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© Julie Dupeux-Harle
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PUBLIÉ LE 07/11/2017
Magazine » Témoignages

Prêtes à réinventer
le monde !

Delphine Lhuillier est ethnologue de formation, responsable éditoriale de Génération Tao et a participé à la création du Centre Tao Paris. Le développement du Festival du Féminin dans de nombreux pays lui a permis d’avoir une belle visibilité sur le Féminin aujourd’hui. Récit d’une magnifique aventure humaine.

Que vivent les femmes aujourd’hui ? Cette question, je me la pose tous les jours. Depuis 5 ans, je parcours l’hexagone et le monde : Belgique, Québec, USA, Antilles, Thaïlande, Singapour, Inde, Maroc, Colombie, etc. et je rencontre des femmes ; une magnifique mosaïque de femmes, de générations différentes, issues d’univers sociétaux parfois opposés, imprégnées d’histoires toutes plus singulières les unes que les autres.


Découverte de la sororité


J’ai entamé ce chemin en 2011, dans le cadre de mes activités. Le Centre Tao Paris devait accueillir Sarina Stone, une Américaine spécialisée dans la bio-énergétique taoïste féminine. Cécile Bercegeay, responsable du Centre décide d’organiser une soirée avec 2 autres spécialistes des problématiques féminines. Nous accueillons alors, surprises, 70 femmes dont la plupart des visages nous étaient inconnus. Que venaient-elles chercher ? Après l’exposé des trois expertes, un espace de paroles est ouvert. J’écoute, alors, attentive, touchée au cœur, des paroles de femmes blessées, en perte de sens : « Je n’arrive plus à trouver ma place dans mon couple, avec mes enfants, mon travail, la société », « Je n’aime pas mon corps, comment faire ? », « Peut-on encore épanouir sa sexualité après la ménopause ? », « Je ne supporte plus que mon compagnon me touche depuis que j’ai accouchée », etc. Une foule de questions.

Mais aussi, de silences, comme une succession d’interdits. Nous comprenons qu’il est nécessaire de les soutenir en créant un espace suffisant de confiance pour que les mots émergent, osent transgresser une pensée taboue, culpabilisante, enfouie au creux de l’être : se sentir mauvaise mère, piètre compagne… nulle. L’espace devient lieu de partages, en toute simplicité. Sans jugement. Témoigner un vécu, écouter la parole de l’autre pour aider chacune à sortir de son isolement, du sentiment d’être seule à vivre cette épreuve. Je découvre la « sororité », ce lien invisible et manifeste qui lie et unit les femmes depuis la nuit des temps.


Le Festival du féminin est né !


Nous comprenons que l’attente des femmes présentes dans ce cercle ne se limite pas à leurs interrogations. Elle se situe à un niveau plus profond. Comme un appel intérieur vers une transformation : changement de vie, de référent, de modèle, de système de croyances. Que leurs besoins ne se situent pas seulement dans la parole. La recherche est plus globale et intègre toutes les dimensions de leur être : agir sur le sensible, l’émotionnel, le psychique, l’organique. Ressentir leur corps, explorer la relation à l’autre, inventer de nouveaux paradigmes.

Quand le cercle se clôt, émues, Christine (Gatineau), une autre membre de l’équipe, Cécile et moi-même, réfléchissons à la manière dont nous pourrions poursuivre cette soirée : « Et si nous créions un événement consacré au féminin ? Nous pourrions l’appeler le Festival du féminin®, et dans la foulée, nous pourrions organiser un Festival du masculin et un Festival du féminin-masculin ? » L’idée a germé, il suffit de la mettre en forme. Le concept nous parait alors clair : rassembler 150 personnes autour du féminin en leur proposant un florilège d’ateliers pratiques animés par des intervenants de qualité. Que l’exploration soit vivante, incarnée (in carne), dans le corps. Offrir des prises de conscience, des clés, des outils qui se vivent dans l’expérience.


