où elle vit depuis 2011. Cette région abrite un biome unique au monde : le fynbos, plus riche que la forêt tropicale amazonienne. Son objectif est simple : croiser un savoir ancestral avec la connaissance scientifique et préserver une tradition orale avant qu'elle tombe dans l'oubli. « En 2016, j'ai pris un congé sabbatique indéfini. Une des motivations majeures étaient de rechercher des méthodes de guérir plus anciennes, où l'individu assume une plus grande autonomie et engage sa propre responsabilité. » Pour elle, cette région est une célébration d'intelligence, étant donné les conditions de sécheresse auxquelles se confrontent les plantes locales pourtant si abondantes.

Les premiers habitants de la région, les Sands et les Khois, y ont d'ailleurs pratiqué l'art rupestre. En hommage, peut-être, à cette nature si généreuse… Confronter la science à la tradition est une manière holistique de comprendre la richesse de ce territoire aux yeux de Tracy Du Plessis. « Mon processus se fraye entre le scientifique et la métaphysique, avec l'intention d'entrevoir une sagesse plus profonde que celle que l'on peut trouver par la méthode académique, écrit-elle dans le projet d'introduction de son livre. Le résultat aboutit à un mélange de faits scientifiques, de chimie de cuisine, d’expérience mystique et de philosophie personnelle. » Pour percer les secrets des plantes locales, elle a demandé à Jerome Jantjies, originaire de Heuning Vle, un village des environs, de l'accompagner. Son savoir lui a été transmis de ses grands-parents alors qu'il gardait les moutons dans les pâturages. Il est un hérité de cette histoire humaine, géologique et botanique.


Petite plante, ne me bouge pas


Les échanges démarrent atour d'une tasse de thé chez Tracy Du Plessis. L'hôtesse propose du rooibos (Aspalathus linearis), cet arbuste sud-africain dont les recherches n'ont pas fini de dire tous les bienfaits. De manière surprenante, Jerome Jantjies n'utilise pas cette plante pour ses vertus thérapeutiques mais juste comme boisson chaude.

L'hôtesse propose ensuite une dégustation de rooibos mélangé à du buchu (Agathosma Betulina), une plante d'altitude, reconnue pour ses multiples vertus, notamment anti-inflammatoires. Jerome Jantjies confirme : l'usage local du buchu correspond aux découvertes scientifiques. C'est souvent ce qu’observe Tracy du Plessis. Entre la science et la tradition, « seuls les noms changent ! », commente-t-elle. Son invité partage alors une recommandation de ses ancêtres : ne pas mélanger les plantes qui soignent différents maux. « Sinon, on ne sait plus ce qu'il y a à traiter et ce ne sera pas efficace ! », explique-t-il. Comme si les plantes marchaient de pair avec l'esprit. Comme si l'acte thérapeutique devait se faire en conscience : pour soigner mon mal de tête, je dois me concentrer sur cette douleur que je traite en particulier.

A moins que cette exigence d'exclusivité ne soit une susceptibilité des plantes ? Selon Jerome Jantjies, elles ont un esprit. Pour bénéficier de leur pouvoir, il faut les traiter avec considération. La preuve avec celle que les locaux appellent karmedik (Berkheya viscosa). Cette timide ne pousse qu'à l'abri des regards. Autre exemple de cette susceptibilité avec le honey bush (Melianthus major). « En afrikaans, le nom est Kruidjie roer my nie, ce qui signifie : petite herbe, ne me bouge pas. Alors que je me penchais pour en cueillir, j'ai senti une douleur dans le dos ! », illustre l'artisane. Cette plante est utilisée pour l'arthrite, les inflammations, la goutte et les morsures de serpent. Mais elle est aussi très toxique, d'où, peut-être, la mise en garde indiquée par son nom. Bien souvent d'ailleurs, leurs noms reflètent les pouvoirs contenus par les plantes. Comme si la sagesse populaire avait tiré ces désignations des effets observés.


Une intelligence proche de la conscience


Tracy du Plessis considère aussi que les plantes ont une volonté propre. « Elles ont un esprit, dans le sens où elles possèdent une forme d'intelligence proche de la conscience. » C'est d'ailleurs l'objet de recherche de son livre. « Je crois que chaque plante porte sa propre et unique facette de la sagesse évolutive de ce paysage », écrit-elle dans son projet d'introduction. Pour contribuer à sa recherche, Jerome Jantjies a apporté une étrange racine pourvue de vertus magiques, selon sa tradition. « Si vous la portez sur vous, elle vous préserve du mauvais sort, vous évite les situations gênantes. Elle vous protégera si la police vous court après ! », s'amuse-t-il. Les locaux l'appellent witvergeet, soit l'oubli blanc en afrikaans. Normal, pour une plante qui aide à se faire oublier des esprits malicieux…

