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PUBLIÉ LE 22/10/2019
Magazine » Air du temps

Au nom du Père, du Fils et du Synthétique

Et si l’avancée ultime de l’homme était finalement de devenir lui-même un Dieu ? Une nouvelle « religion », le transhumanisme, propose un humain d’un nouveau genre, muté, optimum et immortel. L’aube d’une nouvelle étape à mi-chemin entre ultra-matérialisme et divinité terrestre arrive… Mais est-ce pour le meilleur ?

Depuis la nuit des temps, l’humanité a toujours été en quête de Dieu. Elle l’a inlassablement cherché dans la nature, dans les temples, dans les livres... Mais aujourd’hui, cette recherche pourrait s’achever car une révolution est en marche : la religion transhumaniste. Après Shiva, Zeus, Yahvé, Bouddha, Jésus et Allah, le nouveau Dieu que nous proposent ces fanatiques de la technologie n’est autre que l’Homme lui-même : grâce aux progrès de l’intelligence artificielle et des nanotechnologies, les transhumanistes nous promettent la vie éternelle dans des machines et des pouvoirs quasi divins d’ici à une vingtaine d’années... À en croire les techno-prophètes de la Silicon Valley, le temps de l’Homme-Dieu est arrivé.

Génèse


Les racines de l’idéologie transhumaniste remontent à l’Antiquité, mais c’est seulement en 1957 que le biologiste Julian Huxley, frère de l’auteur du Meilleur des mondes, va définir et populariser ce concept. Dans cette brèche s’engouffreront de nombreux chercheurs vers la création du posthumain, un être libéré de ses limites biologiques par la technologie. S’appuyant sur les NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique et Sciences Cognitives), les promesses transhumanistes sont nombreuses : des organes synthétiques pour remplacer nos organes défectueux, des puces cérébrales pour augmenter notre intelligence et nous offrir une connexion permanente à internet, l’assistance de l’intelligence artificielle dans tous les domaines de notre vie pour nous rendre plus performants, une médecine régénérative pour allonger notre durée de vie et peut-être même nous rendre immortels… Aujourd’hui, ces perspectives ne relèvent plus de la science-fiction et sont bel et bien en cours de réalisation.


Une sainte éthique ?


La sécularisation du monde occidental a indéniablement laissé un vide dans le domaine de la foi que les nouvelles technologies tendent à combler. Il est incontestable que nous assistons aujourd’hui à une mutation des consciences au niveau mondial et que les citoyens et citoyennes de nombreux pays aspirent à retrouver du sens dans leur vie. Ils et elles sont de plus en plus nombreux, et nombreuses, à remettre en question le modèle capitaliste qu’on nous impose à coup de messages publicitaires depuis la révolution industrielle et qui consiste en la sainte trinité : Production-Consommation-Profit. Mais voilà, les religions traditionnelles ne convainquent plus et nous voyons émerger dans l’espace métaphysique qu’elles occupaient des techno-religions dont le nombre d’adeptes ne cessent d’augmenter jour après jour.

Ray Kurzweil, le célèbre et sulfureux directeur ingénierie de chez Google, envisage clairement l’IA comme un substitut à Dieu : « J’aimerais demander à cette intelligence artificielle, dans le futur : quels devraient être mes buts ? Quelles devraient être mes actions ? Pourquoi suis-je ici ? » Et d’après Laurent Alexandre, le spécialiste français de la question transhumaniste, cette posture est loin d’être une lubie personnelle. Ce serait même un projet idéologique, collectif et sociétal, visant à conquérir le monde : « Ma conviction est que Google se rapproche plus d’une église que d’une entreprise traditionnelle et que leurs objectifs sont des objectifs messianiques, avant d’être financiers. » déclare-t-il dans le fascinant documentaire de Sylvie Blum et Caroline Arrighi de Casanova, Immortalité, dernière frontière. Une intuition partagée par de nombreux intellectuels comme Jean d’Ormesson qui, bien que n’étant pas expert en la matière, avait deviné le véritable enjeu de la révolution technologique : « Le portable entre nos mains prend la place du chapelet. Facebook est une communion sans Dieu, mêlée de confession. »