La transmission d’un savoir-faire


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© Cécile Bercegeay - Auroville (Inde)

Au départ, nous imaginons un événement mixte où femmes et hommes plongeraient au cœur du féminin. Mais très vite, tenues au courant de l’événement, des femmes nous contactent et nous demandent s’il sera ouvert aux hommes. Premier appel. Deuxième. Cinquième… Nous comprenons que l’absence de l’homme dans cet espace intime libère les enjeux qui existent entre femme et homme au quotidien, mais aussi entre femmes. Soit. Répondons à ce qui se manifeste dans le vivant. Le 1er Festival du féminin naît en mars 2012 : un voyage initiatique créé par des femmes, pour des femmes. Un espace qui n’exclut pas les hommes mais se consacre aux femmes. Et nous décidons dans la continuité que les intervenants soient toutes des femmes. Tous ces choix qui pouvaient sembler anodins au départ, se sont révélés très porteurs par la suite. Nous avons pu mesurer par exemple qu’à l’instar d’autres domaines, les femmes inscrites dans le courant du développement personnel et de la connaissance de soi étaient moins reconnues que les hommes, y compris quand il était question de femme ou de féminin ; Paule Salomon, Danièle Flaumenbaum, Monique Grande ou Arouna Lipschitz (entre autres) faisant partie de ces femmes qui ont participé à bousculé cette hiérarchie (entretenue par les femmes elles-mêmes !). Or, il y a nécessité que les femmes transmettent aux femmes.


Un désir de reliance


Depuis 5 ans, et la succession de festivals à travers les monde, les intervenantes ont voyagé, se sont rencontrées, ont échangé, et certaines ont décidé d’animer des ateliers ensemble. Une incroyable synergie s’est créée entre elles. J’y ai vu le désir intense de reliance propre à la femme, sa soif de partage, son goût, son sens inné de mettre en commun les savoirs. Car j’aime à le rappeler, toutes les intervenantes des festivals animent leurs ateliers à titre gracieux et prennent en charge leur hébergement et leur moyen de transport. L’absence de budget des organisatrices a engendré ce fonctionnement. Dans les faits, c’est ce qui a permis son incroyable développement.

À la clôture du 1er Festival du féminin à Paris, qui a affiché complet en 3 semaines, devant l’enthousiasme suscité par cette première édition, nous proposons aux femmes présentes d’apporter notre soutien si elles souhaitent organiser une édition dans leur région ; deuxième intuition porteuse. Quelques semaines plus tard, Agnès Delpech souhaite amener le Festival du féminin en Dordogne, au « pays de l’homme ». Suivront Montréal, puis la Guadeloupe, un périple de 60 femmes en Arizona, Bruxelles, Auroville, etc. Et à chaque édition, des intervenantes qui se déplacent pour rencontrer leurs « sœurs » au Québec, en Thaïlande, aux Antilles, à Singapour, etc. Qui investissent pour transmettre leur savoir. Le partager. La « francophone woman touch » est reconnue à présent à travers le monde.


La femme au centre du rayonnement


Pour avoir organisé d’autres événements, il me semble que le succès du Festival du féminin est lié aux femmes elles-mêmes. Elles agissent avec élan, spontanéité, enthousiasme. En accordant pleine confiance à ce sentiment. Là où un homme exige au minimum un défraiement pour son intervention, ce qu’il considère comme raisonnable et juste, la femme répond à une voix intérieure. C’est écrit sans jugement. Bien sûr, il y a des exceptions. Les contextes culturels, sociaux et historiques ont leur importance. La femme empreinte d’autres chemins que l’homme quand elle s’investit. Parce que la femme occupe aujourd’hui une place différente dans la société : inégalité des salaires à compétence égale, considération au travail, etc. Penser qu’hommes et femmes ont à s’apporter de grandes richesses mutuelles pour créer un monde meilleur (si tenté qu’on le souhaite cela va de soi) doit encore traverser moult mémoires, blessures, réparations, etc. de part et d’autre.

