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PUBLIÉ LE 05/09/2017
  • Aurélie Aimé
    Auteur
Magazine » Entretiens

Le sens caché
de la saga
Harry Potter

L'histoire du jeune garçon à l'école des sorciers a traversé les générations. Si beaucoup l'apprécient comme une saga divertissante, peut-on y découvrir un second degré de lecture, et de « lourds secrets » comme l'a laissé entendre son auteure ?
Avec le psychiatre César Pierre Castagné, qui s’est intéressé
à l’adaptation cinématographique, levons le voile
sur la face cachée d'Harry Potter.

Qu’est-ce qui vous a amené à étudier la saga des films Harry Potter ?

En raison de ma pratique professionnelle de psychiatre psychothérapeute, il m'est arrivé de rencontrer de nombreux patients  qui faisaient référence à l’œuvre de J-K Rowling. Cela m’a dès lors intéressé d’interagir avec eux via cette fiction qu'ils connaissaient spécifiquement et à travers laquelle ils se sentaient plus libres de s’exprimer sur le plan psychologique. 

Au fil des années, j’ai orienté ma pratique vers l’étude des rêves. En analysant leurs motifs et leurs symboles, j’arrivais à des résultats surprenants mais difficilement reproductibles chez ceux ne rêvant pas. Je me suis donc demandé comment accéder à l’imaginaire de cette catégorie de patients. En recherche d’un nouvel outil pour enrichir représentations et projections personnelles, j’ai décidé d’appliquer les règles d’analyse, que j’avais déjà mises en place, aux fictions cinématographiques. C’est dans ces conditions que le cinéma m’est devenu un objet d’étude fascinant. Car c’est un continent largement inexploité par les sciences psychiques, un continent pourtant riche d’un enseignement décisif dans la compréhension de la psyché humaine. Ma spécialisation dans les études culturelles m’a ainsi permis d’utiliser, sur le plan thérapeutique, des référents symboliques empruntés à des œuvres du grand public, que ce soit des comédies, des blockbusters, des films d’animation comme ceux de Walt Disney ou de Pixar, ou encore les grandes séries et sagas de science-fiction populaires.

C’est à la conjonction de mon intérêt personnel thérapeutique et de la rencontre de patients passionnés par Harry Potter que mon immersion dans l’univers du petit sorcier s’est réalisée. J’en ai tiré des conclusions sur l’intrigue et des réflexions plus générales que je m’apprête à prochainement publier. J’ai abordé cette étude sur le plan des images cinématographiques, avant d’aller chercher des compléments d’informations sur Internet, notamment via les sites des communautés de fans très actifs.


J’ai orienté ma pratique vers l’étude des rêves

Quels référentiels avez-vous utilisé pour décoder les films?

J’ai utilisé deux outils majeurs : l’analyse des rêves, l’utilisation des symboles et leur application, ainsi que la psychogénéalogie. Je me suis formé à cette technique durant plusieurs années et me suis rendu compte en regardant Harry Potter que s’y trouvaient de nombreux renseignements sur l’arborescence des personnages, leur généalogie, et cela avec un souci du détail tout à fait étonnant. Je suis allé chercher ce que raconte réellement cette histoire derrière ces symboles, ce qu’elle peut nous cacher, ce qui anime à ce point les aventures de ces personnages, ainsi que leur rapport au réel et à l’irréel. Car si la famille de Dudley ramène Harry au réel, et si Harry entretient lui un rapport prépondérant au surnaturel, le cloisonnement des espaces, des temps et des lieux n’est cependant pas si évident. Il m’a ainsi semblé qu’Harry évoluait en réalité dans un rêve, un rêve fait par son cousin Dudley, expliquant certaines zones de franchissement possible entre réel et surnaturel. Cette hypothèse du rêve de Dudley est confirmée dès la scène d’introduction du premier film. Durant celle-ci, trois personnages, pouvant représenter les trois rois mages d’une scène de la Nativité du Christ, viennent tout à la fois confirmer le caractère sacré de l’enfant tout en le déposant dans la maison des Dursley. Dès lors, cette possibilité selon laquelle l’existence Harry se matérialise durant un rêve de Dudley devient tout à fait plausible.


Harry Potter serait donc en réalité Dudley ?

Tout à fait. Il serait une facette de la personnalité de Dudley ou mieux encore, une sorte d’avatar. Un avatar ayant un rôle d’explorateur, et se trouvant être une projection mentale, onirique, dans ce que j’appelle ici un « rêve univers », c’est-à-dire un rêve dont on ne sait vraiment s’il englobe tout l’univers d’Harry Potter ou s’il se trouve être un rêve sans cesse renouvelé.

On peut considérer Harry comme un frère imaginaire

Ce phénomène se retrouve chez les enfants qui sont capables de créer des personnages imaginaires avec lesquels ils interagissent secrètement, notamment dans les situations de maltraitance, de souffrance, d’angoisse, de disparition de quelqu’un de leur environnement, et qu’ils feraient revenir par l’usage de leur imaginaire. Donc en ce sens, on peut considérer Harry comme un frère imaginaire évoluant dans le réel, ou comme un personnage avataresque évoluant dans les rêves de Dudley sur le principe du rêve lucide (possibilité pour le rêveur de contrôler son personnage comme dans un jeu vidéo).