Alors, Facebook serait-il devenu... Faithbook ? Ce changement de paradigme dans le domaine de la foi est porteur de conséquences profondes pour nos sociétés. Il ne s’agit pas simplement de progrès scientifique, ni du remplacement d’une croyance par une autre qui serait sans conséquence sur notre vision du monde. Que l’on soit croyant ou non, que l’on soit critique à l’égard des institutions religieuses ou pas, nous devons admettre qu’elles ont contribué à promouvoir des valeurs telles que la charité, la justice ou encore l’espérance dans la construction de notre civilisation. Quelles sont les valeurs profondes que les religions transhumanistes imprimeront dans nos consciences dans les années à venir ? Outre l’opportunité sans précédent qu’elle représente pour les investisseurs du monde entier, cette « spiritualité » matérialiste sera-t-elle l’occasion de nouvelles avancées sur le plan moral pour l’humanité ? Ou bien ne sera-t-elle qu’une bulle gonflée par des attentes individualistes qui éclaboussera la collectivité lorsqu’elle explosera, comme d’autres bulles l’ayant précédée ? Cette foi synthétique reposera-t-elle sur une sainte… éthique ?


Une convergence techno-religieuse


Et si la technologie faisait partie du plan de Dieu pour ses créatures, en fin de compte ? C’est, en effet, ce que croient les membres de l’Association Transhumaniste Mormone : pour eux, « les connaissances scientifiques et la puissance technologique sont parmi les moyens ordonnés de Dieu pour permettre (…) la réalisation de diverses visions prophétiques de transfiguration, l’immortalité, la résurrection, le renouvellement de ce monde, la découverte et la création de mondes sans fin ».

Et si certains mouvements spirituels font un pas en direction de la technologie, ce n’est pas par hasard : la porte est grande ouverte. De nombreux transhumanistes reprennent à leur compte les promesses de la religion et fondent leurs entreprises sur la recherche d’éternité. Dmitry Itskov, entrepreneur russe des médias et milliardaire, a la conviction de pouvoir transférer son cerveau dans un corps artificiel puis, par la suite, de pouvoir copier sa conscience sur une puce d’ordinateur, d’ici 2045. Pour parvenir à ses fins, il a sollicité les grandes fortunes du classement Forbes afin de trouver des financements et s’est entouré de scientifiques renommés, tels que Raymond Kurzweil, Ed Boyden, biologiste au MIT, ou encore Georges Church (ça ne s’invente pas...), généticien à Harvard.

À propos du Projet 2045, le dalaï-lama a déclaré : « Créer un cerveau artificiel et comprendre la nature de la conscience humaine pourrait être un objectif atteignable, et serait un grand bénéfice pour le développement de la science ». Difficile de dire si le chef du bouddhisme tibétain attend secrètement de ce projet qu’il échoue, démontrant le caractère exogène de la conscience humaine, ou bien s’il espère sincèrement que cette conscience puisse être transférée dans une machine... Une chose est sûre, certains bouddhistes ont une relation particulièrement sereine avec la technologie, comme le montre, par exemple, l’apparition de moines-robots dans le temple de Longquan, sur les hauteurs de Pékin.


Les apôtres du transhumanisme


Pour Marc Roux, président de l’Association Française Transhumaniste : « Régulièrement, la question est posée de savoir si le transhumanisme est une religion. Ma réponse personnelle, comme celle des membres de l’AFT, est résolument négative. (...) Le transhumanisme techno-progressiste reconnaît au contraire la relativité et la fragilité de la valeur de nos connaissances, celle-ci étant toujours justement dépendante de l’avancée de notre savoir sur le monde. Tout le contraire d’un dogme, il me semble. » Une posture de bonne foi ? En dehors du fait que le matérialisme est une croyance au même titre qu’une autre et relève donc bien d’une doctrine (selon laquelle il n’existe pas d’autre substance que la matière), les initiatives transhumanistes ouvertement cultuelles se multiplient et démontrent une tendance croissante de ce mouvement à vouloir occuper la scène religieuse.