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© Sylvie Baradel - Bangkok (Thaïlande)

La capacité des femmes à diffuser une information quand elle lui plaît participe aussi au succès du Festival ; les réseaux sociaux contribuant à appuyer ce phénomène. J’ai ma petite théorie sur le sujet, notamment en échangeant avec mes ami(e)s. Lorsqu’un homme participe à un stage qui l’enthousiasme, il en parle à son, voire ses deux meilleurs amis. Ce cercle d’hommes constitue un cercle d’initiés ; schéma que l’on retrouve dans certaines civilisations. Quand une femme s’enthousiasme pour un stage, elle le poste sur Facebook, le relaie à toutes ses amies ou ses simples connaissances. Même si cela peut paraître simpliste, à chaque fois que j’ai cette vision, j’ai l’impression de retrouver la structure métabolique de la femme et de l’homme à l’œuvre dans leur construction psychique : l’homme, par nature, cible et la femme, par nature, propage. Bien sûr, ce mécanisme ne fonctionne plus ou peut même s’inverse quand les frontières du métabolique et du psychique sont abolies. Je cible et/ou propage quand c’est nécessaire.


Les femmes prêtes à inventer un nouveau monde


Le Festival du féminin ne revendique aucune antériorité. Grâce à sa création, j’ai rencontré un réseau de femmes qui depuis des années soutiennent la libération des femmes, de leur parole, la rencontre avec leur profondeur, leur sensibilité et leur puissance, et la libre expression de ce qu’elles sont. Nous sommes arrivées, riches de nos 20 années d’expérience et de réseau, pour surfer sur une vague géante, prête à surgir des abysses. Aussi quel privilège d’avoir pu rencontrer des femmes partout dans le monde, percevoir leur singularité et leur universalité. Transcender les frontières et le temps. Je songe à ces femmes colombiennes, à leurs ancêtres métissés, qui cherchent à réparer les blessures de la colonisation, de la christianisation, le lien rompu, abîmé, avec les femmes autochtones en renouant avec un passé animiste, où la terre, le vent, le feu, l’eau, le végétal, le minéral, sont vécus comme des entités vivantes, sont honorés pour leurs bienfaits. À ces femmes dépositaires de la terre de Guadeloupe qui cherchent à se retrouver et à « guérir » leurs mémoires, toute histoire confondue ; bourreaux et victimes, incestes, viols et histoires d’amour, se conjuguant dans leurs lignées mutuelles.

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© Charlène Goulinet - Paris

Je pense à ces femmes singapouriennes, au bord du burn out, plongeant dans leur corps, leurs entrailles, leurs failles, pour émerger d’une société ultra efficace et déshumanisée ; sur cette terre située au niveau de l’équateur, où la jungle, les racines, les lianes, contrôlées, retenues, sont prêtes, au détour d’une crise boursière, à reprendre leurs droits et à traverser le bitume pour retourner à leur essence. Je pense à ces femmes indiennes, encore si enfermées dans un carcan traditionnel, qui peinent à s’ouvrir à d’autres formes de vie. À ces femmes marocaines émancipées, qui se souviennent des libertés gagnées et se battent pour qu’elles perdurent. Leur engagement était le plus puissant de tous. Je pense à ces corps dansés, à la force du mouvement, du chant, qui ont parcouru tous ces festivals. Combien nous avons à nous apporter pour nous faire grandir !