Dudley est donc un enfant traumatisé qui s’échappe par le rêve ? L’histoire est moins magique qu’il n’y paraît…

Il est avant tout confronté à travers son imaginaire à des problématiques parentales et familiales. Dans la psychogénéalogie, on travaille surtout sur les dates anniversaires, qui sont les dates à partir desquelles les évènements se reproduisent. Ces dates-là peuvent être l’âge du personnage, le même que celui où l’un des parents aurait été traumatisé, ou l’arrivée du personnage à une date de son calendrier personnel qui a pu être problématique dans le passé. Cette date clé génère la résurgence d’une histoire qui n’est pas celle que transporte le sujet mais celle portée par des personnes du passé. Par exemple, Dudley fête ses 11 ans, et à cet âge retraverse le vécu traumatique de ses parents ou d’autres membres de sa famille. Ce sont ces évènements irrésolus dont il s’agit de retrouver l’origine pour comprendre ce qui mobilise tant l’angoisse de Dudley et le fait basculer dans une modalité régressive de fonctionnement.

J’ai également été très sensible à l’aspect historique, qui est bien renseigné, à travers beaucoup de références faites à la Seconde Guerre Mondiale, aux nazis et à leurs conduites génocidaires. Je pense que la génération d’Harry Potter, la 3ème après-guerre, est celle sur laquelle a le plus pesé le traumatisme de cette période de l’Histoire. L’universalité du récit tiendrait dans les règles de cette transmission, dans ses règles de fonctionnement, quelque chose venant hanter l’inconscient de cette génération en rapport à des évènements survenus pendant cette guerre mondiale. La saga Harry Potter pourrait être ainsi une illustration de la lutte contre des angoisses faisant effraction au sein d’une génération sans que celle-ci ne comprenne d’où elles lui proviennent. Il faut d’ailleurs se remémorer que lorsque Harry apparait durant les années 90, c’est l’époque où la pop-culture est dominée par le grunge, période où la jeunesse se sent totalement désespérée. Or Harry, lorsqu’il emprunte les habits trop grands de Dudley, semble lui-même devenir un héros de son temps, un héros grunge…


J’ai également été très sensible à l’aspect historique

Les noms des personnages et leur apparence ont-ils aussi de l’importance ?

La traduction littérale de Poudlard en anglais (Hogwarts) est « verrue de porc », traduit par « poux-de-lard ». C’est intéressant car cela nous révèle quelque chose du fonctionnement général des jeunes gens scolarisés dans cette école. Dans Harry Potter, une mention est faite à certains sorciers de « sangs purs » dont la magie leur aurait été transmise de manière pure. Ces sorciers ont la particularité de développer une aversion contre les porcs, cet animal considéré comme impur dans certaines religions. Cette caractéristique détermine le fonctionnement de leur caste autour d’une crainte mythologique. L’idée du « Poux-de-lard » véhicule l’idée du parasite.

Ce parasite, on le retrouve à la fin de l’épisode « Harry Potter à l’école des sorciers » lorsque l’on découvre le Pr Quirrell parasité par Lord Voldemort. Et puis il y a cette scène amusante dans le même épisode durant laquelle Rubeus Hagrid vient chercher Harry le jour de son anniversaire et transforme Dudley en porcelet en lui faisant apparaître une petite queue de cochon. La notion de « Poux-de- Lard » pourrait laisser entendre que les personnages qui sont dans cette école ont une capacité de parasiter, ou dans tous les cas, sont formés à devenir des parasites, finalement comme Harry devient celui de Dudley. Mais dans l’idée même de parasitage se mêle indifféremment la capacité du parasite à libérer l’hôte qui l’accueille (Harry envers Dudley) ou à le soumettre (Lord Voldemort avec le Pr Quirrell). Ce sont ces destinées contraires que les « parasites » de Poudlard sont amenés à connaître…

Cette capacité à régénérer son être est aussi la marque de sa faiblesse

Concernant l’apparence des personnages, l’éclair sur le front d’Harry Potter l’identifie à Zeus détenteur de la foudre, personnage jupitérien ayant le pouvoir de vie et de mort, autant que Lord Voldemort. Tous deux sont par ailleurs liés l’un à l’autre dans un registre fusionnel partageant le même espace psychique, toujours selon la même notion de parasitage. Lord Voldemort visite Harry régulièrement et celui-ci développe des hallucinations et se trouve empoisonné par ses réflexions. Concernant le nez de Lord Voldemort, son évolution traduit sa transformation en monstre. Son physique évolue vers celui du serpent, ce qui l’amène progressivement à devenir un symbole pur. Son apparence agréable sous les traits de Tom Jédusor va ainsi se dégrader suivant le rythme de ses résurrections successives. Cette capacité à régénérer son être est aussi la marque de sa faiblesse, lui dont la monstruosité se trouve amplifiée lorsqu’il renaît d’une génération à l’autre.

Ce sont les mêmes phénomènes d’amplification qui se produisent dans les traumatismes intergénérationnels. Un traumatisme non régulé et non traité convenablement produit sur la génération suivante une augmentation de son intensité, jusqu’à ce que celui-ci devienne lourd et destructeur. C’est le travail psychothérapeutique et la découverte de ces points de passage entre histoire familiale et histoire intime (dates anniversaires, étude des rêves et des cycles temporels) qui doit permettre au sujet d’identifier l’origine de sa souffrance afin de retrouver sa place durablement.


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