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© Claude & Lydia Bourguignon
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PUBLIÉ LE 06/05/2020
  • Aurélie Aimé
    Auteur
Magazine » Entretiens

Soigner la terre, guérir l’être humain

Elle est l’objet de tous les fantasmes. La terre, notre sol, est un monde mystérieux où se côtoient microfaune, macrofaune, champignons… Au sein de ce bestiaire sous-terrain, se jouent des interactions primordiales pour la santé de notre planète, et donc pour celle de l’être humain. Claude et Lydia Bourguignon sont microbiologistes des sols. Depuis près de 40 ans, le couple se bat pour faire reconnaître la prime importance de ce berceau de la vie.

La monde sous-terrain est très peu considéré, et même parfois vu comme sale. Quelle est son importance ?


Claude : Le sol est à la base de toute la pyramide du vivant. C’est à partir des sols que la vie se développe, donc plus ils sont morts, moins il y a de la vie à la surface du globe. C’est ce qui se passe avec l’effondrement de la biodiversité : des oiseaux, insectes, etc. Aujourd’hui, l’état de nos terres est désastreux. La plupart sont en très mauvais état biologique. Une grande partie de la microflore a disparu, en particulier les champignons, qui sont pourtant fondamentaux car ce sont eux qui fabriquent les humus. Dans nos sols, on trouve aujourd’hui mille fois moins de champignons qu’au début du XXe siècle…

Lydia : La faune qui s’y trouve est aussi très importante pour son aération. Les gens ne parlent que des vers de terre, mais il y les collemboles, les acariens… Ce sont eux qui grâce à leurs galeries transforment la terre en véritable éponge. Un sol aéré recevra mieux l’eau, sera moins compacte, ce qui permet aux racines de descendre et à la vie d’être là. Les microbes permettent d’assimiler les éléments, et de nourrir la plante. C’est vital pour la biodiversité et la durabilité.


Peut-on faire une analogie entre le microbiote terrestre et humain ?


Lydia : Beaucoup de médecins nous ont fait intervenir lors de conférences, car pour eux il y a effectivement une similitude. En effet, on ne se nourrit pas vraiment de ce que l’on mange, mais de ce que notre microbiote va participer à décomposer pour permettre que les éléments passent jusqu’au sang et la lymphe. Par ailleurs, les microbes solubilisent les éléments présents dans la roche ou dans le sol, ce qui permet de nourrir la plante. Pour ces médecins, il y a donc une vraie similitude : les plantes ne mangent pas de roches ou d’argile, et on ne consomme pas réellement de beurre, pain ou viande. Ce sont les microbes qui nous nourrissent.


Y aurait-il alors une relation entre la santé de nos sols et celle de l’être humain ?


Claude : Oui, c’est pour ça que l’épidémie de coronavirus fait beaucoup de dégâts, parce que les gens sont en mauvaise santé, ils sont mal nourris.

Lydia : C’est une évidence. Le monde est mal alimenté par le potentiel de ce que nous mangeons. Comme il y a moins d’activité biologique, des plantes sont nourries via une fertilisation qui ne fournit pas l’azote, le phosphore, le potassium et les autres éléments indispensables. Nous ne disposons plus de la biodiversité, de la complexité de nos terroirs et des sols. De ce fait nos aliments sont de moins en moins riches en éléments et en oligoéléments, comme cela a été démontré. Lorsqu’il y moins de sélénium, de zinc dans notre nourriture, il manque ces cofacteurs qui permettent à certains enzymes de créer une protection des membranes, entre autres mécanismes qui nous permettraient d’être en meilleur santé. Et cela personne n’en parle. La fertilisation telle qu’elle est pratiquée vous donne des beaux et gros légumes en apparence, qui sont riches en eau. Mais au niveau de leur poids sec, de leur richesse en éléments et oligoéléments, ils sont pauvres. Cela nous affaiblit, et fait qu’on est plus sensibles à certaines pathologies. En prime, dans l’agro-industrie, on utilise énormément de produits très transformés, l’amidon et le sucre sous diverses formes, qui ne sont pas totalement reconnus par notre organisme. L’intolérance au gluten par exemple, est liée au fait que notre blé en est beaucoup trop riche, notre organisme n’est pas capable de le reconnaître. Les produits issus d’un sol de piètre qualité, et le fait que l’agro-industrie transforme les produits, leur enlève de l’énergie et rend leur assimilabilité beaucoup plus difficile.