Citons, par exemple, la Terasem Movement Transreligion, issue du Mouvement Terasem, une organisation fondée en 2002 par la célèbre femme d’affaires millionnaire et transsexuelle Martine Rothblatt. Ce mouvement religieux promet la préservation, la réanimation et le téléchargement de la conscience humaine, et il énonce ses propres grandes vérités, les Truths of Terasem, qui sont au nombre de quatre : « La vie a un but, La mort est optionnelle, Dieu est technologique et L’amour est essentiel ».

Citons aussi la Way of the Future Church, créée en septembre 2015 par Anthony Lewandowsky, dont le but est « de créer une transition paisible et respectueuse de notre gouvernance humaine vers une gouvernance humaine avec les machines ». Cette religion prône des droits pour les machines, aspire à dépasser les limitations biologiques de l’intelligence, affirme que les pouvoirs surnaturels n’existent pas, soutient que l’apparition d’une super intelligence est inévitable. Bien que niant toute dimension mystique à l’existence humaine, il est intéressant de noter que le logo choisi pour représenter cette église est une triquetra : symbole païen d’origine germanique, repris momentanément par le christiannisme et, plus récemment, par les mouvements néopaïens qui ne sont ni plus ni moins qu’une résurgence de la sorcellerie.

Citons enfin la Perpetual Life Church, inaugurée en février 2014 par Bill Faloon, qui s’est fixée comme mission « d’aider toutes les personnes dans l’extension radicale de la vie humaine en bonne santé, et de fournir la communion pour les adeptes de la longévité par des offices ordinaires, exceptionnels et commémoratifs ».


Un paradis pour les athées


Nous voyons bien émerger une tendance commune à tous ces mouvements techno-religieux : celle de se substituer à Dieu dans l’accomplissement de ce que doit devenir l’être humain. Et c’est par le biais de la science et de la technologie que ces nouveaux « Prométhées » promettent d’achever leurs ambitions. Là où Jésus Christ prêchait le salut par l’esprit, la résurrection par le Père et la vie éternelle dans l’au-delà, les églises transhumanistes professent le salut par les ordinateurs quantiques, la résurrection par le téléchargement de la conscience et la vie éternelle dans le cloud universel... Bien qu’à ce jour, nous n’ayons aucune preuve que la conscience soit un produit du cerveau et qu’elle soit transférable d’un support neurologique vers un support informatique. Alors, à défaut de reposer sur une authentique rationalité scientifique, qu’est-ce qui pousse de plus en plus d’adeptes vers ces cultes matérialistes ?

Christophe Fauré, psychiatre et psychothérapeute spécialiste du deuil, explique au magazine Usbek & Rica : « Au fond, l’approche psychologique de ceux qui refusent notre inéluctable déclin est celle de la toute-puissance de la petite enfance, vers 4-6 ans. Tout ce qui se passe alors est, de près ou de loin, relié à l’enfant et il se pense invulnérable. Progressivement, cette croyance est cassée par la confrontation avec le réel et la découverte que ce n’est pas si simple ».

Cristina Lindenmeyer, psychanalyste, maître de conférences à l’université Paris-Diderot et chercheuse associée au pôle Santé connectée et humain augmenté de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, abonde en ce sens et surenchérit : « Je pense que c’est beaucoup plus régressif, autour de 2 ans. À cet âge-là, on est dans la pleine omnipotence radicale. Observez un enfant de 2 ans à la plage, qui va mettre sa main face à la vague qui vient comme s’il pouvait l’arrêter. Les croyances transhumanistes sont de ce registre ». Les religions transhumanistes reposeraient ainsi sur une illusion infantile de toute-puissance et sur un refus catégorique de la mort.

