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© Martino Nicoletti
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PUBLIÉ LE 09/08/2018

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Inexploré n°39

Les rêves pour se transformer : illuminez vos nuits avec un art chamanique !
Magazine » Témoignages

Le silence, porte vers l'infini

Dans le vacarme du monde, quelques hommes ont su préserver une bulle dans laquelle le silence de leur âme rejoint celle du divin. Un reportage sur les moines contemplatifs de la Toscane en Italie, au sanctuaire de la Madonna del Sasso.

Ralentir nos pas. Trouver la force de réduire la vitesse de notre démarche et de s’éloigner des bruits, des sons et des voix qui, comme un vacarme débordant, remplissent notre quotidienneté. Ce, alors que nous sommes de plus en plus affamés d’expériences et avidement gourmands de sensations. Faire, faire, faire. Manger les expériences, s’en remplir la bouche, les avaler sans les mâcher ; en manger encore, en étant désormais devenus incapables de reconnaître la farouche et insatiable boulimie qui se cache derrière ce que nous croyons être un simple désir et une aspiration légitime.


Une Toscane spirituelle



Je rentre dans ma terre, l’Italie centrale, un territoire merveilleux et fort qui, depuis de nombreux siècles, a été le berceau de saints et de mystiques : l’inégalable saint François, le « pauvre » d’Assise et sa sœur spirituelle sainte Claire ; saint Benoît, père du monachisme européen, Catherine de Sienne, la mystique épouse du Christ… Depuis des millénaires, cette même terre a été le témoin de la naissance de monastères, d’abbayes et d’un nombre incalculable d’ermitages sauvages et solitaires habités par des anachorètes qui, en suivant l’exemple des Pères du désert de l’Égypte, trouvèrent paix et refuge dans les rudes montagnes de cette région : moines, « fous de Dieu » et chevaliers convertis à l’armée de l’esprit et de l’amour, qui ont demeuré ici pendant plusieurs longs siècles.

Gabriel, l’Archange de l’Annonciation

D.R. Gabriel, l’Archange de l’Annonciation : emblème du dialogue intime entre l’homme et Dieu.

Pour connaître et toucher à pleines mains l’expérience de ceux qui, en suivant les traces de cet ancien passé, ont décidé encore aujourd’hui de se consacrer entièrement à la vie spirituelle et à la noble quête du silence intérieur, je me rends dans l’un des lieux sacrés le moins connu de la Toscane : le sanctuaire de la Madonna del Sasso (Vierge de la roche) : un lieu rempli de puissance et de magie, caché dans une splendide et dense forêt de la région du Chianti. Élu comme ermitage pendant le Moyen Âge, ce lieu eut sa consécration officielle à la fin du XVe siècle, ayant été le témoin d’une série d’apparitions miraculeuses de la Vierge à une petite bergère illettrée d’un village des alentours. Héritier vivant de ce riche passé, le sanctuaire est aujourd’hui le siège de l’un des monastères les plus importants de la communauté des Enfants de Dieu : une congrégation religieuse fondée dans les années 1960 par le prêtre et mystique toscan, Don Divo Barsotti.



Il est vrai qu’à chaque fois que je sens le besoin d’un véritable moment de recueillement et de prière, d’une pause de ressourcement, je viens dans cet endroit calme et paisible. Les moines qui y résident me connaissent depuis des années. Cette fois, je m’y rends à nouveau pour témoigner de leur expérience unique aux lecteurs d’Inexploré.


Des vêpres solitaires



En arrivant en face de la grande entrée qui couronne le jardin du monastère, je sonne. J’attends quelques instants, puis la lourde porte en bois s’ouvre lentement. Le moine qui m’accueille avec un grand et doux sourire se nomme Père Ireneo. Il est le responsable de la communauté ici résidente. Dans les jours qui suivent, il m’introduira à la connaissance approfondie de la vie des moines et m’apprendra les règles fondamentales, afin que je puisse partager leur vie, leurs usages, dans le respect de l’atmosphère de prière et de silence qui règne ici.

Même si cela peut sembler étrange, le silence est une dimension naturelle de l’homme

Juste le temps de m’installer dans la cellule qui m’a été réservée en tant qu’hôte, et le son de la petite cloche située dans le cloître m’invite à m’unir à la prière des moines. C’est le moment des vêpres, la prière qui, selon la liturgie catholique des heures, est célébrée au coucher du soleil. Malgré le caractère communautaire de cette prière, chaque moine est absorbé dans un dialogue personnel avec Dieu, un colloque intime qui est aussi l’occasion de faire le résumé de la journée écoulée ; de considérer le bien, les joies et les grâces reçues ; de se rappeler ses petites réussites, comme ses propres faiblesses. Je regarde autour. Je me trouve plongé dans un tableau qui semble celui d’un autre temps : des moines debout devant un tabernacle, cherchant, dans les paroles de prières codifiées depuis des millénaires, le sens profond de leur existence. Des religieux à genoux face à un autel en simple bois d’olivier, creusant dans leur propre cœur comme s’il s’agissait d’un puits de lumière, à la recherche de la Source vive et impalpable de leur vie ainsi que de l’univers entier. Je ne peux rester qu’enchanté. Dans cette pièce gardée par la pénombre, la récitation psalmodiée des moines se mêle à de longues pauses de silence : un silence dense et profond, palpable et ébouriffé seulement par le chant des hirondelles dehors et le son de la cloche du sanctuaire qui nous annonce le passage du temps.

