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PUBLIÉ LE 06/03/2018

LE LIVRE À LIRE

L'Ultime convergence

Jocelin Morisson
Guy Trédaniel Groupe
Magazine » Enquêtes

La spiritualité pour éviter le chaos

Dans son livre L’Ultime Convergence, Jocelin Morisson tente de donner des bases rationnelles à une spiritualité pour le XXIe siècle, qui doit reposer autant sur la science et la philosophie que sur l’expérience directe, seule façon de donner du sens à notre existence...

L’espérance de vie a diminué en 2017 aux Etats-Unis pour la deuxième année consécutive. Le laboratoire de l’Occident est en panne de progrès et l’illustration la plus flagrante en est bien sûr l’arrivée au pouvoir d’un ultra-réactionnaire. C’est la première fois qu’un tel déclin s’observe deux ans de suite depuis le début des années 1960 et les années 1920. Un facteur clé de cette baisse de l’espérance de vie est l’augmentation des morts par overdose, non pas de drogue mais de médicaments opiacés ! En effet, une quantité énorme d’Américains utilisent ces médicaments pour soulager leurs douleurs, et pas seulement physiques. Parmi eux se trouvent des personnalités, notamment du monde de la musique. Ainsi, après le chanteur Prince en 2016, le musicien Tom Petty a lui aussi succombé à une overdose de fentanyl, le médicament le plus prescrit dans ce cadre. Michael Jackson avait pour sa part été victime d’une association de benzodiazépines et de propofol, un autre anesthésique puissant. Plus récemment, c’est Dolores O’Riordan, chanteuse des Cranberries, qui succombait en début d’année à une surdose de fentanyl… Le New York Times a publié un article qui précise que les overdoses mortelles de fentanyl aux États-Unis ont augmenté de 540 % entre 2014 et 2016, avec 20 100 décès en 2016 causés par ce produit, en faisant la première cause de mortalité parmi les 64 000 décès dus à l'usage de drogues, puisque cette substance est également utilisée à des fins… récréatives. D’ailleurs, outre-Atlantique on utilise le même mot pour drogue et médicament (drug).


Intégration sociale et espérance de vie



On peut voir dans ce phénomène un symptôme de la crise du sens qui frappe les pays dits riches, aux côtés d’une augmentation constante et insoutenable des inégalités de revenus. Une étude de Julianne Holt-Lunstat, chercheuse à l’université Brigham Young, dans l’Utah, a justement montré que l’espérance de vie était corrélée à des facteurs inattendus. Bien avant l’arrêt du tabac, une consommation modérée d’alcool, une alimentation saine et une pratique régulière de l’exercice physique, les deux facteurs les plus prédictifs d’une longue espérance de vie sont « l’intégration sociale » et le fait d’avoir des « relations proches ». Il s’agit donc, dans le second cas, d’avoir des proches sur lesquels on peut compter en cas de coup dur ou de coup de blues, famille ou amis, des gens à qui se confier, qui pourront au besoin nous emmener à l’hôpital ou nous prêter de l’argent. Mais le premier facteur est l’intégration sociale, qui signifie plutôt « interactions sociales », c’est-à-dire le fait d’avoir de bonnes relations avec un cercle élargi de personnes, les commerçants chez qui on fait les courses, les habitants de son quartier, les personnes que l’on croise régulièrement dans le bus ou le métro, etc. Par « bonnes relations », on entend le fait de se dire bonjour et d’échanger quelques mots. Le lien dont il est ici question est un lien d’empathie et il repose sur un fait de plus en plus reconnu comme une réalité scientifique, à savoir que nous sommes reliés les uns aux autres. De quelle façon ? Par de l’énergie, des vibrations, de l’information, par la conscience… ? Tout cela à la fois, et par des influences qui ont trait au domaine de l’invisible, et que la science aura la tâche d’objectiver, autant que possible, dans l’avenir.