Les femmes françaises au cœur de la pollinisation


Je pense à ces femmes françaises qui partout dans l’hexagone organisent des cercles de femmes, des Tentes rouge, des ateliers, des stages. Qui souvent se démènent pour mettre à bien leurs activités. Elles pollinisent. C’est en voyageant que j’ai pu mesurer leurs incroyables ressources. Dans le moindre village, perchées dans les montagnes, isolées dans le creux des vallées, au cœur des zones urbaines, de petites ou de grandes tailles, elles agissent, elles créent, tissent des réseaux, bien plus que j’ai pu le constater ailleurs dans le monde. Y aurais-je décelé aussi une fragilité ? Une difficulté à se relier entre réseaux. Serions-nous là victimes du syndrome féminin ? Oui, mesdames, nous ne sommes pas des anges ; capables de jalousie les plus féroces, de trahisons viscérales, de manipulations stratèges, séductrices. Serait-ce le fait d’une non reconnaissance millénaire ? D’avoir à jouer des rôles masculins ? D’assurer notre place dans la hiérarchie ? Auprès de l’homme ? Ou est-ce issu de mémoires, d’empreintes plus anciennes, plus intestines ? Il est sûr dans tous les cas que nous avons à regarder ces parts sombres, au risque de perpétuer ce qui a peut être mis fin à un matriarcat, allez j’ose, abusif où la femme elle-même, et l’homme, ne trouvaient plus leur liberté. Je retiens que ces femmes partout dans le monde, cherchent à inventer un nouveau monde. Parfois avec maladresse, en tombant dans certains travers, mais avec une véritable sincérité. Authentique.


Tisser les liens entre le passé et le futur


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© Cécile Bercegeay - Casablanca (Maroc)

Pour cela, il est nécessaire à mon sens, que nous retissions avec les années controversées du féminisme. Oui, comme en témoigne Paule Lebrun, une nouvelle déferlante est à l’œuvre, plus spirituelle que dans les années 1970, plus globale, plus consciente des enjeux écologiques ; il me paraît donc essentiel de nous réclamer de ces années tous azimuts où ces femmes ont su défaire les carcans, enfoncer les portes closes, accéder aux liberté les plus intimes. Pouvons-nous, en tant que femmes, nous réclamer du féminisme et clamer le droit à l’allaitement, au sevrage naturel, se consacrer à être mère ? Oui ! Contradictoire ? Oui ! Peut-être. Et alors ! Parce que l’époque a changé. Que le combat d’un jour n’est pas celui de demain, mais que sans celui d’hier, nous ne pourrions prétendre à de nouveaux droits, plus adaptés. Tout est fluctuant, mouvant, aujourd’hui plus que jamais où les outils de communication sont ultra rapides. Les femmes des 1970 ne pouvaient pas mesurer que l’accès au travail les enfermerait dans une double contrainte qui les conduirait pour certaines au burn out. Qui les ferait agir comme des hommes pour intégrer un monde qui reste encore aujourd’hui un modèle masculin : « Halte-là ! J’ai besoin de donner un sens à ma vie ! » Il nous faut du temps. Axer nos efforts sur la transmission, maître-mot de tous ces festivals. Echanger.

Une image qui me reste : chaque festival se termine par un cercle de femmes auxquels les hommes qui ont participé sont conviés, honorés. On chante. On danse. Et vient le moment de la séparation. Un moment qui s’éternise. Aucune femme n’a envie de partir. De quitter le cercle. À chaque fois, le même sentiment : intemporel, aspatial. Ces femmes pourraient être là depuis la nuit des temps, les mères de leurs mères, de leurs grands-mères. Comme seront là leurs filles, leurs petites-filles, et leurs arrières-petites filles. Quelles que soient leurs origines, la couleur de leur peau. À cet instant, quelque chose de plus grand que chacune d’entre elles les relie. Elles font partie de la grande histoire du monde. Rendues à leurs essence sacrée. Dans ce monde où chaque seconde doit répondre à une efficacité, ce temps nous incite au rien pour accéder au tout.

Pour conclure, je remercie toutes ces femmes pour le souffle qu’elles transmettent. Qu’elles m’inspirent. Et ce n’est pas fini. Elles ont réparé des parts de mon être abîmées, blessées. Comme si chacune d’entre elle constituait une facette de mon miroir. Les femmes ont soif de reconnaissance. Et nous ne savons souvent pas comment nous guérir. Peut-être avons-nous besoin, simplement, de retrouver le chemin de notre cœur et l’amour pour nous-mêmes. Pour qu’il rayonne. Encore et encore. C’est déjà là et ça ne fait que commencer !

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