Direction le laboratoire artisanal de Tracy pour chercher, dans les livres, le nom de cette racine. La science restera muette cette fois-ci. Tracy Du Plessis profite du lieu pour faire une démonstration de fabrication de savon. « Lorsque j'organise des rencontres de ce type, je veux que ce soit donnant donnant. Je partage avec les locaux le savoir que j'ai puisé dans les livres, sur Internet ou lors de rencontres. Je leur montre aussi qu'il est possible de vivre de ce savoir en commercialisant des produits. » Ces échanges préliminaires terminés, la promenade commence dans la vallée rocheuse du Cedeberg. Jerome Jantjies nous prévient. « Si vous souhaitez utiliser une plante pour ses vertus médicinales, il ne faut pas lui faire de l'ombre au moment de la cueillette. Sinon, elle n'aura aucun effet. » En toute circonstance, donc, respecter l'esprit des plantes, comme le lui ont appris les anciens.


Des vertus magiques qui s'ajoutent à l'action médicinale


Le partage de connaissances se déroule au gré des plantes croisées en chemin. Pour soigner une brûlure récente, Tracy Du Plessis attrape quelques feuilles d'un arbuste appelé eight day healer bush (Lobostemon fruticosus), les mâchouille et dépose sur la plaie le pansement créé par le mélange. A la fin de la promenade, la douleur se sera apaisée. A chaque pas, un nouvel épineux se présente, riche de vertus guérisseuses expliquées par Jerome Jantjies. Par exemple, une plante à petites fleurs jaunes, appelée imphepho (Helichrysum odoratissum, photo 4), s'utilise par inhalation pour dégager les artères et les poumons. Contre les douleurs d'estomac, Tracy du Plessis explique à son tour qu'il est bon d'utiliser le snake bush (Seriphium plumosum), efficace aussi contre la grippe et les brûlures. « Les éleveurs blancs se débarrassent de ce buisson pour cultiver d'autres espèces et nourrir les moutons alors que c'est bon pour ces bêtes ! », souligne Jerome Jantjies. Ce savoir ancestral a d'ailleurs été redécouvert par un couple d'agriculteur en 2014, comme l'explique un article sud-africain*. Si la plante vieillie est brûlée, ce qui arrive dans ce territoire aride, la repousse peut être ingérée par les animaux en hiver, et se montre plus riche que l'herbe de pauvre qualité disponible après le gel.

Une même plante cumule souvent vertus médicinales et magiques, mais ce second pouvoir ne transparaît pas, sans surprise, dans les ouvrages scientifiques. « Pour attirer le partenaire de votre choix, il faut se baigner dans une eau où l'on a fait macérer des racines du love bush » (photo 9), explique Jerome Jantjies. Une autre espèce, la sauge bleue d'Afrique (Salvia African), protège aussi du mauvais sort. « Cette plante magique est utilisée pour aider les enfants à dormir », précise-t-il. Cette fois encore, le pouvoir de cette plante transparaît dans son nom. « Elle est utilisée comme plante médicinale depuis des temps anciens et a longtemps été considérée comme une plante sacrée, rappelle Tracy Du Plessis dans son projet d'ouvrage. Son nom est dérivé du latin salvere, ce qui signifie sauver ou guérir, tandis que le mot "saga" [dans le nom anglais African blue sage] se réfère à une personne d'une profonde sagesse. Mâcher quelques feuilles fraîches (de préférence une fleur), et vous ferez l'expérience d'un sentiment soudain de clarté, comme si une partie subtile de l'esprit s'ouvrait. En même temps, les sinus, la gorge et les oreilles semblent éclaircir. »

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Cette racine, appelée witvergeet en afrikaans (l'oubli blanc), éloigne les problèmes et situations gênantes.




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Mâché, le Eight day healer bush (Lobostemon fruticosus) crée une pâte qui soigne les brûlures.




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Imphepho (Helichrysum odoratissum), utilisé en inhalation, permet de dégager les artères et les poumons.


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Selon Jerome Jantjies, cette plante, appelée karmedik (Berkheya viscosa), est un être timide qui ne pousse que dans les recoins.
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Jerome Jantjies explique comment utiliser les racines du love bush pour attirer l'élu de son cœur !


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Les livres scientifiques ne lèveront pas le mystère de la racine apportée par Jerome Jantjies (photo 1).


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Tracy Du Plessis transmet son savoir sur l'utilisation des plantes en cosmétique.


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Échange sur les esprits de la nature dans les montagnes du Cedeberg.








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