Compétition vs. coopération



Les « crises » qui se succèdent dans les domaines politique, économique, financier, écologique, sociétal, etc., ont une seule source, qui est le fait d’avoir perdu, ou peut-être de n’avoir jamais vraiment trouvé, le sens de ce lien fondamental qui nous unit aux autres êtres vivants et à la nature dont nous sommes partie prenante. Ainsi, il n’y a qu’une seule crise, c’est la crise du sens, et elle est fondamentalement spirituelle. De fait, nous sommes en plein contresens et nous vivons doublement contre-nature : à la fois contre la nature, que nous décimons et pillons allègrement, et contre notre propre nature humaine. La nature de l’homme serait d’être un loup pour l’homme. C’est à la fois faux et extrêmement désobligeant pour ce splendide animal qui sait au contraire faire preuve d’une solidarité à toute épreuve. L’homme est un loup (agressif) pour l’homme seulement et précisément quand il méconnaît sa nature véritable. D’ailleurs, des travaux récents de biologie ont montré que la compétition était l’exception dans la nature alors que la coopération était la règle . Dès lors, l’idéologie individualiste qui prévaut dans le monde moderne, même si elle a pu être émancipatrice par le passé, est aujourd’hui une hérésie parce qu’elle nourrit une logique folle qui a conduit à une « re-féodalisation du monde » comme l’a écrit le diplomate Jean Ziegler, et au « triomphe du cynisme », selon le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz.


Le hors-champ du signe



Pourtant la responsabilité individuelle n’est pas incompatible, au contraire, avec l’exigence de solidarité et de partage. Un individu fort et épanoui contribue davantage au groupe auquel il appartient qu’un individu soumis et asservi. De même, un groupe fort et protecteur donne à l’individu les moyens de son émancipation. C’est un cercle vertueux qui oblige à dépasser, comme souvent, une logique binaire qui ne voit dans le collectif et l’individuel qu’une opposition de termes. Or, par-delà les communautarismes, les nationalités ou les religions, nous n’appartenons qu’à un seul groupe : l’humanité. Considérer que notre culture, notre nationalité ou notre religion, prime sur notre nature d’être humain est une marque d’arrogance et d’ignorance. On peut et on doit concilier les deux, mais la question est ce qui nous définit en premier lieu. Vivre selon l’harmonie du cosmos, comme les sagesses grecques nous enjoignaient de le faire, consiste simplement à réaliser sa nature. Encore faut-il la connaître et la comprendre, et l’invitation « connais-toi toi-même » (« et tu connaîtras l’univers et les dieux ») reste pleinement et plus que jamais d’actualité. Elle est la condition même d’une existence qui a du sens. Sans cette connaissance, impossible d’aimer car on ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas. Et sans amour, pas d’harmonie possible, ni entre les hommes ni avec la nature. Dans le « commandement » du Christ à s’aimer « les uns les autres » (« comme je vous ai aimés ») et aimer son prochain « comme soi-même » (« pas de commandement plus grand »), le prérequis est de s’aimer soi-même, et donc d’abord de se connaître. C’est cette boucle qu’il faut boucler et cet autre cercle vertueux qu’il faut tracer. On voit avec ces trois citations célèbres combien il est facile d’en oublier le sens profond et combien en restituer la suite (dans les parenthèses) est important. Le hors-champ fait signe ; c’est le hors-champ du signe !


L’autre c’est moi



Mais s’aimer soi-même ne consiste pas à se complaire dans le narcissisme et l’autosatisfaction, si l’on a fait la démarche de se connaître soi-même pour découvrir… que l’autre c’est moi. Et point besoin de religion pour cela. Cependant, « le déclin de la religion se paie en difficulté d’être soi », a écrit Marcel Gauchet, penseur du « désenchantement du monde » à la suite du sociologue Max Weber. La dimension spirituelle des individus-citoyens s’en est trouvée asséchée, tout comme la dimension collective de la société qui peine à faire vivre son idéal de solidarité. L’absence de projet collectif laisse les plus démunis, en termes matériels mais aussi intellectuels ou psychologiques, face à leur seule responsabilité individuelle. Le nomadisme spirituel moderne, bricolage de pratiques et de croyances, illustre quant à lui la « marchandisation » de la spiritualité, autre effet de la mondialisation et du libéralisme débridé, comme l’a décrit Frédéric Lenoir. Mais il traduit aussi la quête tous azimuts de repères, de valeurs et de sens. Si le besoin de spiritualité n’a pas disparu, c’est qu’il ne relève ni d’une illusion, ni d’un « choix », mais de quelque chose qui est au cœur de notre être et qui exprime notre nature profonde. Dès lors, si « un autre monde est possible », il sera spirituel ou ne sera pas.



1) L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne, Gauthier Chapelle


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