C’est toutes nos habitudes qu’il faudrait revoir…


Lydia : Beaucoup de médias partagent qu’avec la crise que nous traversons beaucoup de gens se remettent à cuisiner, achètent de la farine et refont de la pâtisserie… Peut-être reviendra-t-on à une cuisine plus familiale, pas uniquement avec des produits manufacturés ? De plus en plus de gens demandent à ce que nous puissions atteindre une souveraineté alimentaire. On ne peut pas dire que le gouvernement ait pris des dispositions dans ce sens, puisque les petits marchés de producteurs ont été fermés. Il n’est pas non plus possible d’acheter ses plants et de faire son potager. Aucune disposition n’est prise pour que les choses changent.


Comment faut-il concrètement procéder pour « réparer » nos sols ?


Claude : Il faut arrêter l’agriculture chimique, et développer l’agriculture biologique et biodynamique, c’est-à-dire relancer la vie dans les sols et l’énergie du sol, puisque l’agriculture biodynamique travaille sur ce point, afin que nous retrouvions une alimentation saine et énergétique. Concrètement, il faudrait planter des haies, remettre des arbres dans l’agriculture, utiliser du BRF [NDLR : Bois Raméal Fragmenté, un mélange non-composté de résidus de broyage de rameaux de bois], remettre en place l’équilibre agro-silvo-pastoral, une méthode d'agriculture qui concilie les haies, la production végétale et la production animale…


Le problème vient aussi de l’urbanisation galopante, au détriment parfois de la vie des sols ?


Claude : On bétonne un département tous les six ans en France. Il faut faire comprendre aux collectivités qu’il faut arrêter de bétonner les bons sols, et lorsqu’elles construisent, qu’il faut le faire sur les mauvais sols. Depuis cinq ans nous sommes appelés par des collectivités locales pour faire une analyse de terrains avant l’implantation de constructions, pour essayer d’épargner ceux de qualité et d’en faire en priorité des jardins ouvriers ou partagés. C’est le signe d’une prise de conscience. Je ne dis toutefois pas que c’est une volonté du gouvernement. Par exemple, il souhaite agrandir l’aéroport de Roissy sur ce qu’on appelle le santerre, les meilleures terres de France au Nord de Paris. Heureusement les agriculteurs se sont révoltés pour qu’on ne détruise pas les plus gros limons de l’hexagone (type de sol très fertile). Il devrait donc construire ailleurs. Roissy est installé sur les limons les plus profonds de notre pays, certains atteignent 30 mètres d’épaisseur ! Ils ont été saccagés à la construction de l’aéroport. Ils ont aussi fait un immense parc d’attraction pour touristes et massacré 300 Ha de cette terre magnifique.


L’agriculture biodynamique considère la terre comme un être vivant. Avez-vous pu constater ses bienfaits ?


Claude : Nous avons enseigné au premier collège d’agriculture biodynamique en France, de 1982 à 1998. Il a malheureusement fermé au décès de ses créateurs. Nous avons eu le temps de faire des expériences sur le vignoble, les arbres fruitiers, les céréales, le maraîchage. Et effectivement, il y a beaucoup plus d’activité biologique et plus d’énergie, surtout dans des produits comme le vin. Vous allez me dire que l’énergie ne se mesure pas ? C’est effectivement quelque chose que vous avez en bouche… Je vais laisser Lydia en parler, puisqu’elle est formée en œnologie.

Lydia : Quand on dit plus d’énergie à la dégustation, c’est compliqué à expliquer. Avec nos clients, nous avons organisé des dégustations à l’aveugle sur la même parcelle, la moitié ayant été préparée en biologique, et l’autre en biodynamique. Les vignerons ont évidemment vinifié et vendangé de la même manière. À la dégustation, les personnes expérimentées avaient l’impression d’avoir deux vins différents. Le vin en biologie dévoilait plutôt sur des arômes solaires, floraux, plutôt des choses « au-dessus de la terre », tandis que le vin en biodynamie avait des arômes de truffe, de foin, de mousse, des colorations plus souterraines. Dans le vin on parlerait d’arômes tertiaires, alors qu’en biologie nous étions plutôt sur des arômes primaires.


La biodynamie améliore-t-elle aussi la qualité des sols ?