Alors qu’il a 8 ans, la mère de Bill Faloon lui explique que la mort fait partie de la vie. Choqué par cette déclaration, il en rejette immédiatement la conclusion : « J’étais déterminé à trouver un moyen de vaincre la mort » affirme-t-il au site Popular Science, justifiant ainsi la naissance de sa vocation pour le domaine de la cryonie et des sciences mortuaires. Martine Rothblatt, elle, s’inquiète pour sa femme, Bina, et c’est dans l’espoir de la rendre éternelle qu’elle a créé son avatar robotique, Bina 48. Et il y a bien sûr Ray Kurzweil, le plus emblématique des apôtres du mouvement, dont l’histoire illustre parfaitement, là aussi, ce refus de la mort. À 15 ans, Ray doit affronter le décès de son père, âgé de 58 ans, et il ne se remet pas de sa disparition. Le futur directeur ingénierie de Google garde alors tout de lui : ses écrits, ses photographies, ses disques, ses films en 8 mm... Il entasse toutes ces traces de l’existence de son père dans des centaines de boîtes, dans un but qui se précisera au fil des années : intégrer toutes ces données dans un ordinateur pour faire revivre virtuellement son géniteur. Dans son livre Humanité 2.0, la Bible du changement, il écrit : « Télécharger un cerveau humain signifie scanner tous les détails essentiels et les installer ensuite sur un système de calcul suffisamment puissant. Ce processus permettrait de capturer l’intégralité de la personnalité d’un individu, sa mémoire, ses talents, son histoire. »

Après que le Père ait ressuscité le Fils, le fils aurait-il entrepris de ressusciter le père ? La construction de ces religions technologiques seraient-elles motivées par un attachement profond à des êtres chers dont on ne peut plus faire le deuil, faute de paradis où les retrouver ? Assiste-t-on à la construction, non pas d’une religion, mais d’une anti-religion qui chercherait à atteindre les mêmes objectifs, mais par des moyens opposés ?


Une évangélisation 3.0


Le père Éric Salobir, 48 ans, consulteur du secrétariat pour la communication du Vatican, promoteur général pour les communications sociales de l’Ordre des prêcheurs, est le président de l’Optic : l’Ordre des prêcheurs pour les technologies, l’information et la communication, un think tank catholique en charge des relations entre l’État pontife et la Silicon Valley. Pour l’Optic, il s’agit bien d’une forme de lobbying visant, en quelque sorte, à « christianiser » le travail des entrepreneurs de la Valley. Une preuve que l’Église catholique a bien pris la mesure de la révolution technologique en cours. « Avec deux mille ans d’existence, et une réflexion théologique, philosophique et anthropologique très profonde, l’Église a beaucoup de choses à apporter au débat, observe le père Salobir dans une interview pour Usbek & Rica. Et puis l’Église a une dimension universelle qui permet de diffuser les informations dans le monde entier, et d’inclure dans la réflexion toutes les populations, de sorte qu’on ne centre pas la discussion sur l’Occident. Nous avons à la fois la profondeur de l’histoire et la largeur d’une approche vraiment internationale ».

Ainsi, l’Église ne craindrait pas la concurrence, mais souhaiterait apporter son expérience de l’âme humaine pour prévenir les dérives de ces nouveaux techno-cultes : « Une tribu qui se battit un totem, l’investit d’un pouvoir, le place au centre du village et lui voue un culte, c’est vieux comme le monde ! Sauf qu’avec l’IA, c’est beaucoup plus complexe. Une créature a toujours la marque de son créateur. Or une intelligence artificielle créée, éduquée et transformée par une espèce un peu violente pourrait apporter beaucoup de déconvenues... »

Toutes les civilisations ont été construites autour de croyances et de rites dédiés à un pouvoir divin, à la fois fondateur et ordonnateur du monde. Aujourd’hui, l’apparition d’une nouvelle religion radicalement opposée aux précédentes, attribuant aux hommes ce pouvoir transcendant, signe un changement profond de notre société. Nul ne peut garantir le succès futur des cultes transhumanistes, mais il est certain que les promesses faites par ces techno-religions marqueront les esprits pour les décennies à venir et ce, au-delà de la sphère purement spirituelle. C’est tout un changement de paradigme moral que proposent les apôtres de l’intelligence artificielle, une révolution conceptuelle de la nature humaine... Mais sur quelles bases ? Où s’arrête la rigueur scientifique et où commence la croyance ? Et si, derrière ses atours scientifiques, le transhumanisme était l’ultime piège d’une humanité à la croisée des chemins ?


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