L’office terminé, après avoir rendu hommage à la présence du Christ dans l’eucharistie, les moines quittent l’un après l’autre la chapelle. Ce qui reste à l’intérieur de cet espace n’est désormais que la lumière chaude d’une neuvaine et une longue trace de silence. Père Ireneo m’attend hors de la porte. Avant de m’accompagner vers ma chambre, sans que je ne pose aucune question, il commence à parler : « Le silence est un élément fondamental dans notre vie. Pour tout homme, se plonger dans cette dimension signifie simplement se mettre à l’écoute ; une écoute nécessaire afin que Lui, Dieu, puisse parler. Quand tu arrives à te plonger dans le silence, tout commence à parler : les nuages, les vagues de la mer, la nature tout entière. Tout parle, tout te parle. »


Le silence, paix autour du monde



Pour nous qui avons souvent tendance à percevoir le silence comme un intervalle, comme un « entre-deux », comme un vide, voilà donc la révélation d’un silence « plein » et « vif » : la dimension la plus propice pour percevoir la présence du Divin en nous, ainsi que la clé de voûte de toute rencontre avec la dimension la plus profonde et réelle de nous. Je pense au silence des anciens Pères du désert, qui se réfugiaient dans la solitude de l’Égypte pour écouter la voix de Dieu ; au noble silence du Vipassana bouddhiste, voie d’accès à l’expérience de la nature illuminée de notre esprit ; au silence qui fonde la pratique du zazen, l’assise silencieuse, dans le zen du grand maître Dogen ; au silence abyssal de saint Jean de la Croix, qualité indispensable pour entreprendre la mystique montée du carmel intérieur ; au silence des moines orthodoxes perdus dans la répétition infinie du saint nom du Christ. Je pense enfin à la sacralité profonde du silence dans la mystique des soufis : une réalité tellement forte et présente que le grand Rumi la célébrait en invitant tout authentique chercheur de Dieu à se transformer en une véritable « Bûte silencieuse »


Le Père Serafino



Pendant la permanence au monastère de la Madonna del Sasso, j’ai aussi l’occasion de rencontrer Père Serafino, l’un des moines les plus anciens de cette communauté et disciple direct de son fondateur Don Divo Barsotti. Je connais Père Serafino depuis des années. C’est lui qui, dans le passé, au cours de plusieurs rencontres, m’a illuminé sur le sens profond de la prière et sur la pratique du recueillement intérieur. Dans l’intimité de la petite bibliothèque où il me reçoit, nous reprenons notre ancien dialogue :
« Même si cela peut sembler étrange, le silence est une dimension naturelle de l’homme. Le silence nous permet de percevoir notre noyau profond et, en même temps, il représente la base du rapport que chaque homme a avec Dieu ; la base du dialogue entre l’âme et son créateur. Pour comprendre l’importance du silence dans la quête intérieure, je donne souvent l’exemple d’un concert de violon. Il s’agit d’une image simple : imagine le théâtre, la grande salle, l’artiste et le nombreux public, présent là pour écouter. Si le violoniste commence à jouer alors que les personnes parlent entre elles, il ne pourra pas commencer son morceau. Au contraire, dès que le public se tait, il peut démarrer son merveilleux concert. Toute symphonie naît uniquement grâce à la rencontre entre un silence et une harmonie. »

Quand tu arrives à te plonger dans le silence, tout commence à parler.

D’une façon très simple, les paroles de Père Serafino exposent parfaitement le sens du silence dans la perspective de la spiritualité et de la mystique chrétiennes : un silence qui n’est pas isolement, mais dialogue ; un silence qui, s’il se perd, entraîne le risque que l’homme entier se perde aussi :
« Suivant les enseignements de notre père spirituel, Don Barsotti, nous les moines, consacrons un moment particulier de notre journée à la pratique du silence. Il s’agit de “l’adoration silencieuse”, durant laquelle nous restons en silence et immobiles pendant une heure, avec notre corps en attitude d’adoration, mais sans produire une seule parole intérieure ou pensée. Cet “entraînement” au silence est un exercice difficile qui, toutefois, nous permet étonnamment de dépasser notre besoin continuel de remplir notre esprit avec des pensées, des souvenirs ou des fantaisies.

Après presque trente ans de cette pratique simple, je peux dire que ses effets sont extraordinaires, car ils sont capables de déterminer des changements tangibles et profonds en nous. Pendant cette forme d’adoration silencieuse et d’abandon complet à Dieu, la grâce a le pouvoir d’intervenir efficacement, en transformant notre cœur et en accroissant naturellement notre charité et notre amour envers les autres. Tout cela sans le recours aux paroles, mais en vertu du silence. »

Ces propos me permettent de comprendre une vérité universelle qui appartient à tout chemin spirituel : c’est dans le silence, le silence de l’esprit et le silence du cœur, que la métamorphose spirituelle de nous-mêmes, la metanoia peut avoir lieu. C’est là que le silence devient authentiquement un « silence vivant » comme disait l’écrivain mystique et voyageur du XVIe siècle Jean Absat.(...)


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