Article


© CC COMMONS
+ Déjà dans mes favoris
+ Ajouter aux favoris

PUBLIÉ LE 29/12/2017

A RETROUVER DANS

Inexploré n°37

Être soi face au vertige de la nouvelle conscience
Magazine » Enquêtes

Spinoza : Vivre libre dans un monde divin

Spinoza était un penseur révolutionnaire qui a rejoint les grandes sagesses de l’humanité telles l’hindouisme ou le bouddhisme, alors qu’il ne les connaissait pas. Pour lui, l’univers tout entier est divin et le bonheur consisterait à s’accorder avec notre nature la plus profonde.

« Il est assez fréquent qu’un philosophe finisse sa vie par un procès. Cependant, il est nettement plus rare qu’il la commence par une excommunication », note Gilles Deleuze, auteur de Spinoza, philosophie pratique. À l’âge de 23 ans, en juillet 1656, Spinoza est banni de la communauté juive d’Amsterdam. « Nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza » , déclare le conseil des anciens. Par la suite, un inconnu tentera de le poignarder. Le jeune homme était-il indiscipliné, voire hargneux ? Non, de l’avis de tous, Spinoza était un élève studieux au tempérament modéré et dont les prouesses intellectuelles auraient fait penser au grand rabbin qu’il avait peut-être trouvé son successeur.

Ce n’est pas le comportement de cet homme qui dérangeait. C’est la puissance de sa pensée. Sa lecture critique de la Bible, des religions et sa vision démocratique ont annoncé les révolutions politiques et sociales à venir. Son idée de Dieu comme étant la substance de toute chose, engendra la création du concept de « panthéisme », influença le romantisme, et ainsi, l’écologie. Sa conception de la liberté, comme prise de conscience de nos conditionnements, préfigura l’engouement pour l’existentialisme et la psychologie. Révolutionnaire presque malgré lui, par excès de lucidité pourrait-on dire, Spinoza est pourtant toujours resté bienveillant, maître de ses passions et prudent. Il fut aussi un grand philosophe du bonheur. « Il est avant tout un sage qui cherche à changer notre regard afin de nous rendre libres et heureux, comme il le fut lui-même », souligne Frédéric Lenoir auteur de Le miracle de Spinoza. Goethe, Nietzche, Marx, Flaubert, Freud, Bergson ou Einstein – pour ne citer qu’eux –, ont rendu hommage à la grandeur de sa pensée. Jugée hérétique au XVIIe siècle, n’est-elle pas encore audacieuse aujourd’hui ?


Une humble personne



Les ancêtres de Baruch de Spinoza sont des juifs « marranes » : convertis au catholicisme de force, ils pratiquaient le judaïsme en secret. Ayant fui l’Espagne, puis le Portugal devant les persécutions, ils s’installent aux Provinces-Unies des Pays-Bas.

Le but de l’existence est de grandir en puissance dans un univers tout entier divin.

Baruch naît ainsi le 24 novembre 1632 dans une république florissante. Il est éduqué à la synagogue mais est également marqué par l’enseignement d’un chrétien, Franciscus Van den Enden, qui prône la liberté d’expression, l’éducation pour tous et l’idéal démocratique. À la suite de son excommunication, à laquelle il répond en assumant calmement ses idées, Spinoza quitte son quartier, pour finalement s’installer à la campagne. Tenant à vivre de son travail de polisseur de verre pour lunettes, il refuse plusieurs aides financières, ainsi qu’un poste à l’université. Il ne se marie pas, mène une vie simple qu’il dédie à la philosophie et participe à des cercles de réflexion et il entretient de longues correspondances avec des penseurs de toute l’Europe. Ses idées étant décriées, il ne publie que deux ouvrages de son vivant. Son oeuvre majeure l’Éthique est imprimée post mortem et sans nom d’auteur. Elle est rapidement interdite par les autorités.


Des propos hérétiques



Spinoza parle et lit dix langues, dont l’hébreu, l’araméen, le grec et le latin. Outillé pour analyser les textes anciens, il commence par dénoncer la valeur historique et prophétique de certains passages de la Bible. Il souligne, par exemple, que l’Ancien Testament ne peut avoir été écrit par Moïse – ce qui sera attesté par la suite – et que la valeur « divine » de certaines déclarations est relative : les prophètes restent des êtres humains susceptibles de déformer les paroles de Dieu. Il convient donc pour lui, de remettre ces textes dans leur contexte, où ils ont joué un rôle politique. Ce que Spinoza dénonce sont les mécanismes de superstition et de manipulation sur lesquels il voit les religions se fonder. Le philosophe se déclare même surpris de constater que, parfois, les hommes « combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut », écrit-il dans son Traité théologico-politique. « Spinoza critique avec la même force toutes les religions lorsqu’elles activent les passions tristes des individus, notamment la peur, pour mieux les asservir ; lorsqu’elles se détournent de leur unique vocation – favoriser le développement de la justice et de la charité par le biais de la foi – pour distiller la haine de l’autre et l’intolérance », résume Frédéric Lenoir.


Quel Dieu ?



Spinoza avance que les hommes, cherchant à expliquer le pourquoi des événements de leurs vies, ont imaginé un Dieu à figure humaine et extérieur au monde – monde qu’il a créé une bonne fois pour toutes et qu’il continue de réguler. « Pour Spinoza, un Dieu transcendant, créateur et organisateur du monde, un Dieu providentiel, est le fruit de l’appétit et de l’ignorance humaine », explique Chantal Jacquet, auteure de Spinoza ou la prudence. Ainsi, selon ce qu’il se passe dans le monde, les hommes pensent que Dieu enverrait des signes bénéfiques ou néfastes. Il conviendrait donc de lui obéir mais aussi de l’amadouer, car il serait capable d’exaucer des prières ou de punir les mauvaises actions. Pour le philosophe, chaque homme « inventa des moyens divers de rendre un culte à Dieu, afin que Dieu l’aimât plus que tous les autres et mît la nature entière au service de son désir aveugle », écrit-il. À la suite de tel propos, Spinoza est accusé d’être athée. (...)


L'accès à l'intégralité de l'article est réservé aux abonnés de la famille INREES.

OU

NOS SUGGESTIONSArticles