Lydia : Nous avons constaté qu’elle génère plus d’activités biologiques. De ce fait lorsqu’on analyse les éléments et les oligo-éléments dans le sol, nous trouvons ceux qui sont assimilables par la plante en plus grandes quantités. Pour expliquer ces différences d’arômes dans le vin, nous avons une hypothèse. La complexité d’un vin vient des arômes de ce dernier, or ceux-ci ont besoin de cofacteurs métalliques pour être synthétisés. Ces cofacteurs sont dans la roche, et ce sont les microbes qui la solubilisent. Donc s’il y a plus de microbes grâce à la biodynamie, on va solubiliser plus d’éléments du sous-sol, et amener une complexité différente au vin. C’est une hypothèse, il faudrait plus d’études pour la vérifier.


Rudolf Steiner considérait les règnes comme dotés d’une nature physique, psychique et spirituelle. Pour sauver la terre, ne faudrait-il pas changer de regard sur le vivant ?


Lydia : Il serait temps ! Je vais vous raconter une anecdote. Une jardinerie qui vend des produits biologiques nous avait demandé d’intervenir auprès de leurs vendeurs, et il y avait également leurs familles et enfants. Nous sommes venus avec de la terre dans laquelle était concentrée collemboles, acariens et vers. Les enfants voyaient sur une grand-écran relié au microscope ces petits animaux qui bougeaient, nous leur avons proposé de regarder directement dans le microscope, et ils étaient partants. Mais la réaction des parents était incroyable. Ils les en ont empêché, disant que « c’est sale », que ça va « leur sauter à la figure » ! Il faudrait retrouver de la spiritualité, mais aussi réapprendre à aimer cette planète, à aimer la terre, cette partie cachée du sous-sol. Certes, le ver de terre n’est pas un chat ou un chien, on ne peut pas le caresser, mais c’est propre.

Claude : Il est étonnant de constater que les États-Uniens, pour nommer la terre, cette terre nourricière, disent the dirt, qui veut dire « la saleté »…


Quelle importance ont le jardinier et ses états d’âme sur le jardin ? D’autres paramètres, telle la position de la lune, sont-ils aussi à prendre en considération ?


Claude : À l’étape de semis, ces considérations sont très importantes pour la qualité gustative de ce que vous plantez. La taille doit être faite à un certain moment, il faut tenir compte du mouvement de la lune et des astres pour certaines actions : la taille, la récolte, la conservation, etc. Dans le collège de biodynamie, chaque élève était responsable de deux rangs de vignes. Il était incroyable de constater que ces rangs ressemblaient à l’élève qui s’en chargeait ! En fonction de la façon dont il s’occupait de la vigne, elle était, tout comme le chien, le reflet de son maître.

Lydia : C’est pareil avec les éleveurs, pour un éleveur qui aime ses bêtes, qui les nomme, la relation est totalement différente, parce qu’elles n’ont pas peur de lui, ne sont pas agressives. Cette communion entre l’éleveur et ses animaux est importante.


À l’échelle individuelle, dans nos jardins, jardins-partagés, sur nos terrasses, comment incarner ce que vous prônez ?


Claude : Il faudrait qu’un maximum de gens fassent des jardins potagers, avec des légumes simples à cultiver, tels des tomates, salades, pour ne pas être découragés avec des échecs… Qu’ils arrêtent de planter des thuyas autour de leurs maisons et qu’ils remettent des haies fleuries avec des arbres de leurs régions, pour pouvoir apporter de la biodiversité. Il est essentiel d’avoir des arbustes avec des fleurs, qui nourrissent les abeilles et les butineurs. Arrêtons aussi d’avoir un gazon uniforme, tondu raz, et entretenu à coup d’engrais et de pesticides. Laissons les pissenlits, les coucous, les primevères, des boutons d’or… Un gazon varié permet l’accueil d’une biodiversité. Cela permet aussi aux enfants de voir des hérissons, des taupes, des oiseaux…

Lydia : On note un réel mouvement aujourd’hui : des personnes font analyser les bacs de terre de leurs balcons et y mettent quelques plants de salades ou de tomates. On constate qu’il y a une demande des consommateurs, qui sont prêts à acheter dans les AMAP, les drive fermiers… Quelque chose d’une proximité avec le producteur se développe, et on voit par ailleurs la chute des ventes des produits frais en supermarchés. Continuons à aller dans ce sens !


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