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© JF.Leroux
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PUBLIÉ LE 11/12/2018

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Inexploré Hors-Série n°7

Histoires et lieux extraordinaires de France
Magazine » Enquêtes

Provins
Des souterrains initiatiques

Blottie à 90 kilomètres de Paris sur les terres des comtes de Champagne, la cité médiévale de Provins bruisse des mystères de son passé. Quels secrets se sont tramés à l’ombre de ses souterrains ? Quelles mémoires ses pierres peuvent-elles livrer ?

Une rue pavée, en contrebas de la cité fortifiée. Une lourde porte en bois, un escalier dans la pénombre, une grande cave voûtée. Premier frisson : ici, la température n’excède pas douze degrés. La lumière est faible, l’architecture épurée : il y a dix siècles, on accueillait dans ce lieu les pauvres et les pèlerins venus chercher refuge.
De là part un dédale de galeries qui furent sans doute d’abord des carrières de « terre à foulon », utilisée au Moyen Âge pour dégraisser la laine des draps dont la ville s’était fait une spécialité. « On possède peu de documentation sur ces souterrains », souligne la guide-conférencière Pascaline Petitberghien, spécialiste de Provins. « Avant le XVIIIe siècle, ils servirent probablement d’entrepôts, par exemple pour le vin. » Ce dont on est sûr, en revanche, c’est qu’ils devinrent ensuite des lieux d’initiations et de cérémonies franc-maçonniques. Des inscriptions dans la pierre en attestent : une équerre, un compas, un fil à plomb, les initiales de la formule « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers »… « Une loge maçonnique fut fondée à Provins en 1783, précise Pascaline Petitberghien. Nommée l’Heureuse Alliance, elle fut fermée en 1791 pendant la période révolutionnaire, rouverte en 1806 après le sacre de Napoléon Ier, fermée à nouveau en 1851, puis relancée vers 1975. » Traditionnellement, toute entrée en franc-maçonnerie débute par une épreuve dite « de la terre ». Le futur initié est isolé dans un espace sombre nommé « cabinet de réflexion ». Il est invité à y mener un travail d’introspection, voire à rédiger un testament, afin de montrer qu’il est prêt à mourir symboliquement à lui-même et à lâcher ses anciens schémas pour renaître à la lumière, enrichi d’une nouvelle conscience.

Une salle attire l’œil. Ses parois, jadis, furent peintes en noir. Ancien cabinet de réflexion ? Une gravure de tête de mort y est encore visible. Une salle attire l’œil. Ses parois, jadis, furent peintes en noir. Ancien cabinet de réflexion ? Une gravure de tête de mort y est encore visible. mourir à lui-même », suppose Pascaline Petitberghien. D’autres symboles témoignent encore de ce passé initiatique. Un soleil, par exemple. « Est-il là pour inciter à chercher sa lumière intérieure dans l’obscurité ambiante ?, poursuit la guide-conférencière. Le soleil est aussi le signe de la conscience, de l’énergie… Dans un contexte initiatique, un symbole ne prend sens qu’en fonction du chemin que le futur initié va vivre, ainsi que de là où il en est personnellement. À chacun, il parlera de façon particulière. »

Ici, le sol est hasardeux, l’espace parfois étroit, l’orientation difficile et l’obscurité perturbe.

Plus loin, un dessin de chouette apparaît. Daté du XVIIIe siècle, il signe la possibilité de voir dans les ténèbres et annonce peut-être, peu avant la sortie, « le temps de la lumière et de l’éveil ». Mais avant, d’autres expériences attendent le visiteur. Ici, le sol est hasardeux, l’espace parfois étroit, l’orientation difficile ; et l’obscurité perturbe. Pascaline Petitberghien en a fait maintes fois le constat : dans les souterrains, des personnes a priori pas claustrophobes se sentent oppressées ; des gens arrivés très calmes se mettent à parler beaucoup, à rire nerveusement… « On peut vite perdre ses repères spatiotemporels, voir remonter des peurs, se sentir guidés ou parasités par des présences », observe-t-elle.

La science a prouvé qu’une stimulation environnementale réduite – pas de lumière, pas de son, une température constante et des ressentis tactiles limités – modifiait l’état de conscience. Les sens en sommeil, autre chose surgit : des images, des émotions, des perceptions subtiles… Pascaline Petitberghien se souvient même qu’à plusieurs reprises, elle ne parvint pas à allumer sa lampe de poche, alors qu’elle venait d’en changer les piles et l’ampoule. Une fois la visite terminée, la lampe se rallumait systématiquement. « Pour moi, on fait partie d’un tout, analyse-t-elle. Nous sommes en lien avec notre environnement. Les édifices, comme la nature, entrent en résonance avec nous. Les visiter, se connecter à leur histoire, à leurs mémoires et à leur énergie, induit quelque chose. Dans les souterrains de Provins, il s’est sûrement passé beaucoup de choses ; certaines positives, d’autres plus difficiles. Selon comment on arrive, on peut s’en trouver régénéré ou perturbé. »

D’autant que l’histoire secrète de ces galeries ne se limite peut-être pas aux francs-maçons. Provins fut aussi au cœur de l’histoire templière. « Hugues Ier de Champagne participa à la création de l’Ordre en Terre sainte, explique Pascaline Petitberghien. Il finit même par abandonner ses biens pour devenir chevalier de l’Ordre. » D’autres comtes de Champagne suivirent ses traces. À la fin du XIIe siècle, la Chevalerie initiatique comptait deux « maisons de frères » à Provins. Quant à la collégiale Saint-Quiriace, elle doit son nom à Cyriaque de Jérusalem, un ancien évêque qui aurait contribué à retrouver la croix du Christ, et dont les reliques auraient été ramenées à Provins par un croisé champenois. Alors, qui sait si les souterrains n’ont pas aussi hébergé certains des rites templiers ?


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